Midsummer, V
des mêmes images ', si Ton veut bien se souvenir de la manière dont Shakespeare écrivait ses pièces et pour quel public. Ce qui avait réussi réussirait encore ; une situation à effet reproduirait son effet; une plaisanterie, une remarque profonde sont vite oubliées, surtout d'un auditoire populaire, et si, d'aventure, il se les rappelle, c'est tout avantage : il les saisira mieux la seconde fois que la première. Sans parler des simples répétitions verbales, des facéties tournant sur les mêmes mots et autres ingéniosités similaires, la femme déguisée en page, la forêt où tout le monde se retrouve, les personnages pris les uns pour les autres, les illustres malheureux que l'infortune rend fous, les fous qui s'emmêlent les cheveux de fleurs et de pailles et disent des obscénités ~, les apparitions, les morts feintes, l'épouse se substituant à la maîtresse dans un rendez-vous avec le mari 3, les constables ridicules, les princesses au désespoir se roulant à terre en hurlant, les religieux confesseurs et conseilleurs, se retrouvent deux, trois et quatre fois dans le théâtre de Shakespeare. Rien de plus incompréhensible si
1, Ex : Tlius give I mine, and thus take I lliy lieart,
[They kiss.] — Give me mine own again. {Ricli. II, V-l.) Sin from my lips?... Give me my sin again. {liomeo, I-ii.)
Ou encore :
Brief as llie liglitning in llie collied niglit...
And ère a man liatli power to say, - Beliold!
Tlie jaws of Darliness do devour it up. [Midsummer, M.)
Too like the lightning, wliich dotli ceaso to i)c Ere one can say, It lightens. {Romeo, II-2.)
'1. « Enter Lear fanlastically dressed up wilh flowers ». — « Enter Ophelia, fantastically dressed with straws and flowers n. Ainsi accoutrés, le vieillard et la jeune fille tiennent l'un et l'autre des propos peu réservés.
3. Il y a certitude ici que la répétition vient du succès qu'avait eu, une première fois, cette situation, car la seconde fois (dans Measure) Shakespeare ne la trouvait pas dans son modèle, mais il se rappelait l'avoir employée déjà, évidemment avec avantage (dans/lZrs well).
l'on voulait se représenter le poète comme un artiste visant à un ensemble logique, désireux d'embrasser, en une marche régulière, le cercle complet de la vie humaine. Ce cercle complet se trouve, ou à peu près, dans l'œuvre de Shakespeare, parce que son génie est immense, mais il s'y trouve en morceaux épars; ici des fragments considérables, là de minces parties qu'il faut tirer des cendres et décombres; ici deux on trois fragments se superposent, là subsiste une lacune. Shakespeare a obéi aux nécessités : à son génie et à la foule, tous deux capricieux, tous deux donnant de merveilleux et d'exécrables conseils; tous deux, d'ailleurs, en étroite communication l'un avec l'autre, comme la fleur tient à la terre, par ses racines.
Écrivant surtout pour le vulgaire, c'est surtout auprès <lu vulgaire qu'il réussit. L'applaudissement du peuple avertit la Cour do son mérite o\ <l<)nna à la roino et aux grands la curiosité d^Mitendre, parmi beaucoup d'autres, <|uel(|ues-unes de ses pièces. Et bien qu'il gagnât, peu à peu, <les admirateurs de toute sorte, le gros de ses partisans doMUMira formé des habitués du parterre. Les raffinés no pouvaient ignorer le vrai poète (ju'il était ; mais ils voyaient plus volontiers en lui, l'iimouriste, auteur de Vénus, de Lucrèce, de vers « sucrés » ; c'est d'ordinaire comme le « doux Shakespeare » , le poète «< aux paroles de miel »> qu'il figure dans les livres de criticiuc d'alors; on parle moins du sombre, du tragique Shakespeare'. Il arrive même à des lettrés de se moquer ouvertement do lui,
1. Ex : - Sweet Sliakes|>eare », dans Poli ma ntoin, anonyme, 1595; èlo^e de sa « honey-flowing vaine u, Barnficld, 15<J8; « .Mellidunus and hony-longued Shakespeare ». Mères, 15ii8; « Honte long'd Shakespeare » ; '< Sugred longues v des personnages de ses pièces, W.îever, IS'J'.t. clc. Au dix-seplième siècle, il est souvent encore ((ualifié de imHne : n Melliduous Shakes|teare u, lleywood, 1635; « Thy Muses sugred daintics u, Bancroft, 163'.); u Shakes|tcare's gentler Musi' », U<>nhatn, lOiT; 't SInk 'speare's lighler sound «, Carlwrijjhl. ICiT; "Sweet Shakespeare a, Crowne, l6St.
comme à Cambridg-c en 1600, où l'on fit faire son éloge, ainsi qu'on a vu, dans le Retour du Parnasse, par le sot de la pièce. Gullio ne jure que par Shakespeare : « Que ce monde stupidc fasse cas de Spenser et de Chaucer, j'adorerai, moi, le doux Mr. Shakespeare^ »! Il arrive aussi à des poètes d'énumérer les gloires littéraires de leur époque ot de l'omettre. Wither, en 1613, dit combien il souhg,iterait connaître les poètes illustres de sa patrie et de son temps : Daniel, Drayton, Jonson, Chapman, Sylvester; mais il ne dit mot de Shakespeare. William Browne cite avec éloge, en 1616, Spenser, Sidney, Chapman, Drayton, Jonson, Daniel, Brooke, Davies, Wither, et omet Shakespeare 2. On peut voir, d'autre part, un poète citer Shakespeare le tragique, Shakespeare l'auteur (VHamlet; mais c'est pour opposer, sans y chercher malice et comme j)our constater un fait avéré et indubitable, la haute littérature d'un Sidney aux œuvres (< destinées à l'élément vulgaire de l'ami Shakespeare », 1604 3. Webster énumère ses modèles dans l'art dramatique : ce sont d'abord, formant un premier
1. Afin de n'être pas taxé d'injustice, l'auteur met, à côté des dithyrambes de l'imbécile Gullio et des éloges intéressés de l'acteur Kemp (représenté comme un àne), son propre jugement sérieux sur Shakespeare ; il le formulie ainsi, ne mentionnant rien que ses poèmes et leurs vers si « doux » :
Wlio loves net Adons love or Lucrèce rapc? His svveeter verse contaynes hart tlirobl)ing Une, Could bul a graver subject him content. Without loves foolisli lazy languisliment.
