‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 20 sur 290 · Nam gallicam solam sonat Britannice · texte numérisé non relu

Nam gallicam solam sonat Britannice

In Anglum gallicx lingux affectatorem, p. 209.

6. Dédicace à More, datée de juin 1.508; traduction anglaise par sir T. Chaloner : The Fraise of Folie, Londres, 1549,4".

à jamais dans la folie? Résignons-nous donc, et dans le bruit des trompettes guerrières, des prédications enthousiastes, des discours subtils, des hymnes pieux, des leçons savantes, reconnaissons ce bruit de grelots. Toutes ces voix ne sont qu'une seule voix; qu'elles viennent du tribunal, de la chaire ou du champ de bataille, c'est toujours la voix de la Folie qui se fait entendre et la Folie mène le monde.

Le rire d'Érasme est cruel ; le sourire de More est môle de pitié. Dans le même milieu, fruit des mêmes discussions entre penseurs et humanistes, fut achevé par More son ouvrage le plus célèbre, commencé par lui sur le continent, au cours d'une de ses missions, sa fameuse Utopie en prose latine ^

Avec l'art et le sérieux de Swift, More encadre ses inventions de réalités; la transition du vrai au faux est imperceptible. Il raconte d'abord l'ambassade véritable dont « le très victorieux et triompliant roi d'Angleterre, Henri, VIIT" du nom », venait de le charger, lui et le savant Cuthbert Tunstal, plus tard évèque de Londres, « récemment promu par Sa Majesté aux fonctions de Maître des Rôles », pour négocier avec les envoyés de Charles, roi de Castille. Ces noms, au seuil de l'histoire, servent de références et de garanties. Ouverte en mai 151V, la négociation traîne; les envoyés de Charles sont allés à Bruxelles

1. Libellus vere aureiis nec minus saliitaris t/uani feslivits de optitnv reip. statu deque nova insuln Utopia, authore... Thomn Moro inclytse civitatis Londinensis cive et vicecomite, cura M. Pétri Aegidii... nunc primum editus, Louvain [1516], 4°. Meilleare édition du tein|)s, Kdie, 1518. Tradurtion anglaise : .1 fruteful and pleasaunt tcnrkv nf llie t>es(e stnir of a piiblyqaewenle of thenewe yle called Dtopia, traduit par Ralpli Rohinson. Londres, 155t, réimp. par Arher, 1895; par Luplon. avec h- texte latin de 1518, Oxford, Clarendon Press, 1896. L'édition latine de i:>16 a été réimpr. par Mirhcls et Zirgler, Berlin, \»95 [Lateinische Litteraturdenkmaler des XV und X 17 Jahrhunderts).

chercher de nouvelles instructions ; More s'est rendu à Anvers où il s'est lié avec Pierre Gilles ; il a des loisirs.

Un jour qu'il venait d'entendre la messe à Notre-Dame, «belle église, la plus intéressante de toute la ville », More vit son ami Pierre qui causait, sur le parvis, avec un étranger au visage brûlé par le soleil, et qui semblait un marin à ses manières et son costume. C'était un Portugais, Raphaël Hythlodée, compagnon de « Maître Amerike Vespuce » dans trois de ces quatre voyages fameux « dont le récit imprimé est maintenant aux mains de tout le monde ». Les Quatre Navigations de Vespuce avaient été réunies, en effet, en 1507, excitant la plus vive curiosité. Vers la fin de son récit Vespuce disait comment, avant de quitter le Nouveau Monde, il avait laissé, sur un point fortifié, une garnison de « vingt-quatre chrétiens, leur donnant douze canons, beaucoup d'armes et des provisions pour six mois'" ». Hythlodée, type de ces chercheurs d'aventures dont le nombre s'était multipUé depuis Colomb, insoucieux de la mort, qui disaient que « le chemin du ciel est tout aussi court d'un endroit que d'un autre » , avait obtenu, non sans peine, d'être l'un des vingt-quatre ~. A cet endroit seulement, la fiction commence; encore est-elle constamment mêlée de réalités. Hythlodée se mit à explorer pour son compte, et c'est ainsi qu'il a découvert plusieurs pays, entre autres File d'Utopie, située quelque part entre le Brésil et l'Inde, dans une région du globe bien choisie par More, puisque nul ne la connaissait encore : Magellan ne devait la traverser que quinze ans après.

1. « Relictis igitur in caslello praeTato christicolis xxiiij et cum illis xij macbinis ac aliis pluribus armis una cum provisione pro sex inensibus sufliciente, necnon pacata nobiscum telluris illius gente... » Cosmographie Intioductio... Insuper quattuor Americi Vespucii Navigationes, Saint-Dié, 1507, 4", sig. f. iij.

