Lettre à Fausto Andrelini, 1499, ibid., col
2 « Mirum est dictu quam hic passim, quam dense veterum literarum seges efllorescat ». 1497, Epist., col. 309.
3. Cf. Érasme, à propos de l'Angleterre et d'Henri VIII : « Ad principum mensas modeste disputatur de ils qufe ad eruditionem ac pietatem faciunt. Nimirum ad optimi Régis exemplum properant omnes ». 1519, Ibid., col. 368.
-i. « Equidem aureum quoddam seculum exoriri video, quo mihi fortassis non continget frui, quippe qui jain ad fabulee mese catastropbem accedam ». Même lettre.
Né dans Milk street, le samedi 7 février li78, d'une famille de marchands et de magistrats connus à Londres depuis le quatorzième siècle, More fut placé à treize ans dans la maison de John Morton, naguère ambassadeur, conspirateur, conseiller de rois, présentement archevêque de Cantorbéry et chancelier du royaume, bientôt cardinal.
Au bout de quelques années, le jeune homme fut envoyé à Oxford et étudia sous Linacre et Grocyn qui devinrent ses amis. Lily et Colet le furent aussi par la suite; un trait commun, l'amour du grec, les réunissait tous. .More reçut l'éducation intellectuelle complète recommandée alors, il apprit le français, le latin, le grec, la musique; il fit des vers anglais, et plusieurs pièces de sa façon nous sont parvenues : des élégies, un conte comitjue, un poème médiéval de style sur le temps et la vie humaine, écrit pour expliquer le sujet de tapisseries (genre Triomphes) qui ornaient la demeure de son père '.
Éloquent, l'esprit aiguisé et agile, prompt à la repartie, pénétré des maximes de la sagesse antique, faisant une part à la comédie dans le drame de la vie, cet admirateur des anciens, ce facétieux causeur, ce « gigglot », comme il s'appelait lui-môme-, avait, dans le fond de son âme, une sincérité et un sérieux qui contrastaient étrangement avec ses apparences sceptiques et semi-païennes'. A la
1. Poèmes en télé des Workes ofSir Thomas More, Londres, ir.r.:, fol.
2. a Hy selfe am of nature eren halfe a gigglot and more ». Dyalogue of Comporte (écrit à la Tour).
3. Ses graves méditalions dans sa maison de Cbelsea. — 11 dit sous form e de conseil: « Lette hym alsochoose hymselfc soine secrète soUtary place in his owne house... and thitherlet hym somelimcsecrelly resorl alone, yraaginin^ bymseiro as one goyng ouïe of Iho worlde ». etc. ( Workfs, Londres, 15i7, fol., p. i;)01). L'exemplaire de la Bibliolhftjiie Nationale, qui a appartenu, comme je l'ai signalé (Alhenxum du 13 février 1897), à Thomas Sta-
pleton, conlient, à cet endroit, une note ms. du seizième siècle : « so did sir Tito. More him selfe ». On doit à Staplelon une des meilleures biographies de More : Très Thomte, Douai, 1688.
surface, grande était sa ressemblance avec Érasme, et vive fut leur amitié; au fond, peu d'âmes furent plus diflerentes, Érasme porte en toute chose son ingéniosité; il trouve, pour tous les problèmes, des solutions et, dans toutes les difficultés, des transactions. More a l'esprit large et libéral ; il plaisante audacieusement sur quantité de sujets, et on lui doit les épigrammes les plus lestes qui aient jamais été écrites par un sage destiné aux honneurs de la béatification; mais certaines questions sont mises par lui à part, et sur ces points, à la grande surprise de ceux qui le voyaient si facile et si bon vivant, il devait ne japiais céder et mieux aimer mourir que transiger.
Il pensa un moment se faire chartreux, ensuite franciscain, porta le cilice, prêcha, puis renonça à la vie religieuse, se maria deux fois et eut quatre enfants. Il suivit dans Londres la carrière du droit et gagna une clientèle si nombreuse que, malgré son zèle notoire à détourner les plaideurs des procès inutiles, il s'enrichit, se faisant un revenu annuel de plus de cent mille francs de notre monnaie. Sa situation grandit; il fut membre du Parlement (1504), et plus tard speaker. Il attira l'attention de Wolsey qui le chargea de missions sur le continent ; il connut ainsi plusieurs de ses confrères en humanisme : Pierre Gilles (iEgidius) à Anvers, Budée plus tard, à Calais, lors du Camp du Drap d'or.