Tfie Pilgrimage to Parnassus, éd. Macray, Oxford, 1886, 8", V° partie du Relurn, pp. 63 et 87.
2. Britannia's Pastorals, livre II; Wither, Alntses stript and ivhipt.
3. Une préface, dit Scoloker, a should be like Ihe never-too-well-read Arcadia, where the prose and verse, matter and vvords are like his mistress's eyes, one slill excelling another and without corrival, or to corne home lo the vulgar élément, like friendly Shake-speare's Tragédies... Kailh, it should please ail like Prince Hamlet. But in sadness tlien it would be feared he would run mad ». Dalphantus or the passions of love, 1604 (réimpr. Arber, English Garner, VU, 379j.
606 BIOGRAPHIK DE SHAKKSPEARE.
groupe, Chapman, Jonson, Beauinont et Fletchcr; puis, m second lieu, « soit dit sans ollense », Shakespeare, Heywood et Dekker, uiis sur le même pied et qualifiés des mêmes épithètes*.
Shakespeare, d'ailleui-s, traita ses propres pièces avec une indilierence à faire croire (juil partageait le sentiment des critiques les plus dédaigneux. Il justifia, en un sens, les préventions favorahles à ses poèmes sur des sujets antiques : il en donna lui-même des textes corrects, soigneusement revisés, précédés <h' belles dédicaces à un patron bien en vue, avec épigraphe dédaigneuse, à ra<lress<' du vulgaire : «< Vilia miretur vulgus » ! Mais il n'imprima jamais aucun de ses drames; une fois livrés aux comédiens, appris, joués et payés, ils avaient, à ses yeux, rempli leur fonction; il sOccupait d'en écrire d'autres et ne songeait plus aux anciens. Autant qu'on peut voir, nul souci d'immortalité chez lui; pas même le moindre désir de s'assurer un puldic de lecteui^s à ctMé de son public de spectateui-s. La seule trace d'une intervention en librairie à huiuelle il est possible qu'il ait été mêlé à propos de son théâtre se rapporte à une interdiction d'imprimer As yon lihe it et une ou <leux auti'es de ses pièces. IIf>rs ce cas, où la troupe, corps collectif, .agit bien plut<M (jue lui, c'est l'insouciance absolue. Il avait écrit sans peine, vite, sans ratures, écoutant ce que lui soufflait à l'oreille un incomparable génie, des drames destinés à faire les «lélices du monde : il les laissait, leur série de représentations finies, s'en aller moisir dans le tirc-room des actruis, s*' perdre, tomber aux mains de pirates, devenir ce qu'il plaisait au hasard. Les {Hndes publiaient sous ses yeux des textes de
1. « Aiid lully (wilhout wrong lasl to be nainc^i the righl happy and copioua induslry of masler Sliakespearc, master Drkker asd nssler Heywood ». l'réfaccdu White Divel, 1612.
ses drames, parfois exacts, parfois compilés à la diable, avec des fragments de rôles empruntés ou volés aux acteurs, complétés au moyen d'inventions grossières ou de notes prises à la représent ation*. Ainsi déguisée, entièrement méconnaissable, avec des parties incompréhensibles et d'autres ridicules, la pièce paraissait avec le nom de Shakespeare en tête et un titre-réclame inventé par le libraire. Rien que l'idée d'un de ces titres « à longue queue », imaginés par l'imprimeur, mettait, dans le même temps, Nash hors de lui^. Titre, texte, publicité forcée : tout cela, au contraire, semblait à Shakespeare de nulle importance. .Jamais il ne dit mot, ne protesta, ne donna le vrai texte. Tranquille, sans affaires, retiré à Stratford à la fin de sa carrière, il y passa plusieui'S années heureuses, en riche Ijourgeois respecté : il ne lui vint pas un instt^nt à l'esprit d'employer son loisir à préparer une édition de ses pièces. D'autres, son grand rival et ami Ben Jonson, lui donnaient l'exemple contraire; il n'eut aucune tentation de l'imi
1. Par la sténographie; le mot existait comme la chose. Thomas lIe>woo<l dit que sa pièce If'you know not me {V° éd. 1605) avait réussi :
So mucli, that some by stenography drew.
The plot, put it in print (scarce onc word iriie).
2. S'adressant à l'imprimeur, il lui disait, dans la préface de la 2* éd. de Pierce Pennilesse, 1592 : « Now this is that I woulde havc you lo do in this second édition. First eut olV that long-tayled litle, and let mee not in the forfront of my booke, make a tedious mountebanks oration to the reader ». Le titre de la 1'° édition (aussi de 1592) portait, en efTet, ([ue l'ouvrage était « pleasantly interlac'd with variable dolights; and pallietically intermixt with conceipted reproofes », etc. Les Merry Wlvcs, parurent de même, plus tard, avec certidcat du libraire, a.ssurant le lecteur, dans un titre à «longue queue », que la pièce était « entermixed with sundrie varial)Ie and pleasing humors... with the swaggering vaine of Auncient Pistoll>i,etc., etc. 1602. Or si le tilre était allongé, la pièce était raccourcie, et le libraire n'en donnait qu'une simple ébauclje, réimprimée en 1619 (et par ta S/iahesp. Soc. I8'i2). Les pirates n'y regardaient pas de très près; dans ce même titre, le curé est changé on chevalier et ligure sous le nom de « Syr Hugh the Welch Knight ».