2. « Curavit enim atque adeo extorsit ab Americo, ut ipse in his xxiiij esset, qui ad fines postrem» navigationis in castello relinquebantur ». Utopia,

Les causeurs attardés sur la place, à l'ombre de l'église, accompagnent l'ambassadeur chez lui et continuent la conversation, assis sur un banc dans son jardin. Ce n'est même pas encore le récit de la grande exploration qui commence. Une causerie s'engage sur divers sujets; il est question de voyages moins extraordinaires; mclé à ceux-là, celui d'Utopie ne paraîtra que plus réel. Hytlilodée a visité notamment une autre ile fameuse, l'Ile d'Angleterre. Il a observé les mœurs et la forme du gouvernement; bien des désordres l'ont choqué; il a fait la connaissance de plusieurs personnes de marque, celle surtout du cardinal Morton, « chargé d'ans, mais qui se tenait encore bien droit ». Comme il s'agit d'un ami de More, voilà un lien de plus entre l'auteur et son héros, la vérité et la fiction. L'Angleterre est ainsi le premier sujet de la discussion ; tout le premier livre lui est consacré. La matinée s'avançant, on dîne, et après dîner seulement, on s'occupera d'Utopie, qui fait le sujet du second livre. More a ainsi le double avantage d'augmenter chez le lecteur l'impression du réel et d'exciter la curiosité en posant, dès la première partie, avec son tableau des abus en Angleterre, les questions auxquelles il va répondre dans la seconde. Lart de la composition est déjà poussé très loin; à ce signe, auparavant si peu commun, on reconnaît l'humaniste.

Laissant parler son voyageur, More est fort à l'aise pour exprimer ses propres pensées, même les plus secrètes, et ses vœux, même les plus audacieux. Il passe en revue ces grands problèmes qui préoccupaient le monde à un moment où toutes les anciennes solutions étaient mises en doute., Il est d'autant plus libre que l'on se trouvait encore au temps des discussions « académiques » : puisque aussi bien elles avaient lieu surtout au sein des réunions savantes. Les novateurs n'avaient pas fait jusque-là d'effort se-

rieux pour passer à la pratique; Luther n'avait pas encore publié ses quatre-vingt-quinze propositions : il ne s'en manquait toutefois que d'une année.

More appartient bien à son temps et à la Renaissance ; mais il devance aussi les époques futures; l'esprit qui l'anime ressemble étonnamment à l'esprit du dix-huitième siècle dans ce qu'il eut de plus généreux. Voltaire n'a pas été mieux pénétré de la valeur de la vie humaine, ni Rousseau de l'obligation de vivre selon la nature, que Thomas More dès l'aube du seizième siècle. Les ressemblances sont saisissantes et l'éloquence du précurseur supporte la comparaison avec celle de ses lointains héritiers.

Son cœur saigne à la pensée de la férocité des lois anglaises qui punissent de mort les voleurs, souvent des affamés, voleurs malgré eux, « réduits à cette nécessité affreuse, d'abord de voler, puis de mourir ». L'État, qui les châtie au lieu de les aider à sortir de misère, ressemble aux mauvais maîtres d'école, « plus occupés à battre leurs élèves qu'à les instruire ». La mort pour un vol! la même peine « pour celui qui tue un homme et celui qui prend son argent » ! Les lois ont beau dire le contraire, « mon opinion à moi est que toutes les richesses du monde ne peuvent entrer en balance avec la vie d'un homme ^ ». A Utopie, la peine de mort est supprimée, sauf dans les cas très rares où des récidives montrent qu'on a affaire à de vraies « bêtes féroces ».

Tout ce qui vit excite la pitié de More, 11 faut être bon pour les animaux : « Dieu leur a donné la vie pour qu'ils vivent ». Les tuer par amusement est une chose horrible; le plaisir des chasseurs est cruel et même, aux yeux de

1. « Omnino mihi videtur homini vitam eripi propter ereptam pecuniam prorsus iniquum esse; siquidem cum humana vita ne omnibus quidera fortunée possessionibus paria fieri posse arbitror ».

