I. A la première scène, montrant Cléopâlre, il dit
l^t Rome in Tyber met! ! and (lie wide arch Of the rang'd empire fali: Herc is my spare...
A la seconde scène :
Those strong Egypiian fellers l niust hreak. Il Icg brise, mais les renoue; CléopAlre
Hntli noddcd him tu hcr. [lU-a.)
Pour accroître l'horreur de la chute et les affres du malade, Shakespeare a fait de l'Égyptienne une basse courtisane qui sait les procédés de son métier, et ne sait rien autre chose, qui en parle le langage, qui n'a ni cœur, ni esprit, ni intelligence, ni poésie, qui n'est que chair et n'a d'autres instincts que ceux de sa profession. — Va voir ce que fait Antoine; « s'il est triste, dis-lui que je danse; s'il est gai, dis-lui que je suis tombée malade ». — Mais, réplique la suivante, vous allez le pousser à bout; tâchez plutôt de lui complaire. — « Sotte que tu es, ce serait juste le moyen de le perdre » 1 Elle a aussi les violences de ses pareilles; elle menace de casser la mâchoire à ses femmes, et traîne par les cheveux, autour de sa chambre, un porteur de mauvaises nouvelles. Antoine roule à l'abîme, les yeux ouverts, il sait les trahisons et les ruses de Cléopâtre : « triple-turned whore » ! dit-il de son amie ; mais il est accoutumé au poison de sa charnelle beauté et ne peut plus s'en passer; il en meurt. C'est encore un drame sombre; les bas instincts l'ont emporté, et la catastrophe consacre l'affaissement et la défaite d'un courage romain.
Vers 1610, bien qu'il n'eût encore que quarante-six ans et qu'il fût au comble du succès, Shakespeare jugea le moment venu de réaliser le rêve de toute sa vie. Il rentra dans sa ville natale et s'établit dans sa belle maison, dite New Place. A ce moment, son père, sa mère, son fils Hamnet, étaient morts ^ mais il retrouvait ses frères Gilbert
1. « August 11, Hamnet filius William Shakspere ». Inscription constatant l'enterrement, en 1596, du fils du poète; registres paroissiaux de Stralford fac-similé dans S. Lee, Life, illusirated édition, 1899, p. 149. « Mr. Johan-
IIISTOIUE LITTÉUAlr.E. — T. II. 43
et Richard, sa sœur Jeanne mariée à William Ifart, chapelier, sa propre femme, enfin ses deux filles, Susaniie et Judith'. Avec le pratique bon sens qu'apportait en toute chose le riche « Mr. Shakespeare, de Stratford-sur-Avon, Gentleman », il maria ses filles dans le pays, à des gens de leur milieu, la première en 1607, à John Hall, honnête médecin qui atteignit une certaine réputation dans sa province; la seconde, en 1616, à Thomas Quiney, marchand de vin. Ni l'une ni l'autre ne semble avoir reçu une éducation supérieure à celle que le bonhomme Ghrysale souhaite au.\ filles de bourgeois. Judith Shakespeare pouvait, au besoin, signer son nom ; mais, comme son grand-père , elle s'évitait parfois cette peine en faisant une croix.
De temps en temps, le poète retournait <\ Londres. Bien que ce fiU son intention d'abandonner entièrement le théâtre et qu'il eût vendu ses parts, il gardait cependant des relations avec son ancienne troupe, allait voir ses amis les poètes et les acteurs, enfin se laissait encore tenter par le démon de la scène et écrivait ses dernières œuvres.
Sauf Henri Vflf-, pièce historique composée en collaboration et faite de parties assez mal juxtaposées, les unes
nés Shakspeare », père du poète, avait été enterré en 1601; Mary Arden, sa mère, en 1608.
1. John Shakespeare avait eu, on s'en souvient, quatre garçons : William, le grand poète, 1.S64-1616; Gilbert, né en 1566, mort en 1612 (?); Richard, né en 157i, mort à Stratford en 1613; enfin Edmond, né en 1580, qui fut acteur, n'alteignil |>as à la renommée et mourut à Southwark, en 1607. Sur l'identification de Gilbert avec le « Gilbertus Shakespeare » mort en 1617 (malgré que les registres de Stratford le qualilient d'n adolescens ») et sur le fait que Gilbert ne fut pas mercier à Londres comme on le dit souvent, voir lettres de Mrs. Sto|)es, Athenxum, 2» décembre 1900 et son SA aie speare's Family, 1901.
2. JOuéen 1613, r° éd., l'in-folio de 1623; source : Holinshed et, surtout pour le dernier acte, les Actes and Monuments de Foxe; écrit en collaboration, probablement avec Fletcher. C'est pendant une représentation de cette pièce, que survint, en 1613, l'incendie du Globe reconstruit l'année d'apn-s. Par
très belles, les autres très gauches, les quelques drames de cette période finale sont des œuvres romantiques : l'âpreté et le pessimisme du poète ont disparu. Les angoisses violentes et les terreurs de la nuit prochaine se sont atténuées; le soleil se couche radieux en une tranquille soirée d'automne. La Tempête, Cymheline, le Conte d'Hiver, se terminent par l'oubli des injures et un pardon général- Dans la Tempête ^, Prospéro commande aux esprits des airs et des eaux et leur rend la liberté; il tient ses ennemis dans sa main, et leur pardonne; l'optimisme de sa fille Miranda répand sur tous les personnages, même les traîtres, sa douce lumière : « Comme l'humanité est belle » ! Même Caliban, le monstre qui représente la bestialité envieuse et féroce, profite, à la fin, de l'indulgence universelle. Le problème de l'au delà, demeure aussi obscur, mais n'est plus contemplé par le poète avec le même eff'roi. Aux angoisses d'Hamlet succède la résignation de Prospéro : « Nous som-
miracle, personne ne mourut dans la catastrophe qui fit le sujet d'une complainte tragi-comique. L'incendie se propagea :
Regarding neither Cardinall's might,
Nor yet the rugged face of Henry the eiglit...