Dès son premier voyage en Angleterre, en 1497, Érasme l'avait rencontré ; ils s'étaient aussitôt épris l'un de l'autre et chaque année rendait plus étroite cette amitié. Érasme faisait de longs séjours dans la maison de More et il a tracé, dans ses lettres, des portraits de son ami aussi minutieux que ceux d'Holbein lui-même. Érasme n'oublie rien, ni les vêtements portés avec une négligence dont on riait, ni les mains de More, seule partie de sa personne qui avait
quelque chose d'un peu vulgaire, « manus tantum subrustica* sunt » ; ni son goût pour les animaux qui lui faisait remplir sa demeure d'oiseaux, de singes, de renards, de belettes et autres bêtes d'un entretien difficile et incomr mode '. Il résume sa description en deux mots qui font comprendre le charme de cet esprit souple et orné : More était « rhomme de toutes les heures^ ». Aussi sa maison de -Londres, plus tard la belle « maison aux champs » qu'il se construisit à Chelsea et qui fut un temps l'ambassade de France, celle où llolbein vint le peindre entouré de toute sa famille ^, étaient-elles le lieu de rendez-vous des hommes d'esprit et des admirateurs de l'antiquité; le roi luimême y paraissait; on eût dit quelque nouvelle académie, pareille à celles de Venise ou de Florence. More et ses amis, artistes, lettrés, juristes, hommes d'État, causaient librement de toutes choses; ils s'entretenaient dans la vénération des anciens, discutaient sur ces grandes questions philosophiques , religieuses ou sociales auxquelles il fallait trouver maintenant de nouvelles réponses. Ils regardaient sans effroi ces abîmes nouvellement ouverts, ils avaient retrouvé le secret de l'équanimité antique, ils souriaient; c'étaient des années heureuses : l'âge dor allait revenir. On écoutait les facétieux discours de John Ilcywood, auteur des farces les plus plaisantes qui eussent encore été écrites
1. Lettre à Ulrich de Hulten. t519. Epist., Londres, 1642, col. 533.
2. « Cuni oiunibus omnium horarum hominem agcre et |^>ot(^s et K^udeso. Dcdicacc de Morix Encomium.
S. L'original est détruit, mais unefAquisse à la plume par llolbein, envoyée A Érasme, est conservée au musée de Bâic. Les ressemblant'!» étaient saisissantes : « Vix ullo sermone consequi queam... qiiantam animo meo perpenseriin voluptatcm, quum piclor Olpeinus tolam familiam istam adco féliciter expressam inibi representavit, ut si coram adruissem non multo plus fueriin visurus u. Érasme à Marguerite Ro|>er, 1529, Spist., co). 1471. Dans ce croquis, les noms sont inscrits à la plume sur chaque personnage, de lu main de More.
en anglais *; on lisait les dialogues de Lucien et on s'amusait à les traduire en prose latine ~ ; on étudiait l'Anthologie grecque, et More et Lily s'exerçaient à en traduire des fragments en vers latins; les deux traductions subsistent et More, en plus d'un cas, mérite le prix ^. On mettait en latin des épigrammes et des chants anglais^. Les ridicules, les prétentions , le faux goût étaient bafoués , et More nous a laissé une jolie caricature de l'Anglais francomane qui ne peut nouer les cordons de ses chaussures sans le faire à la française, qui prononce avec un accent français toutes les langues y compris la sienne, mais non compris, hélas — la française ^.
L'écho de ces conversations se trouve dans un livre qu'Érasme composa sous le toit de More; c'est un écho moqueur. La raillerie d'Érasme est autrement destructive que celle de son ami; More sourit, Érasme déchire ; surtout il généralise ; à la satire de tel ou tel travers, il oppose son éloge ironique de l'universelle folie : Mariée Encommm '\ Tout est folie, rien ne vaut la peine d'un effort, Dieu même protège la folie ; n'a-t-il pas défendu à l'homme de toucher à l'arbre de la science, voulant que sa créature demeurât
1. Heyvvood fut un des familiers qui aidèrent Slapleton dans la rédaction de la biographie de More : « Joannes quoque Haivvodus quo per aliquot annos familiariter Thomas Morus usus fuerat ». Très Thomx, dans Opéra omnia, t. IV, p. 989. Sur les œuvres de Heywood, voir Théâtre en Angleterre, chap. IV et infra, p. 493.
2. Thomx Mori Anglix ornamenti exiinii, lucubrationes , innumeris menais repurgatx, Bâle, 1563, 8°; à la p. 277, les dialogues de Lucien.
3. Progyvmasmata Thomx Mori et Guilielmi Lilij sodalium, ibid., p. 171 (le texte grec est donné, en même temps que les deux traductions).
4. « Carmen versum e cantione anglica ». — « In ainicam fœderifragam, jocosum versum, e cantione anglica », par More, ibid., p. 204.