G08 BIOGRAPHIK DK SHAKESPEARK.
ter. Sur tmitc-sopt pièces qu'il avait écrites, vinet et uue restaicut eu uiauuscrit à sa uiort, luèlées aux accessoires <le théâtre, dans les coflfres des acteurs, en ^and risque de disparaître. Jamais l'indifférence n'alla plus loin. Molière non plus ne pul)linit pas, <ra])or<l, ses pièces : « Je trouvais, disait-il, que le succès qu'elles avaient eu dans la représentation était assez beau pour en demeurer là >». Mais quand il se vit menacé d'une impression clandestine des Précieuses, il donna le vrai texte. Le même génie qui pouvait créer Othello et Macbeth ne se souciait aucunement de les conserver pour une postérité «iont il n'avait cure; et c'est chose singulière de voir le même homme risquer la disparition de ces chefs-d'œuvre et déployer la plus minutieuse énergie à faire payer une rente et à recouvrer une dette, poui"suivant Julin Clayton, de Stratford, qui lui devait sept livres, Philippe Rogers, qui tardait à lui payer son malt et à lui remboui-scr un prêt de deux shillings, John Ad<hMd)roke, autre conq)atriote qui lui devait six livres, <jui, cité en justice, disparaissait du pays; mais le procès était continué avec vigueur contre sa caution. Hors ses sonnets qu'il ne publia, d'ailleurs, pas plus que ses pièces, et où il parle d'immortalité, comme faisaient presque tous les poètes amouristes au tenq)s de la Renaissance, le seul document où on le voie se préoccuper d'un lointain avenir est son testament : or il y spécifie seulement, mais en grand détail toutefois, conunent ses terre» devront rester à jamais dans sa descendance, suivant l'ordre «le primogéniture. Quand ce génie ailé touchait le soi, il y marchait avec des semelles <ie plomb.
Mais c'était un génie ailé, et les habitués de son théâtre ne tardèrent pas à s'en apercevoir. Dans ses tout premiers essais, à vrai dire, il n'y paraît guère. Le jeune homme reste, d'abord, exactement dans la note admise et ne se risque pas hors des voies usuelles du succès : massacres, surprises, combats d'esprit, clowneries, appels au patriotisme, etc. Il gardera plus tard tous ces moyens indispensal)les, mais ajoutera des touches merveilleuses de génie, ayant remarqué qu'elles ne nuisaient pas, servaient même parfois, et d'ailleurs ne pouvant s'en retenir.
Au temps de ses débuts, Greene et Marlowe étaient les rois de la scène ; il adopte avec enij)ressement leurs procédés, ose retoucher des drames de Greene, à la violente indignation de celui-ci, prend à Marlowe sa manière noire et, comme entrée de jeu, surpasse les horreurs de Tamerlan par les atrocités de Titus Andronicus *. Ce ne sont que mains coupées, langues arrachées et têtes tranchées, Ibsses où des innocents sont précipités par le traître, pêle-mêle avec des cadavres, femme assassinée et dont le meurtrier imite, par raillerie, sur la scène, les « cris de cochon embroché ^ », gorges ouvertes et sang recueilli sous nos yeux dans des bassins, noir malfaiteur aux inventions macabres, qui déterre les morts et dresse leur cadavre contre la porte de leurs meilleurs amis. Le Barabas de Marlowe ne trouvera pas mieux, bien qu'il s'entende aussi à faire tenir
1. Vieille pièce, probablement, que Shakespeare ne lit que remanier, jouée vers 1588 (date, comme la plupart des suivantes, proposée par M. Furnivall); inscrite aux Skitioners' Registers, 159i, mentionnée par Mères, 1598, et comprise dans l'édition in-folio des œuvres, 1623.
•2. Aaron [Stabbing her. She screams] :
Weke, weke ! — So cries a pis prepar'd to tlie spit. (IV-2).
HISTOIRE LITTÉRVIRK. — T. II. 39
les cadavres sur leurs pieds, spectacle fréquent dans le théâtre d'nlors.
Les éléments de réussite des comédies écrites en ces premières années sont tout aussi rudimeutaires : mise en scène de types classiques : le pédant, lo fanfaron, le paysan ridicule; disputoisons, assauts d'esprit, et luttes do caleml)ours dans Peines cT Amour perdues^', complications et surprises dans une Comédie d'Erreurs^ où les deux frères do Plante sont doublés de deux serviteurs qu'on prend également l'un pour l'autre; ajjpols au patriotisme et exploitation du goût populaire pour lliistoire nationale.
C'est le temps où Shakespeare fait représenter les trois parties d'^enn VI'^ vieille pièce applaudie, qu'il remanie, mais sans lui <Mer quantité de défauts lestjuels étaient alors autant d'éléments de succès : les spectacles impossibles à représenter, les cadavres jonchant la scène, les vantardises patriotiques poussées à un degré inouï: l'adversaire avili, ridiculisé, sali ; ses rois se sauvant de peur en chemise à travei-s la scène, l'héroïne de la Franco transformée en prostituée et en sorcière qui fait apparaître les démons, et tremble devant la mort!...
1. Love's Labours lost, joué vers 1588-9 (Furnivalll, 1590 (Dowden), 1591 (Lee); fcd. l'>9K. Une allusioa iliins l//>a, par R. T., 1598, montre la |iO|>ularité de la pièce (effet de la représentation sur deux amoureux; ocëne curieusement analogue à celle qu'a tracée Fromentin dans Dominique: représentation des Huguenots).