More, ridicule : « Comment peut-on trouver plus de plaisir à voir un chien courir après un lièvre qu'à voir un chien courir après un autre chien? »

Les faibles, les déshérités, les gens du peuple contre qui était tourné l'arsenal des lois, ont ici un défenseur passionné. Les revendications les plus audacieuses qui ont été formulées depuis, se trouvent dans ce livre. More, ou du moins son héros, ce qui revient au même pour le lecteur, parle en communiste et en socialiste. Il se prononce contre le capital et contre la propriété individuelle « qui rend tout bon gouvernement impossible » ; en l'topie, les portes ne sont jamais fermées et on change de maison tous les dix ans. La religion chrétienne révélée aux Utopiens leur plaît de prime abord, parce qu'ils la jugent fondée sur le communisme. Il faut l'égalité pour tous, en toute chose. .More formule, sans doute, quelques réserves : « mon objet est de vous faire connaître les idées et les lois des Utopiens, non de les défendre » ; mais cette restriction est pour la forme , car il revient sans cesse à ce sujet favori et toujours avec de nouveaux éloges, sans mettre aucunement en lumière les servitudes que son système impcse à l'individu et les tyrannies qui s'établiraient infailliblement s'il s'agissait d'hommes moins sages et d'une société moins « utopique ». Il souhaite « cette forme de gouvernement à toutes les nations ». Il souhaite il est vrai, « plus qu'il n'espère ».

Il est pour le peuple contre les grands et pour les pauvres contre les riches. Ni La Bruyère, ni Rousseau, ni Adam Smith n'ont parlé avec plus de chaleur. Il trace un tableau émouvant des campagnes anglaises (jue troublait alors une grande révolution économique : la transformation des cultures en prairies. Un seul berger suffisait pour d'immenses troupeaux parqués dans des propriétés closes; les laboureurs chassés mouraient de faim. «Vos moutons, dit Ilyth-

Iodée au cardinal Morton, avec cet âpre humour qui montre bien qu'en réalité c'est More qui parle, si doux et tranquilles et petits mangeurs autrefois, sont devenus maintenant d'une gloutonnerie féroce; ils dévorent les hommes euxmêmes. Ils détruisent, consomment et engloutissent des champs, des maisons, des villes ». Ainsi se comportent ces gentils animaux : ceux qui appartiennent, aux nobles et même ceux des abbés qui, pourtant, « sont des hommes saints, sans doute ». Par force ou par ruse, les habitants sont chassés; « il faut qu'ils décampent, pauvres diables, misérables sans appui, hommes, femmes, maris, épouses, orphelins, veuves, malheureuses mères avec leurs jeunes enfants, et toute la maisonnée pauvre d'argent, riche de bras, car il en fallait beaucoup pour la culture. Ils se traînent sur les routes, hors de leurs maisons familiales, sans foyers. Tout ce qu'ils possédaient valait peu; obligés brusquement de le vendre, ils n'en tirent presque rien. Ils errent tant que cet argent dure; ensuite que peuventils faire, sinon voler? et alors, certes, ils seront légalement pendus »! Contre les patrons inhumains, Adam Smith dans ses plus belles pages n'a rien dit de plus éloquent : les riches s'entendent aisément, et non les pauvres; ils s'entendent « afin de tirer le plus possible du travail des pauvres, pour le moindre paiement possible »; ils combinent des moyens « pour garder sûrement, sans crainte de perdre, ce qu'ils ont amassé injustement ». Ces moyens une fois trouvés, « ils les imposent, au nom du bien public, aux pauvres eux-mêmes, sous le nom de lois ».

Il faudrait adoucir ces lois et la servitude du travail. Tout le monde doit travailler, mais personne avec excès ; chaque homme a le droit de vivre, de respirer, de penser; nul ne doit être « exténué, de la première heure du matin aux

80 L'ÉPOQl^ DE LA RENAISSANCE.

heures tardives du soir, par un labeur incessant de bête de

somme ». ^

More se prononce eontre la pompe, les vanités de la mode, les distinctions de classes, les riches vêtements. En Utopie, tout le monde est habillé de même; le prince, qui ne ressemble pas à Ifènri VIII, n"a d'autre signe de son pouvoir qu'une gerbe de blé portée devant lui; les évoques, qui ne ressemblent pas à NVolsey, sont précédés d'un portecierge et c'est tout. Les pierres et les métaux précieux sont méprisés ; les bagiies et les boucles d'oreilles sont infligées comme chAtiment aux repris de justice. Des ambassadeurs étrangers s'étant présentés tout chamarrés d'or, on les prit dans la ville pour leurs propres fous.

Le vrai métal précieux pour More, devançant Rousseau, c'est le fer. Il a pour la terre la vénération des physiocrates; tous les l'topiens sont d'abord cultivateurs et apprennent ensuite un autre métier. Toutes les mères chez eux nourrissent leurs enfants ; la maternité a un caractère sacré.

