Sidney Lee, ibid., p
A quoi il faut répondre que jamais Shakespeare n'a dit qu'il s'agit d'un pair du royaume, et Thorpo encore bien moins. Le poète fait deux fois allusion au rang de son ami; à un endroit, lui attribuant tous les biens de ce monde, comme font si volontiei-s les cœurs épris, il mentionne : beauté, naissance, richesse, esprit. Ailleurs, lui recommandant le mariage, il parle de la « maison distinguée' »> à laquelle le jeune homme appartient. Ce n'est pas nécessairement une maison seigneuriale, et quant à l'importance que Shakespeare eût pu attacher à la continuation d'une famille même secondaire, il n'y a rien là que de naturel et de conforme à ses idées et à celles de son temps; on peut voir, par son testament, combien il souhaitait la continuation de la sienne propre, môme en descendance féminine, aux mêmes lieux, sur les mêmes terres. Il faut noter, d'autre part, que dans les vœux incessants formés par le poète pour l'immortalité de son ami, ne figure pas la moindre allusion à cette gloire militaire et ces hautes fonctions à la cour ou dans l'État qui seraient venues nécessairement à l'esprit s'il s'était agi de quelque brillant rejeton d'une des plus puissantes et illustres familles du pays. Il semble, à lire les sonnets, que leur héros n'ait eu aucune chance de perpétuer son souvenir autrement que par sa beauté « de rose », transmise à ses enfants et célébrée par Shakespeare : étranges pronostics, s'il se fût agi réellement d'un héritier des Pembroke ou des Southampton. Observons enfin que, dans cette période d'intense production littéraire, beaucoup de gens, de rang moyen, se mêlaient de patronner les écrivains^; à en croire
1. « So fair a lious« », sonnet xiii; « Beauty, birtb, or weallh, or wil », sonnet XXXVII.
2. Que ce fat le cas pour le héros des sonnets, cela n'est pas douteux, car Shakespeare lui reproche de prêter l'oreille aux flatteries d'un autre |Mk'le que lui, et du plus grand mérite (Sonnets lwix, lxxx, lxxx\iiI. Ce poète, car on a voulu identifier tous les personnages du recueil, serait Chapiuan
les auteurs de comédies et de satires, c'était môme devenu un ridicule, une manie, comme celle des voyages. Et ils mettaient, à qui mieux mieux, en scène, le fat, le parvenu, qui se donnait des airs de patron des lettres, tel ce GuUio du Hetour du Parnasse qui ne jurait que par Shakespeare. Fats mis à part, le patronage des poètes n'était certainement pas réservé aux pairs du royaume.
Mr. W. H. est donc, en résumé, semble-t-il, le sujet, à la fois, de la dédicace et des sonnets. Il était riche, élégant et de bonne maison; il y a des chances pour que le poète exagère plutôt qu'il ne rabaisse : tant il se plait à voir en beau les avantages accordés par la Fortune à son ami. Les probabilités sont pour que Mr. W. H. ne fut ni un lord ni un personnage marquant : de là les difficultés d'une identification qui n'a jamais pu être opérée d'une façon satisfaisante. Cette opinion est fortement corroborée par le fait que la publication des sonnets ne produisit aucun eflet, et n'excita pas la plus petite curiosité. On a fouillé en vain la littérature du temps sans découvrir une seule allusion qui s'y rapporte ^ S'il s'était agi vraiment de grands personnages, pair du royaume, dame d'honneur 2, ou d'autres gens en vue, le moindre doute, le plus léger soupçon à ce sujet eût suffi à faire parler du livre et le faire vendre, sinon même à le faire interdire. Mais le public d'alors, autrement bien placé que
selon les uns; Barnes, Griffm ou Drayton suivant les autres : aucune preuve convaincante dans aucun des cas.
1. La seule mention qu'on ait pu trouver n'est pas une allusion littéraire, c'est le mémorandum d'une dépense inscrite par l'acteur Alleyn au dos d'une lettre reçue par lui (et qui était datée 19 juin 1609) : « Howshowld Stuff. — A book, Shaksper sonetts, 5^ ». Warner, Catalogue of the mss. al Dulwidt, 1881, p. 72.
2. C'est l'opinion de M. Tyler qui voudrait identifier la dame des sonnets avec Mary Filton, la peu édilianle demoiselle d'honneur d'Elisabeth. Voir, à rencontre : Gossip from a muniment loom, 1574-1618, par Lady Newdlgate- Newdegate, 1897, p. 32; beau portrait, p. 25.
♦M6 BIOGRAPHIE DK SHAKESPEARE.
nous pour connaître la vérité ou suspecter le roman, ne vit rien là que des « sonnets sucrés », d'un genre dont il commençait à se lasser, et qui n'étaient pas relevés par l'importance des héros. Aucune collection de sonnets ne fut reçue avec plus de froideur; ceux de Sidney, Daniel, Drayton, Constablc avaient été souvent réimprimés. Ceux de Daniel, parus en 1592, avaient eu cinq éditions en trois ans. Le livre de Shakespeare n'atteignit une seconde édition que trente et un ans après la première, longtemps après la mort du poète, et le nouvel éditeur constatait franchement, dans sa préface, que ces poèmes n'avaient pas obtenu un succès le moins du monde comparable à celui des autres œuvres du même auteur'.
Sur tout ce problème, un critique (|ui a fait autant que personne pour débrouiller la biographie du grand homme, M. Furnivall, conclut avec raison ainsi : « Il importe peu de savoir qui fut Mr. W. H. La grande question est de reconnaître si Shakespeare a ouvert son cœur et exprimé ses vraies pensées dans ses sonnets'' ». Sur ce point malheureusement roppo.sition est tout aussi absolue entre des autorités tout aussi hautes. Oui, répondent .M. Furnivall et .M. Dowden, c'est le drame de la vie intérieure du grand écrivain qui se déroule sous nos yeux ; non , répondent M. Halliwell-Phillipps^' et M. Lee, ce sont surtout des exercices de style et des jeux d'imagination; la part d'autobiographie est insignifiante; la dame brune des sonnets de
1. Ces n sweelly composed |M>ein.s or tnaster William Shakespeare... bad not the furtane... to liave tbe due acromodation of proportionahle glory wilb Iheresl of hisever-living workes ». Préface de l'éditeur Renson, Poems, i6A0. Shakespearr's Sonnets, éd. Tyler. p. 138.