‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 185 sur 290 · Ex : sonnet xxix. Voir plus loin p. G · texte numérisé non relu

Ex : sonnet xxix. Voir plus loin p. G

3. Un curieux exemple (qui n'a pas été signalé, je crois), est le sonnet cxxviii, sur le clavier que touchent, quand elle fait de la musique, les doigts de la dame brune : vraie idée à sonnet, dont Ben Jonson se moque

lange de vr.ai et d'imaginaire, comme on en rencontre à peu près chez tous les poètes, y compris les plus sincères, et qu'on eût reconnu sans doute dans Shakespeare aussi, n'était son privilège d'exciter des sentiments excessifs, passionnés et absolus. Croire que tout dans ses sonnets correspond à des réalités vécues, croire que rien n'y correspond est également aventureux. Parce qu'un poète met dans ses vers une réminiscence, un trait d'esprit intempestif, ou parce qu'il reprend plusieurs fois le même thème, on en conclut qu'il n'a rien éprouvé, rien senti... quelle erreur! Il arrive aux plus vrais poètes, aux plus réellement émus d'entendre chanter leur passion, à des époques diverses, sur des tons divers, d'en transcrire plusieui's fois la mélopée ou la romance, et d'y associer aussi des accords lointains, entendus jadis, ailleurs, ils ne savent où.

Les sonnets de Shakespeare ont le nombre de vei-s, mais non pas le difficile arrangement métrique du sonnet italien ou français; ils sont formés de trois (]uatrains aux rimes entrecroisées, chaque strophe ayant ses rimes propres, et d'un distique à rimes plates servant de conclusion. Dans la série qu'ils forment, cent vingt-six sont consacrés à un ami, le bon ange, les autres à une maîtresse, l'ange noir. Pour l'ami, Shakespeare est tout admiration, tendresse et indulgence; le vocabulaire qu'il emploie, les émotions et les jalousies qu'il ressent sont ceux de la passion la plus ardente; il tremble, il reste muet, il perd ses mots, « comme

dans Ereryman out of his humour, 1599. Shakeftpeare écrit, à propos de ses a poor lips u :

To he so tickled, tliey would cliange tlieir stalc

And situation >vith those danrioK chips,

O'er wliom tliy fingers >\all( with gcntle gait...

Le F^Alidioiis Brisk de Jonson dit : « You see Ihe subject of her sweet (ingère tliere — oh. she tickles it so... Ml tell you a good jest now... I hâve wisbed inysrir to Im> (bal instrument, 1 think a thousand times, and not so few bj Ueaven ». III-3.

un acteur intimidé » ; il a le sens exagéré de son indignité et de sa bassesse par comparaison aux mérites suprêmes de l'ami, il se réconforte seulement à l'idée de l'immortalité de ses vers. Quelque chose de morbide se dégage de ces poèmes. C'est assurément l'esprit de la Renaissance qui les inspire, un platonisme inconscient et involontaire, le platonisme de Platon, et non celui de tardifs commentateurs, le vrai, celui qui, pour monter jusqu'au ciel, aussi haut que les nuages, n'en plongeait pas moins ses racines sous la terre fangeuse. Ici, les racines sont en partie visibles et les païens n'ont jamais rien écrit de plus païen que cette suite de sonnets. Ce qui cause au poète ses transports et son extase, c'est la beauté toute matérielle de son ami ; celle de son œil, ses lèvres, sa main, son pied; c'est « sa douce forme », ce sont ces « beautés dont il est roi* », qu'il faut perpétuer; ce serait un crime de lèse-humanité que de laisser périr ce trésor; il faut le propager et le reproduire ; qu'il se marie et qu'il ait des enfants : dix-sept sonnets développent cette idée. L'ami n'a rien autre à propager que ses traits « de femme 2 ». Ceux qui regardent « en son esprit pour en voir la beauté » n'y trouvent que puanteur, « rank smell », et corruption. Il s'aime lui-même, se mire, est « fiancé à l'éclat de ses propres yeux^ ». Aussi nul autre argument philosophique ou moral n'est-il invoqué par le poète que celui d'Horace : le temps s'enfuit ; gare aux rides et aux tristesses de la quarantième année ; l'été passe, la violette se fane ; « comme les vagues se pressent vers le sable du rivage, de même nos minutes se hâtent vers leur terme '* » . Le poète

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