'>. T/ie Conn-dij o/'A'rror5, Joaée vers 1589-91, impr. pour la première fois dans l'in-folio de 16'.>3, fondée sur les Mènechmes de Plante et probablement aussi sur une vieille pièce perdue, The Historié of Evror,\owc en janvier 1577 devant la reine.
3. 1" partie avant 1591 ; 2* vers 1592, 3* Ter» 1593; 1" édition, l'in-folio de 1623; sources : The first part of the Contention of the tuo fanions hottses of Yorke and Lancaster (impr. 1594) et The true Trngedi/ of Hichard Duke of Yorke (imprimé, 1595), anonymes, mais qui seraient, croil-on, r<iM«vre de Greene, Marlowe et peut-être Peele. De longs passages, des images itoétiques, des discours à effet sont transférés tels quels de ces vieilles pièces dans V Henry 17 de Shakespeare.
Dans Richard H, Richard III, le Roi Jean, autres pièces historiques, sur des sujets très populaires, le progrès est considérable ; de moments en moments des traits lumineux de génie traversent l'ondjre. Mais beaucoup d'ombre encore; pièces mal jointoyées, incohérentes, pleines de contradictions, de scènes s'égrenant à l'aventure, donnant parfois l'impression d'une lanterne magique aux figurations arbitraires. On se demande, par moments, si le montreur ne s'est pas trompé de verre et si l'un n'a pas été mis à la place de l'autre. Samuel Johnson répondait oui et il a proposé plusieurs déplacements de scènes *. Dans Richard 11^, il est impossible au lecteur moderne de s'intéresser à qui que ce soit, mais le spectateur contemporain s'intéressait à tout le monde, parce que les événements étaient lugubres et qu'il s'agissait de l'histoire d'Angleterre. Depuis le moyen âge et jusqu'au temps de Shakespeare, les histoires de « Chutes de Princes » et les (( Miroirs de Magistrats » avaient été populaires ; la catastrophe de Richard II était un des sujets classiques de récits attendrissants. Dans Richard IIP, les cadavres sont apportés tout saignants sur les planches. S'il n'est pas possible de décapiter un condamné sous nos yeux, du moins tous les préparatifs sont faits et le dernier discours est prononcé en notre présence : « Dépêchez-vous, mylord, le duc veut aller dîner, abrégez
1. Ainsi, d'après ses suppositions, la 4° scène du second acte, éAmRichardIf, devrait devenir la deuxième du troisième acte.
2. Joué vers 1593-4; 1'° éd. 1597 (sans la scène de la déposition). Source, la chronique d'Holinshed et probablement une vieille pièce sur ce même su- Jet, très populaire et plusieurs fois traité déjà. Voir Boas, A Preshakespearian Richard II; Fortnightly Revieir, septembre 1C02.
3. Joué vers 1594. V éd. 1597. Sources, Holinshed et une vieille pièce (dont Shakespeare tira peu de parti) : T/ie true tragédie of Richard the third, impr. 1594. On a aussi {supra, p. 495) une pièce latine par Legge, drame à la Sénèque, joué au collège de Saint-Jean à Cambridge, en 1579, et roulant sur ce même sujet très populaire.
vos confessions, il est impatient de voir votre tête ». Le coup (le hache est donné dans la coulisse, et l'instant d'après la tète est apportée sur la scène. Le héros, grande figure tragique, mais dessinée en traits si appuyés et si noirs que c'est presque un épouvantait, commet tant de crimes qu'il a peur qu'on ne le puisse croire et qu'on ne lui attribue moins que son «lu. Les mères ou les veuves, reines ou princesses, hurlantes, maudissantes, à moitié folles, crachent sur le monstre et l'appellent : <« Démon, diable, hérisson, porc, crapaud bossu! » La part du spectacle est considérable; les apparitions sont nondireuses : Clarence en a trois, Richard en a onze.
Dans le Roi Jean K Shakespeare remet, une fois de plus, à la scène une vieille pièce qui y avait réussi. Il ajoute (pielques touches merveilleuses, «lisrnes «le son p'-nie irrandissant, la scène par c\enq)le où Jean, sans rieu préciser d'abord, insinue et laisse <leviner au fidèle Hubert qu'il serait à propos de faire disparaître Arthur. Mais, pour l'ordinaire, le poète suit «le fort près son modèle, transcrivant parfois ses vei"s sjins y rien changer, reproduisant ses erreurs historiques qui sont inn«mibral)les, mo«liliant comme lui brusquement le caractère du principal personnage, qui send)le avoir «leux faces et tourner sur un pivot, se montrant lier et vaillant d'abord, pleutre ensuite. Les joyeusetés, les ro<lomontades, les grossièretés, la bravoure «lu bAtard de Faulconbridge, les oppositions violentes entre les gentillesses d'une victime et les férocités de ses bourreaux, les «It'clamations d'énergumènes au bord de la folie -, fb's réussites verbales, «les concetti et calemboui'S,
l.Jouc vers 1595, 1" éd. l'in-folio «le 1623. Source : The troublesome raigne of John king of Entjlarnl, 1591.
2. Conslance, belle-sœur «lu roi, se roule à terre et s'arrache les cheveux :
Ucatb, dcatli — 0 amiable lovely dca(h ,
de constants appels au patriotisme sont les principaux éléments de succès. Les Français sont traîtres, ingrats, ignobles ; ils tremblent au chant de leur propre coq, pensant entendre un Anglais; le Dauphin gagne une bataille grâce uniquement à l'appui de quelques lords anglais, mais, traître et ingrat, il se promet de couper la tête à ses auxiliaires dès qu'i n'aura plus besoin d'eux. Tout cela excitait les passions de la foule et l'intéressait fortement à la pièce ; tout cela était très humain sans doute : ce n'était pas surhumain.