En matière religieuse, l'audace de ce penseur qu'attendait l'auréole des saints, est incroyable. A la veille des plus terribles persécutions, il expose le principe de la tolérance universelle ; il le résume en une phrase si simple qu'on en peut sourire, et si sage qu'elle devrait être gravée dans tous les cœurs : « On ne peut pas croire ce r/uon veut^ ». More, en l'écrivant, était en avance sur son siècle, et même sur le nôtre. Les Utopiens ont plusieurs religions, toutes tolérées; au fond ils sont déistes et croient seulement h Dieu et à l'immortalité de l'Ame; par leur religion comme par leur philosophie ils se rattachent au dixhuitiètnc siècle. Ils demandent « à la raison de contrôler leurs croyances religieuses » ; ils punissent les intolérants.

1. « Persuasum hab[en]t niilli hoc in manu esse ut quidquid libet senliat ».

Un des Utopiens qu'Hythlodée avait baptisés, se mit tout aussitôt, dans l'emportement de son zèle, à prêcher la religion du Christ, « la plaçant non seulement au-dessus de toute autre, mais déclarant toutes les autres méprisables, condamnables et profanes, et qualifiant leurs sectateurs de pernicieux, diaboliques et enfants de perdition, destinés au feu éternel ». Il fut arrêté et exilé sur-le-champ, non pour avoir mal parlé en matière religieuse, mais comme « esprit séditieux » : idée qui, comme bien d'autres dans le livre de More, ne devait pas être perdue; Elisabeth allait s'en souvenir; mais sans se contenter, il est vrai, de punir les coupables d'un simple exil.

Les Utopiens n'ont pas d'images dans leurs églises; les prières qu'on y fait sont d'un caractère si général qu'elles ne choquent les partisans d'aucune secte. Les athées et les matérialistes sont tolérés comme les autres, sauf pourtant qu'ils ne peuvent être magistrats. Mais on ne les persécute pas et on ne leur impose pas silence; on les encourage au contraire à discuter, non avec le vulgaire aisément leurré, mais avec les gens instruits. Les prêtres doivent être saints; le^ sainteté est rare : donc il y aura peu de prêtres; ils seront mariés (comme du temps de Luther) et élus par le peuple (comme sous la Révolution française) ; les femmes peuvent être prêtres.

More n'appartient pas au moyen âge. Les temps nouveaux n'ont guère eu, dans toute l'Europe, de représentant plus convaincu. Il se prononce contre l'ascétisme médiéval et monacal, contre la scolastique, contre les superstitions, contre les frères vagabonds et les moines fainéants ; enfin, au point de vue de l'art et de la pensée, contre les Latins au profit des Grecs. L'âge d'or de la Renaissance se distingue du temps des précurseurs par sa vénération pour le génie grec; et par là aussi les idées de More se distinguent de

celles de Pétrarque. Hythlodée a appris le latin avec soin, mais le grec avec passion, car les penseure latins ne se comparent pas aux Grecs, « si l'on excepte quelques œuvres de Sénèque et de Cicéron ». Il avait emporté, pour charmer les loisii*s de ses interminables traversées, beaucoup de livres, tous grecs, les auteurs favoris de More, bien entendu : Lucien « qui enchante les Utopiens » ; Aristote, Platon, Aristophane, Homère, Euripide et Sophocle « dans la petite édition d'Aide », Thucydide, Hérodote, etc. Knfin, et par là More est certain d'intéresser à eux ses contemporains, les Utopiens semblent être « d'origine grecque ».

C'est encore l'antiquité qui inspire à More ses pages sur le gouvernement régulier, la vie urbaine, l'organisation des citoyens en corps politique. Il aime, sans doute, la terre nourricière et tous les Utopiens la cultivent, mais on ne trouve pas chez lui le goût des champs; il a une àmc de citoyen; il dirait volontiers avec Platon : « Les champs et les arbres ne m'enseignent rien, mais il n'en est pas de môme des hommes dans les villes' •>. Bien gouverner est pour lui un art sublime : « Nous n'interrogeâmes pas Hythlodée sur les monstres qu'il avait pu voir, parce qu'il n'y a rien de si commun... mais rencontrer des citoyens gouvernés par de bonnes et sages lois, voilà ce qui est vraimeni rare et merveilleux ». More a horreur de ces rois qui veulent régir deux royaumes, comme s'ils n'avaient pas déjà assez de peine à en bien gouverner un; comme si leurs sujets n'étaient pas fondés à se plaindre pour n'être gouvernés que « par un demi-roi ». Et tous les compatriotes de More purent reconnaître le roi d'Angleterre et de France, dont il eût été délicat de parler, dans son portrait de François I", roi de France et d'Italie.

