Halliwpll-Phillipps, (hitlines, t. 1, p
latrie ambiante : ces occupations ne différaient pas de celles d'Alleyn, Heminge, Condell, Burbage et autres acteurs qui vivaient en ménage au même lieu, dans le même temps, le premier avec la « chère petite souris » sa femme, le dernier avec l'épouse dont il fit sa seule exécutrice testamentaire. Si Shakespeare vécut différemment, ce fut par goût, non par nécessité.
Il garda, cependant, une certaine mesure dans ses folies; il ne se lança jamais dans les excès à grand scandale, carie bruit en serait venu jusqu'à nous, comme c'a été le cas pour tant d'autres de ses compagnons; mais il ne fut pas de mœurs plus rigoureuses que la moyenne, car, par là aussi, il eût attiré l'attention, comme il advint de son ami Drayton^; et nous savons, au contraire, par quelques anecdotes' et ses propres aveux, que sa réputation était celle de ses pairs; c'est dire qu'elle n'était pas exempte de reproche.
Ses aveux sont consignés dans l'œuvre la plus singulière et la plus difficile à interpréter qui soit sortie de sa plume. En 1598, Mères avait rapproché Shakespeare d'Ovide, à cause de ses poèmes « et des sonnets sucrés qu'il avait répandus parmi ses amis particuliers ». L'année d'après, Jaggard publiait le Pèlerin Passionné, et deux de ces sonnets, happés au passage par le pirate, y figuraient. « J'ai deux amours, y lisait-on, ma joie et ma peine... Mon
1. Témoignage de Mères, d'après lequel la « virtuous disposition, lionest conversation and welt governed carriage », de Drayton avait quelque chose de miraculeux dans un tel milieu : « is almost miraculous among good wits in thèse declining and corrupl times». Mères eût évidemment ajouté volontiers, s'il l'avait pu, au nom de Drayton, celui de Shakespeare qu'il cite à chaque instant; mais il ne trouva occasion de parler de ce dernier qu'à propos de son génie et de son mérite littéraire. J'aladis J'ainia; Xrhet's Ganier, H, p. 97.
2. L'anecdote bien connue qui le représente supplantant son camarade Burbage dans un rendez-vous galant chez une bourgeoise de Londres est à noter à ce point de vue; elle est contemporaine, figurant dans le journal de John Manningham, au 13 mars 160[2]. Halliwell-Philllpps, Outiines, t. 11, p. 82.
bon ange est un homme de parfaite beauté; mon esprit malin, une femme au teint sombre. Pour me gagner à l'enfer, mon démon féminin tiVche d'écarter le bon ange de moi et de changei* mon saint en diable... Mon ange est-il devenu démon? Je le suspecte, mais n'ose le dire... » Que cette publication trahit ou non l'intime secret de son cœur, Shakespeare, comme d'ordinaire, ne dit rien. Les « sonnets sucrés » continuèrent à circuler de main en main et probablement à grandir en nombre. En 1609 parut un volume qui avait pour titre : Les sonnets de Shalcespeare, imprimés pour la premihe fois. A Londres^ par G. Eld, pour T. T., et sont vendus par William Apslet/^. « T. T. », autrement dit Thomas Thorpc, était un limier de libraire, et il avait eu la bonne fortune de mettre la main sur une extraordinaire série de cent cinquante quatre sonnets, tous do Shakespeare, et développant le roman, vrai ou imaginaire, esquissé déjà dans le Pèlerin passionné.
Une publication littéraire n'allait guère alors sans dédicace; pour le tourment des critiques futurs, Thorpe mit celle-ci : « A la cause première des sonnets qui suivent, Mr. W. H., tout le bonheur et cette éternité promise par notre immortel poète, sont souhaités, en toute sympathie, par l'auteur de cette entreprise, au moment où il se met en route. —T. T. 2».
Il faudrait des pages rien que pour énumércr les hypotlièses échafaudées sur chacun de ces mots, bes dépenses de travail et d'ingéniosité ont été prodigieuses; la litté-
1. Shake-spenres sonnets. Nerer befnre linprinled. At Lftndon. liij G. Khi (or T. T. and are to be solde by William Apsley, 1609. L'édition avait olv partagée outre deux libraires, et une partie des exemplaires porte le nom d*> John Wright au lieu de celui d'ApsIey.
2. « To the onlle bcgetter of Iheae insuing sonnets Mr. W. II. ail happin(>ssc and that eternitie proiniscd by our evor-living |>oet wishcth tbc well-wishing adventurer in setling forth. T. T. »
rature des sonnets grandit encore journellement et l'entente est aussi loin que jamais de se faire i. Sur le fond, la forme et le sujet, critiques et poètes du plus haut rang continuent de maintenir, avec conviction, des opinions opposées, et de nouvelles hypothèses, habilement défendues, sont, de temps en temps, ajoutées aux anciennes, sans parvenir plus que les autres à entraîner la conviction générale. Uni est-ce Mr. >Y. H. « onlie begetter », cause première-, de ces sonnets? C'est, disent les uns, William Herbert, plus tard comte de Pembroke, libre de mœurs, vif d'esprit, patron des artistes et des lettrés, et à qui les camarades de Shakespeare dédièrent, après la mort du poète, la première édition de ses œuvres.