Ce même public, par bonheur, qui trépignait d'aise aux rodomontades et aux massacres de ces pièces historiques, pouvait aussi s'intéresser à des rêves de jeunes filles, à des songes légers et des chansons d'amour; et c'est encore pour lui plaire que Shakespeare, dès cette première période, commença la splendide série de ses drames romantiques. Ce sont d'abord les Deux Gentilshommes de Vérone^, en immense progrès sur Peines d'Atnour pei^dues. La donnée est impossible, mais quantité de scènes sont délicieuses ; Shakespeare s'y révèle avec cette qualité suprême qu'il a reçue du ciel : il est distributeur de vie. Le don ici est encore incomplet; le personnage vivant, coloré, ému, fait entendre tout à coup des grincements inattendus et redevient marionnette ; on voit les fils et même parfois la main du montreur. Le contraste est curieux et saisissant, car il est absolu; ici c'est l'œuvre d'un enfant, ailleurs l'œuvre de la musc. Thurio, Panthino, Speed sont tirés du magasin des marionnettes et accessoires que malheureu
Thou odoriferous stench ! sound rottenness... (etc.) I am not mad : tliis liair I tear is mine. {I[I-4.)
1. Tiro Gentlemen of Verona, joué vers 1590-2; r» éd., l'in-folio de 1623. Sources : probablement une pièce perdue, jouée à la cour en 158[5], et fondée elle-même sur un épisode de la Diane de Montemayor.
sèment Shakespeare ne ferma jamais tout à fait ; leurs rôles sont tellement des hors-d'œuvTe qu'on pourrait les introduire dans d'autres pièces, en leur faisant dire presque la môme chose. Proteus est un pantin nH''chaut, diabolique et absurde. Mais Launce est un croquis rabelaisien d'une vitalité et d'un individualisme achevas; Silvia est déjà l'héroïne fine, spirituelle, jolie et bonne à qui Shakespctare devait donner plusieurs stvurs. et Marivaux aussi quelques-unes*: Julia, que nous retrouverons «'f^alement est l'héroïne tendre qui se déguise en page, supporte tout, accepte toutes les rebuffades, parce qu'elle aime, aime, aime. Le Duc. premier d'une nombreuse lignée de successeurs qui régneront à Vienne, Venise ou Vérone a déjà la dignité de son emploi et remplit convenablement une fonction toujours la môme : embrouiller d'abord par ses arrêts les affaires des héros et conclure la pièce à la lin.
Le Songe d'une Nuit (Tcté'^^ est le premier en dair «les drames shakespeariens à renommée univei-selle. Hien ne montre mieux l'ampleur et la variété du génie <lu poète que cette pièce composée dans le ménàe tenqjs que Richard III v\ dans une note si différente. « Thésée <luc d'Athènes » est sur le point d'épouser llippolyta reine des Amazones; quatre jours les st'parent du grand jour; « qua-
1. Voir sa gentille invenUon |)Our faire deviner son amour à Valentin. Elle demande à celui-ci de lui rédiger en beau style une lettre à envoyer au jeune bemme qu'elle dit aimer:
And w hen 'lis writ, Tor my sake read it over :
And if it picase you. so; If not, why. »o. Valentine. — If it picase me, inadam, xsliat (licn:f
Silvia. — Why if il picase you. l'ix' >• '<>'• v.mr labour.
Et sur ce root, elle s'en va (II-1).
2. Mitlsummer Xight's Uream. jouée vers 15iJ(>-l, 1" éd. 1600. Sur Obéron, qui figurait déjà avec .s«'S fées dans le James IV de Greene, voir e. ij. G. Paris, préface de son Huon <le Bordeaux. Ce vieux roman français avait été traduit en anglais par lord nerncrs. ir>3i. Quelques indications sont tirées par Shakespeare de la vie de Thésée, de Piutarque.
tre jours qui bientôt se résoudront en nuits, quatre nuits qui s'envoleront comme des songes; et alors la lune, pareille à un arc d'argent nouvellement courbé dans le ciel, éclairera la nuit de notre fête ». D'autres jeunes amoureux se cherchent ou se fuient, tous destinés à s'entendre ; tous se retrouvent dans les bois près d'Athènes, où Puck, Obéron, Titania passent invisibles dans l'air irisé du soir et se cachent dans la corolle des fleurs; où de braves ouvriers de la ville répètent la tragédie de Pyranie et Thysbé qu'ils joueront devant Hippolyta, lui offrant le spectacle d'une de ces paysanneries qui charmaient Elisabeth. La pièce au coloris léger, qui nous mène par des sentiers ondulants et pleins de fleurs jusqu'aux multiples épousailles annoncées dès la première scène, est toute imprégnée de jeunesse et de beauté ; les vers sont comme une musique et les paroles chantantes du poète ont un charme qui déjà le met hors pair : « La musique de vos paroles est plus douce que le chant de l'alouette à l'oreille du berger, quand le blé est vert et l'aubépine en fleur ». Ce qu'Hélène dit d'Hermia est vrai de Shakespeare lui-même.