1. Ta |iàv ovv/a>f,(a xat xà Sivôpa oùîiv |i'c6é>it ôtôiorxeiv, ol 4' iv tm datii âv4pMffoi. (Phèdre.)

Plus d'austérités; les corps ont droit à une vie pleine comme les âmes; il est juste qu'on tienne compte d'eux; les anciens avaient raison, l'excès en tout est blâmable : excès dans les macérations, la pudeur, les pratiques religieuses. Avant de se fiancer, l'homme et la femme, en Utopie, sont présentés l'un à l'autre nus. Il est ridicule de s'unir pour la vie à une femme dont on n'a vu que « grand comme la largeur d'une main, c'est-à-dire la figure^ ». Il faut rendre à la Beauté ce qui lui est dû; et ce penseur qui est bien décidément de la Renaissance et non du moyen âge ajoute : « Les qualités du corps rehaussent et font admirer davantage les vertus de l'âme, et l'on a vu des sages le prouver par les mariages qu'ils ont faits ». Il châtie l'adultère, mais permet le divorce, même par « consentement mutuel ». Il ne faut pas vivre tristes, il faut vivre gais; il est naturel d'aimer les longs soupers, la conversation, la musique et même les parfums, « car nul plaisir ne doit être défendu, d'où ne résulte aucun inconvénient- ». Rousseau même était moins libéral. Il faut <( vivre selon la nature; en cela consiste la vertu ». Les macérations ne sauraient être conformes à la vertu puisqu'elles sont contre nature : « Comment la nature qui vous ordonne d'être doux et bon pour les autres, pourrait-elle vous commander d'être dur et cruel pour vous? La nature même nous prescrit de vivre d'une vie heureuse ». Il faut éviter, si l'on peut, jusqu'aux simples ennuis ; un grand respect est dû aux vieillards, mais ils sont tenus de ne pas ennuyer les jeunes par des discours» désagréables ou moroses »; les jeunes aussi

1. CeUe idée attira beaucoup l'attention; Bacon l'atténue, mais sans la rejeter entièrement, dans sa Nouvelle Atlantide; Middieton y fait allusion dans Women beware Women, acte II, se. 2.

2. « Sunt enim in hanc partem aliquanto procliviores, ut nullum voluptatis genus ex quo nihil sequaturincommodi censeant interdictum.»

ont droit de parler, « et c'est un plaisir de les entendre ». More permet (aux Utopiens) le suicide quand la prolon^çation de la vie n'est plus que la prolong-ation d'inutiles souffrances. 11 faut mourir souriants, c'est le signe d'une bonne vie; More ne devait pas l'oublier.

Ce petit livre si plein d'idées, écrit par More en se jouant, comme Érasme avait fait pour ï Éloge de la Folie, répondait si bien aux préoccupations des penseurs en cette époque de renouveau, soulevait tant de questions et proposait des solutions si audacieuses, que son apparition fut un véritable événement. Les gens instruits, clercs et laïques, savants de tous les pays, s'en emparèrent; les éditions se succédèrent : à Louvain en 1516, Paris, 1517 (avec une lettre deBudée*),Bàle, 1518; Vienne, 1519; des traducteurs le mirent en italien (154.8), en français (1550), en anglais (1551), en bas allemand (1562)-. Le mot vtopie, inventé par More, devint une expression courante et fait partie aujourd'hui du vocabulaire de tous les peuples d'Europe. L'ouvrage fut traduit nombre de fois à nouveau; en anglais par G. Burnet, 168V (dix éditions), par Caylcy, 1808; en français par Sorbières, 1643, Gueudeville, 1715, 1730 (curieuses gravures) , T. Rousseau, 1780, 1789 (dédié à Vergennes), Stouvenel, 18V-2; en allemand en 1753; en espagnol par Medinilla, 1790, etc. 3.

1. Hnbes, candide lector, npusciilum ilhidvere aureiim, Thomx Mori.... de optimo reipuhlicx statu. Paris, chez Gilles de Gouriiioot (Iri-s rare, un exemplaire à la Nationale).

2. Doni, La Repuhlica nuovatnente ritrovata, Vinegia, UtiS, 8*. — Le Blond, La description de l'Isle d'Utopie... redigé[e] par escript en stille treselegant de grand' haultesse et maiesfé par illtutre, bon et scavant perionnage Thomas Morus, Paris, 1550, 8" (Lyon, I65U); le traducteur a « auicunefois usé de paraphrases ». — R. Robinson, A friileful and pteasaunt worke of tlie beste state ofa pubtyque weate, Londres, ir»5l, 8" (1556, 1597, 1624,1639). — De Utopie... inneder DuytsscUe, Anvers, 1562, 8*.

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