Sonnets lxxxi et cvii
2. Sonnet lxv. En voici le texte, qui donnera une idée de la forme du sonnet shakespearien :
Since stone, nor brass, nor boundlcss sea,
But sad mortality o'ersways tlieir power,
How willi tliis rage sliall beauty liold a plea,
Wliose action is no stronger tliaii a tlower?
0, how sliall summer's lioney hreath liold out
Against tlie wrackful siège of battering days,
When rocks impregnable are not so stout.
Nor gales of steel so strong, but Time decays?
0 fearful méditation! wlieie, alack !
Sliall Time's best jewel Irom Time's cliest lie liid?
Or what strong hand can hold liis swift loot back?
Or wlio liis spoil of beauty can forbid?
0, none, uniess tliis miracle liave might,
That in black ink my love inay still sliine briglit.
ses à eux-mêmes, nos yeux auraient regardé sans voir et nos oreilles auraient écouté sans entendre. Ils avivent les nuances que nos sens plus grossiers n'auraient pas distin- ^'•uées; ils rendent nette l'image confuse des choses. Les meilleurs d'entre eux ne parlent jamais sans être convaincus; mais beaucoup, et non des moindres, ont des sincérités contradictoires et momentanées, jurant et se parjurant de bonne foi, épris d'un maître ou épris «le la liberté, aimant pour jamais cette femme le matin et pour jamais cette autre le soir, rongés par une infinie et incurable tristesse dans le silence do leur chambrctte, et capables de faire retentir, tout aussitôt, la taverne des éclats de leur intarissable joie, rendant des points à Falstaff et parlant son langage à Mrs. Uuickly : ils sont impressionnables.
Shakespeare reprenait facilement ses esprits et son entrain; quelles qu'aient pu être ses secrètes pensées, il frappa ses contemporains surtout par sa galté. Les plus anciens témoignages qui nous soient parvenus nous le montrent plutôt joyeux que triste. FiiUer, qui était né huit ans avant la mort du poète et put aisément se renseigner, écrit : « Son tempérament était avant tout jovial et le poussait à la galté; mais il pouvait, à l'occasion, être grave et sérieux aussi, comme on peut voir par ses tragédies' ». Ses nombreuses descriptions de tavernes, même les plus basses, celles qui mériteraient presque un autre nom, sont faites avec une inquiétante compétence. Dans celles-là ou dans les autres, dans le cabaret de Mrs. Quickly ou dans les ta-
1. Uistory of the M'orlhics nf Bmjtand. — W'anricfisliire ; 1662, fol., posthume; FtiUor commença d'y travailler vers UMi. La description du caractère de Sliakes|)eare par JonM)n qui, lui, le connut personnellement, mieux que qui que ce soit, ne donne pas du tout non plus l'idée d'un tein|)érainent tournt^ au sombre : <i Ile was indced honest, and of an open and free nature; had an excellent phant-jsy, brave notions and gcntie expressions ». Timbrr or Discareries, n" Lxiv {'l'em/ilc Claxsic.s).
vernes littéraires où les galants venaient prendre des leçons d'esprit à écouter les poètes et se meubler la mémoire, il tenait sa place, oubliait ses mélancolies, éblouissait l'auditoire par sa verve et son entrain. Les galants avaient de quoi noter. Cette place qu'il tenait si bien n'était, du reste, pas la première. Roi des tavernes, comme il fut plus tard roi des lettres, le rival de Shakespeare, Ben Jorison, bourra, dominateur, brusque, dédaigneux, au corps épais, à la voix tonnante, fier de son savoir, âpre dans ses reparties, prompt aux querelles et aux réconciliations, disant à chacun son fait brutalement, même à ses amis, trônait à la table, excitant l'admiration par l'audace de ses jugements et l'ampleur de ses rasades. Dans les « wit combats », les batailles d'esprit, qu'ils se livraient l'un à l'autre, et dont nous avons une seule description, due au même Fuller, quelque trente ans contemporain de Jonson, celui-ci, plein de science, mais plus lourd à se mouvoir, manœuvrait pareil à « un gallion espagnol de haut bord » ; Shakespeare était « comme un navire de guerre anglais, moins gros, mais plus fin voilier, habile à se faufiler partout et à tirer parti du vent et de la marée, tant il avait de promptitude et d'ingéniosité dans l'esprit » .
Le combat devait être \if, car Jonson n'était pas homme à ménager son confrère Shakespeare. Il ne se gênait pas pour lui dire son fait môme devant le grand public des théâtres, se moquant des distractions qui lui échappaient dans des drames écrits trop vite, et des moyens de plaire trop faciles auxquels il recourait : massacres à' Andronicus , monstrueux Caliban de la Tempête^ abus des revenants, trois figurants pour représenter les guerres de York et de Lancastre. On pense si, dans les libres discussions à la taverne, pendant boire, le gros homme devait se retenir. Shakespeare ne lui en voulut jamais, n'écrivit jamais, que
fô6 BIOGRAPHIE DE SHAKESPEARE.
nous sachions, une lig-ne contre lui'; le laissa se brouiller et se réconcilier à sa guise. La bonne grâce du grand poète fut la plus forte. Jonson, à la fin, resta son ami, et put dire, avec vérité, du grand dramaturge : « Je l'ai aimé autant que personne au monde, en deçà de Tidolâtrie- ». Les discussions finies, les jarres vidées, les chandelles éteintes, Shakespeare retournait à sou logis dans Southwark, près du cirque aux ours, où on le voit établi dès 1596; et là il retrouvait, surtout à la période de sa vie où nous arrivons, ses mélancoliques ou tragiques pensées-'. L'homme extérieur demeurait le même, aussi bon vivant que jamais, aussi peu querelleur, aussi exact administrateur de son bien; mais le penseur se tournait décidément du côté des horizons sombres. Ayant le choix, seul avec luimôme, sachant que l'un et l'autre moycû de plaire étaient également efficaces et lui étaient également accessibles, il se complaisait maintenant, de préférence, dans les drames lugubres et les descriptions amères de l'humanité. Cette persistance est bien (phénomène rare dans sa vie) l'indice d'un changement dans l'homme intérieur et d'un pli nouveau de son esprit.
1. Une allusion peu claire, dans U' Heturne from l'eniasitun, IV-3, a Tait supposer que Shakespeare aurait écrit une pièce contre Jonson (Br. Nichoison, Jien Jonson; Mermaid séries, t. I, p. 262). Mais on n'a aucune trace d'une pièce seniblabie; il serait fort surprenant, d'après tout ce que nous savons de Shakespeare, qu'il en eût écrit une: plus surprenant que Jonson n'eût rien répondu. L'auteur anonyme fait probablement allusion au médiocre succès de Jonson qu'éclipsait facilement le très populaire Shakespeare. « a shrewd fellow indeed u.