C'est bien autre chose encore avec Roméo, première œuvre complète où le dramaturge se montre tout entier : le tragique, le comique, le tendre, le lîouffon, le merveilleux, l'incomparable poète i. Un gentilhomme de Vicence, Luigi da Porto, suivait, un jour, la route bordée de ruisseaux herbus qui va de Gradisca à Udine, les grandes Alpes bleues sur sa droite, et, de l'autre côté, la plaine marécageuse qui s'étend jusqu'aux lagunes d'Aquilée et à la mer. Son compagnon de voyage, un archer de Vérone, pour abréger le chemin, lui conta une histoire ; le gentilhomme la trouva si touchante qu'il la mit par écrit à son arrivée ;
1. Romeo and JuUet, V" éd. (très fautive), 1597; une allusion delà nourrice à un tremblement de terre donne pour date de la composition 1591.
elle fut imprimée après sa mort; c'était celle de Roméo et de Juliette*. Nul historien de Vérone n'avait parlé jusque-là <le l'iiiapaisahlo querelle des Montaisrus et des Capulets; tous eu parlèrent depuis; le succès du récit fut immense, Bandello le mit dans son recueil, Boaistuau le traduisit en français 2, Arthur Brooke en vers anglais^. Il avait déjà fourni le sujet de pièces de théâtre, une en français par ChAteauvieux, une en italien par Groto*, quand Shakespeare lui donna sa foriiio déliuitive.
Ici, pour la première fois, parait son génie proprement dramatique, c'est-à-dire l'art de nouer les scènes les unes aux autres, de nous faire comprendre le milieu où nous vivons, de préparer les effets et les surprises par des indications préalables, grâce auxquelles nous serons surpris en effet, mais non effarouchés, et nous serons émus parce
1. ynvelln <li due nohili Amanti, Venise, 1535; ou La GiuUeita, dans Rime e Prosa, Venise, 1539. On a relrouv«', sous diverses formes, des trares de cette légende en remontant jusqu'aux temps grecs. L'arch*>r qui aurait conté l'histoire à Da Porto était : a corne quasi tutti i Veronesi sono, bellissimo favellatore, chiamato Pellegrino <>. Dédicace «A madonna Lucina Savorgnana •).
'i. D'après Bandello (qui attribue le récit au « capitano Alessandro Peregrino »). sous le titre : a Histoire de deux Amans dont l'un mourut de venin, l'autre de tristesse », dans Histoires tragiques, par Boaistuau et Belleforest, 15.-i9, souvent réimprimées (p. 38 de l'éd. de Lyon, 1578). Boaistuau se gêne peu avec son modèle dont il trouve la phrase « tant rude » et les « sentences tant maigres ». Il moJilie, en particulier, la conclusion des auteurs italiens et fait mourir Homéo avant la mort de Juliette : grave responsabilité, puisque cette malencontreuse variante, transportée en anglais par Brooke etPajnter, devait être adoptée par Shakespeare.
3. The tragicall liistonje of Romeus and Jiiliet, 1562. Il y avait aussi une traduction en prose anglaise, dans Paynter : Palace of Pleasure, 1566. Gascoigne parle des querelles des Montaiguset des Gapulets dans son Devise of a niaxke for t/ie Rt. Hon. Viscount Mountacutr (15720; Complète Poeins, 1869, t. I, pp. 77,85. Shakespean- se rapproche surtout de la donnée de Brooke.
4. Ln Hadriana, tragedia... nuovamente stampata, Venise, 1583, 12°, en vers, avec clueurs: dédicace datée de 1578. Les noms sont changés et la scène transportée « in Hadria la antica ». La pièce de ChAteauvieux, perdue, fut Jouée A NeufchAtel, Normandie, avec grand succès, en 1581.
que nous croirons. Un moyen, dont il usa depuis à satiété et qui n'était pas encore banal dans son théâtre , est employé avec une remarquable efficacité : la scène entre les domestiques préparant la scène entre les maîtres, l'éclairant et faisant, eu même temps, repoussoir. Celle qui ouvre la pièce est admirable ; on voit le mal descendu jusqu'aux racines, les haines divisant la ville, le moindre laquais tenant pour Montaig-u ou pour Capulet; le plus petit prétexte rallumant la querelle et inondant les rues de sang. Les personnages, en une incroyable variété, croquis légers ou portraits achevés, sont des caractères distincts, ayant leur individualité; tous, jusqu'au moindre, ont reçu le don de vie : jeunes seigneurs brillants, bavards, présomptueux, prompts de la langue et de l'épée, dessinés toutefois avec des nuances, comme en offre la vie réelle; incomparable nourrice, digne pendant de l'immortelle commère de Bathde Chaucer; haineux partisan aux dents serrées à qui un flair de bouledogue révélera Roméo avant que nul ne suspecte sa présence au bal des Capulets ' ; moine pensif, en grand renom par la ville pour sa science, que nous rencontrerons, d'abord, herborisant : et nous ne serons pas étonnés plus tard quand il nous parlera de soporifiques aux vertus merveilleuses. Même l'insignifiant comte Paris, même son page, même l'apothicaire de Mantoue, ont leur figure et leur tempérament propres ; ce sont des êtres vivants. Et cette quantité de personnages forme seulement le cadre du tableau ; le centre de la peinture c'est Roméo et Juliette, qui sont tout amour. Du premier mot que chacun d'eux
1. L'asage de se présenter à un bal, en masque et sans invitation, s'est conservé en quelques pays du midi. Je I"ai vu pratiquer à Lisl)onne où, en temps de carnaval, les troupes de masques pénètrent dans toutes les maisons où il y a fcte, moyennant seulement que le chef de la troupe, en saluant le maître du logis, soulève son masque et se fasse reconnaître. Il se porte ainsi garant de ceux qu'il conduit.
prononce, on le devine; aimer est leur vocation. Roméo est jeune, beau, courageux, héritier d'un grand nom, il ne tient qu'à une chose, l'amour. Il aime l'amour s.ms le connaître, car il est ôpris de Hosaline et ne connaît pas Juliette. Il ne va chez les Capulets que pour rencontrer Hosaline; il la porte aux nues : c'est grandir le piédestal de Juliette.