Impossible, répliquent les autres; il n'y a pas de preuve sérieuse qu'il se soit jamais intéressé à Shakespeare du vivant de celui-ci; ses camarades de théâtre, en publiant ses œuvres en 1623, affirment, il est vrai le contraire, mais c'est manière de parler. Jamais, du reste, Thorpe n'aurait risqué de se faire couper les oreilles à donner publiquement le nom de « Mr. » à un lord, « lord » William Herbert, titre que, en sa qualité de fils de comte, ce jeune noble portait déjà dans son acte de baptême, ce qui était débuter, en vérité, aussitôt que possil^le.
W. H. serait plutôt, selon certains, Henry Wriothesley, comte de Southampton, le seul jeune noble qu'on sache,
1. Texte dans les éditions des œuvres complètes. Éditions à part : avec gravures et d'amples annotations (dans le sens Pembrokiste), Shokespare's .Sojuiefs, éd. T. Tyler. Londres, l^éd. I890,'8^;ou éd. Dowden ; oaPoems, éd. G. Wyndham. — Traduction des sonnets en vers français par F. Henry, Paris, 1900, et remanjuable article à ce propos, par M. Augustin Filon, Revue, des Deux-Mondes, 15 avril 1901, avec discussion ou rappel des divers systèmes philosophiques et systèmes du monde qu'on a cru découvrir dans les sonnets (quelques hypothèses très hasardeuses).
2. Car onb), dans le langage du temps, n'a pas seulement le sens d'wnique; mais aussi le sens de capital, principal, typique.
HISTOIRE I.ITTliKVIItK. — T. II. 41
avec certitude, avoir réellement patronné Shakespeare et à qui le poète avait lui-même dédié, comme à un connaisseur en poésie et en amour, sa Venus et sa Lucrèce.
A quoi il est répondu : en aucune manière; Henry Wriothesley donnerait pour initiales H. W. et non pas W. 11. ; il était comte, et l'absence du titre de lord dans la dédicace s'expliquerait encore moins que pour Herbert. Enfin, dans le sonnet cxxxv, Shakespeare donne clairement à entendre que son ami s'appelait William comme lui-même, et non pas Henri.
Une s'agit ni de l'un ni de l'autre, reprend le dernier biographe de Shakespeare, M. Sidney Lee, dans sa remarquable n<? du grand homme. W. H., c'est tout simplement William Hall, un sous-pirate et trappeur de manuscrits; c'est lui, sans doute, qui apporta la copie à Thorpe et celui-ci voulut probablement le récompenser par sa mirifique dédicace. C'est en ce sens que W. H. fut le begetter des sonnets, étant non pas celui qui causa leur naissance, mais celui qui en procura le texte et rendit la publication possible. M. Lee, qui connaît à fond la liltéralure du temps, donne divers exemples de cas où biget et begetter ont ce sens ' .
Mais d'abord, dirons-nous à notre tour, ces mots ont aussi l'autre sens, ce qui n'est contesté par personne. Ensuite, pour un chasseur de manuscrits, William Hall, en passant
l. A lifi' nf William Stiakespeare, 1" »•(!., IS98. La question des sonnets y est tliACutée en grand détail ; environ le tiers de l'ouvrage lui esl consacrée; nombreux et très intéressants rapprochements avec l'immense littérature des sonnets en France. Italie et Angleterre, pp. 83-l«»0 et 374-445. Ménw interprétation de « Itegetter u dans ilalliwell-Phillipps, Outlines, I, p. 22C et II, 305. Autres interprétations : W. II. = William Harvey (C. C. ^lopes; le personnage aurait seulement procuré le ms. ; le héros serait Southampton); = William llammond (W. C. Ilazlitt, Slia/.es/ienre, 1902). D'autres ont proposé un William Hughes quelconque et même William Himself (Shakespeare luimême !)
sa copie à Thorpe, aurait fait preuve d'une bien singulière abnégation, car, ancien apprenti-imprimeur, il avait fini par s'établir à son compte^ et, s'il avait réellement possédé la précieuse copie, il l'eût sans doute imprimée lui-même, sans recourir à aucun Thorpe, intermédiaire complètement inutile et qui ne disposait pas alors de presses. Les indications du titre sont parfaitement naturelles si on exclut l'hypothèse d'un William Hall et beaucoup moins si on l'admet : G. Eld, imprimeur de son état, a imprimé; T. T. pirate, qui n'a pas d'imprimerie et n'est pas libraire, a apporté la copie; W. Apsley, libraire, a mis le livre en vente. Il n'y a pas de place pour un quatrième compère. D'ailleurs et surtout, en un point du moins, la dédicace est claire : l'auteur de la publication, Thomas Thorpe, souhaite à W. H. cette éternité, celle-là et non une autre, que l'immortel poète a promise. Or, cette éternité, sur laquelle, en effet, Shakespeare revient sans cesse, en magnifique langage, dans ses sonnets, est la survie toute littéraire que Ronsard promettait à Cassandre et que les poètes de tous les temps ont volontiers prophétisée à l'objet de leurs vers et de leurs tendresses. T. T. dit par là, aussi clairement que possible, que Mr. W. H. et le héros des sonnets sont la même personne, et que W. H. a, par conséquent, autre chose à voir avec ces poèmes que de s'en être procuré le texte.
Mais si cet évanescent personnage est bien, comme je le crois, le même dans la dédicace et dans le livre, et s'il n'est, d'autre part, ni Southampton ni Pembroke, ce n'est donc, réplique-t-on, personne; car aucun autre « pair du royaume » n'avait alors un nom cadrant avec la désignation : Mr. W. H. 2.
1. s. Lee, ihid., p. 402. Quant à Thorpe, il avait eu, pendant un court moment, une boutique à lui; mais il semble l'avoir possédée seulement en 1608 et non pas avant ni depuis-, ihid., p. 395.