Juliette parait et aussitôt on la sent reine. Sa beauté éclaire la demeure paternelle; nourrice, père, mère, laquais, en éprouvent la douce influence. Dans une maison où est la beauté, tous les habitants s'en ressentent, celle de Juliette est une beauté triomphante : Roméo la voit, et demeure ébloui, éperdu; il ne parle pas, il gazouille, mêlant cent puérilités aux pensées intenses et magnifiques que lui inspire sa passion. Cette beauté brillera jusque dans la mort; ses derniers reflets troubleront encore, dans la scène du .cimetière, r.'\me simple du comte PAris. Juliette n'est que beauté et amour; elle est née uniquement pour aimer et être aimée; elle est faite pour cela et pour rien de plus. D'autres héroïnes de Shakespeare sont belles et aimantes, et sont autre chose encore; Desdémone a ses vertus conjugales, Béatrice son esprit, Cordélia sa tendresse filiale. Juliette n'a rien ; ne lui demandez ni intelligence, ni sagesse, ni affection pour. ses parents. Elle n'a jamais ouvert un livre, elle aimerait mieux savoir « ses parents morts que Roméo banni ». Elle ne se connaissait pas elle-même quand l'apparition de l'être A aimer lui a révélé, à treize ans, sa destinée : « Va, demande son nom; s'il est marié, mon tombeau sera sans doute mon Ht de noces >». Elle a la vivacité, la brusquerie, la violence d'impressions, la détermination tenace de ses lointaines sœurs, les héroïnes quasi sauvages de l'épopée celtique d'Irlande •. L'amour la remplit toute
1. Histoire de Derdriu, dans le Meurtre <les fils d'Usnech; amour à pre-
entière, et un amour qui ne se contentera pas de poésie et de propos éthérés : ces propos l'enchantent, mais ils ne sont que la musique du festin. Nul lien que l'amour ne la rattache à la vie ; elle n'est pas de celles qui peuvent se reprendre, se consoler. En tranchant ce lien, on la tue.
En 1594, toutes ces pièces avaient été jouées et pas une seule n'avait été imprimée; le nom de Shakespeare, toutefois, était déjà bien connu dans le monde des théâtres; sa troupe était fière de lui et heureuse de le posséder; elle avait un auteur qui faisait recette. C'était en effet, sans parler de l'honneur, une grande commodité que de l'avoir. On le trouvait toujours disposé à écrire, il n'était ni querelleur ni envieux; on pouvait dire et imprimer de lui n'importe quoi, il ne répondait jamais; il ne tirait aucune vanité de son mérite, et rien ne contribue tant à rendre un homme facile à vivre que l'absence de vanité. Ainsi s'explique la tenue monotone de sa vie , sa marche régulière vers l'aisance, l'absence de querelles et d'incidents tragiques, sa persistance en des habitudes prises. Il reste là où il est ; tant qu'il peut , il ne change pas de théâtre , ni de troupe, il fait l'année d'ensuite ce qu'il avait fait l'année d'avant. Ayant commencé d'être acteur, il continue de jouer jusqu'à la fin, même alors qu'il était riche, et « gentleman » et avait hérité du blason acheté par lui pour son père à deniers comptants. Camarade des Burbage à ses débuts, il le reste jusqu'à sa mort, suivant leur fortune, des théâtres de Shoreditch où il débuta, au Globe qui vit ses
inière rencontre dans Comment Cuchulainn fil sa cour à Emer. D'Arbois de Jubainville, Litléralure celtique, t. V, pp. 44, 220 et s. Cf. supra, t. I, p. 14.
plus errands triomphes et au Blackfriai-s. Menil)re, de bonne heure, de la troupe du lord Chambellan il ne la (juitta plus jusqu'à la lin. Que Greene, Nash, Dekker, Marston. Jonson et les autres se querellent; qu'ils connaissent la prison, les dettes, les duels et tous les accidents de la vie de bohème ; qu'ils se lient et se battent avec les mômes camarades, changent d'idée, de théAtro. de troupe, de profession; qu'ils soient comédiens d'abord et curés ensuite, conmie Marston et Daborne : cela est bon pour de tels agités. Au milieu de leurs tumultes, Shakespeare qui mit en scène toutes les tenq)étes des passions, suit sa vie tranquille, sans incidents. Bon camarade pour tous', il ne s'associe intimement avec pei-sonne; nul de ses contenq)orains ne travailla aussi rarement que lui en collaboration avec autrui, sa promptitude et s«i fécondité étaient si grandes qu'il n'avait apparamment pas bescjin «l'aide; même pour un travail pressé, il allait aussi vite que ces équipes à quatre ou cinq, employées par llenslowe. Dans les innombrables séries de pièces liminaires que les poètes de son temps <lemandaienl à leurs amis lorsqu'ils ris([uaient l'inipression <run livre, sou nom ne se rencontre pas une seule fois. Réciproquement il ne demanda rien à qui que ce fût quand il publia ses deux poèmes. Lorsqu'Klisabeth mounit, le chœur des écrivains, d'une voix unanime, pleura sa mort. Il fit encore bande à part et ne dit rien. Tandis que des drames de plus en plus merveilleux et orageux sortaient
1. Il pouvait dire avec juftUce comme le poète d'une de ses pièces :
No Icvell'd malire Infects one comma in Ihe (.ourse I liold ; But nies an eagle lliglit, bold and rortli on, Leaving no tract behind. {Timon, 1-1.)
In de se» compagnons, Augustin Phillips lui lî>(;ue en mourant une pièce d'or de trente shillings, en amical souvenir (I(i05); lui-même laisse, par testament, des souvenirs à trois de ses camarades.
de sa plume, il gardait pour idéal de vie une existence de bourgeois riche et considéré dans sa petite ville. Les renseignements le concernant sont peu nombreux, comme il est usuel pour les biographies sans accidents : mais tous concourent à montrer que telles étaient bien ses dispositions, et pas un n'y contredit.
Durant cette période de sa carrière, il fit cependant un effort pour prendre rang parmi les lettrés reconnus , vœu que de simples œuvres dramatiques ne permettaient pas aisément de réaliser. Un de ses compatriotes, Richard Field, fils d'un tanneur de Stratford, s'était établi imprimeur à Londres; Shakespeare lui donna son premier poème et, au commencement de 1593, on pouvait voir annoncé sur les poteaux servant aux affiches de librairie : Vénus et Adonis, imprimé par Richard Field, se vend à l'enseigne du Lévrier blanc, au Cimetière de Saint-Paul. L'année suivante, le même imprima Z,^/cr(?ce , deuxième et dernière œuvre poétique publiée par Shakespeare i. Les deux textes sont corrects, édités avec soin; on reconnaît l'œil de l'auteur. Aucune pièce liminaire ne les précède, mais elles ont, du moins, la dédicace usuelle à un patron aristocratique, le même dans les deux cas, un jeune, valeureux et brillant seigneur, de mœurs peu sévères, grand amateur de théâtre, <( le très honorable Henri Wriothesley, comte de Southampton et baron de Tichfield ». Shakespeare lui recommande sa Vénus , « premier fruit de son invention », ses drames ne comptant pas, sans doute, comme œuvres proprement littéraires. C'est, d'ailleurs, sa ferme intention de faire suivre cet essai de « quelque écrit plus grave », auquel il ne
1. Venus and Adonis, iniprinted by Richard Field, and are io be sokl at the signe of tlie White Greyhound in Paules C/mrchyard, 1593, 4". — Lucrèce, printed by Richard Field for Joint Ilarrison, and are ta be sold at the siyne of the White Greyhound in Paules Churchyard, 1594, 4°. Texte moderne, e. g. : The poems of Shakespeare, éd. Wyndham, 1898.
niaiK{uera pas de consacrer « toutes ses heures de loisir ». Il lui offrit Lucrèce en 159'i., en témoignage d'un « attachement sans limites ».
Comme pour ses pièces, Shakespeare, choisit un genre et des données à succès. En face du groupe somhre des puritains, hrillait et se trémoussait encore, dans la lumière, le groupe des jeunes seigneurs enruhannés et dorés, superbes, insouciants, instruits, épris de beauté, peu rigoristes, ancêtres des cavaliei-s aux belles plumes, aux grands courages, aux tragiques catastrophes. Aces dilettantes, que les poètes et les artistes d'Italie, et déjà plus d'un écrivain anglais, avaient familiarisés avec les peintures mythologiques et les triomphantes débauclies de l'Olympe , Shakespeare offre des peintures sensuelles, tracées d'un pinceau savant, avec une extrême complaisance, en couleui-s chatoyantes, enchanteresses aux regards. De même qu'il avait excédé, dans Titus Andronictis, les horreurs de Tamer/an, de même il surpasse, «hms sa Vriius, la grAce des Sci/lla pass<''es' et l'indécence des Pygmalion futurs. C'est bien au groupe dès seuls mondains que Shakespeare s'adresse ; jusque dans sa dédicace à Southampton, il en adopte le ton ironique et détaché; c'est pour eux qu'il décrit sa tentatrice, pour eux qu'il module la délicieuse musique de ses vers, peint ses nudités et fait chanter par Vénus son hymne à l'amour physique.
1. Par Lodge l'initiateur du genre : Scillaes Metanwrphosis, 1589. Voir plus haut, p. 359. Shakespeare s'en inspira certainement, et en adopta le mètre (stroplies de six vers, rimant a bab c o. Noter, outre que l'histoire de Vénus et Adonis est brièvement contée dans le poème de Lodge (bien plus réservé touterois), la similitude des situations :
(;laucus, my love (quoth she), looke on tliy lover, Smilc, genlle Glaucus on tlie Nim|ili thaï likes llice; But stark as stoiic sat ho, and Hst not prove lier : Ah! silly Mmph, the scirsamo God tliat strikes thce
With fancies <larlc. and hath ihy frccdome slaine Woands Glaucus wiiii the arrowe ot diadaine.
Lucrèce, autre sujet scabreux, est traité par lui avec plus de réserve. Mais bien que la musique du vers demeure douce et le coloris brillant, le poète transforme ses héros en raisonneurs et leurs discours remplissent presque toute l'œuvre. Lucrèce débite un monologue de quatre cents vers, avec une longue prosopopée abstraite : « 0 Occasion, ta culpabilité est grande » ! Tarquin est un cavalier de Londres, d'illustre famille, fier de ses « armoiries », d'un scepticisme mal assuré, comme il y en avait aussi à Londres. Ce n'est pas le liJjertin sans conscience de l'histoire romaine; il se fait honte à lui-même avant sa faute ; il est bourrelé de remords après. C'est un Tarquin que le prochain sermon à la Croix de Saint-Paul convertira. Dans les deux poèmes, les concetti abondent ; c'était encore un moyen de succès ; la mort de Lucrèce étant le moment capital du poème, est celui qui exigeait, suivant l'esthétique du jour, le plus d'ornements; le poète se surpasse. Le sang coule et forme une carte du crime; il entoure le corps de la jeune femme qui devient comme une île ; une partie du sang était rouge; une autre noire, « celle que le faux Tarquin avait souil lée » ; un peu d'eau coulait en ruisseau à côté « et semblait pleurer pour cette souillure » ; mais le sang rouge gardait sa couleur, « rougissant de celui qui était ainsi corrompu^ » .
Le poète ayant dépassé, en usant de leurs propres moyens, les amouristes et les lyriques à la mode, fut dès lors, et pour cela même, reconnu poète par tout le monde; ses deux petits livrets se vendirent énormément, surtout sa Vénus qui atteignit, de son vivant, sept éditions, plus que n'en eut aucune de ses pièces. Il avait rang désormais,