Out runne the kniglites, eut runne tlie lordes ,
And there was great adoe Some lost tlieir hatles, and some tlieir swordes,
Then out runne Burbidge toc.
' Texte dans Halliwell-Phillipps, Outlines, I, p. 310.
1. Tempext, jouée en 1610 (Fumivall), 1611 (Leej, 1" éd., l'in-folio de 1623; source : probablement une nouvelle ou une pièce perdue, celle même qui fournit à l'Allemand Jacob Ayrer, de Nurenberg, le sujet de sa pièce Comedia von lier schonen Sidea, jouée vers 1595, imprimée en 1618; texte et traduction dans Colin, Shakespeare in Germany, 1865; même seigneur magicien tenant en son pouvoir le fils de son ennemi, l'obligeant à empiler des bûches (travail, soi dit en passant, plus convenable à la Lithuanie de la pièce allemande qu'à l'île de Shakespeare, entre Naples et Tunis) et lui faisant à la fin épouser sa fille; rôle de démon familier « Runcifal der Teufel ». Le naufrage et le séjour aux Bermudes, « the Ile of Divels », de marins anglais en 1609, événement dont plusieurs récits furent publiés en 1610, avaient excité l'attention du public et donnèrent à Shakespeare l'idée d'une pièce sur ce sujet, alors d'actualité.
mes de l'étoffe 'dont sont faits les songes et notre petite vie est entourée de sommeil ». Dans Cymbeline et dans le Conte d'Hiver, d'autres Dcsdémones pardonnent à d'autres Othellos. Le plus ravissant tableau de la vie champêtre, où, avec un art merveilleux, sont associés les raffinements de pensée d'un Marivaux, le dessin et les couleurs d'un Watteau, le langage et les mœurs des bergers du Warwickshire, font de ce dernier drame une pièce à part^ : la plus vraie pastorale d'une période qui en avait compté beaucoup, un chant du soir, d'une douceur délicieuse, modulé par le poète, qui se rappelle sa lointaine enfance, associe à son couchant des lueurs d'aube et se plaît à la pensée du bonheur de ceux dont le tour est venu d'être jeunes : Vivite felices!
La fatigue se sent toutefois dans ces derniers drames; elle parait à la place plus grande réservée au spectacle (ce qui vaut au poète de nouvelles railleries de son ami Jonson), à l'emploi de moyens trop souvent utilisés déjà : reconnaissances innombrables, déguisements, oracles et prophéties,
1. A Winter's Taie, joue en 1611 ; le 15 mai tie celte année, le Dr. Forman y assiste et note ses impressions, texte de ses observations dans Halliwell- Phillipps, Outlines. l" éd., l'in-folio de 1623; source : le roman de Grecne, Pandosta , autrement dit Dornstus and Faunia (les Florizel et Perdita de Shakespeare), 1588. Sur cette nouvelle qui eut, à cause surtout de ses invraisemblances, un incroyable succès (11* éd. en 1609), qui fut l'un des premiers ouvrages littéraires anglais traduits en français, et fournit à notre théâtre le sujet de deux pièces, voir liotnan au temps de Shakespeare, ch. m et Shakesp. en France, chap. ii. Schlegel a dépensé beaucoup d'ingéniosité pour prouver que le titre du Conte d'hiver convient parfaitement bien à la pièce, mais, dans la réalité, il a perdu son temps, car l'hiver n'a rien à y voir; a a wintcr's taie » voulait dire une histoire imaginaire, inventée à plaisir :
New I rciiieniber lliose old women's words Wlio, in my wealtli would tell me winter's talea, And speak of spirits and ghosts.
M&rlowe, Jew of Malta, II-l. n An ordinary winter's Ule >, Ut*on aussi dans le prologue des Four Prentices of London, de Th. Ileywood, joué» vers 1600.
troisième et quatrième morts feintes; à des invraisemblances plus accusées, dans Cymbeline surtout, où, comme pour les pièces de la première période, le fantoche de bois, tiré du magasin des accessoires, se mêle aux personnages de chair et d'os, s'agite, grimace, condamne à mort : « J'en suis fâché pour toi... tu es mort... Et toi aussi tu vas mourir 1 » !
Les dernières années du poète furent passées à Stratford, <( comme les hommes de sens souhaiteront passer les leurs, dans le confort et la retraite, jouissant de la conversation de leurs amis-». Il voyait grandir sa petite fille favorite Elisabeth Hall, pratiquait l'hospitalité, surveillait ses rentrées, recevait la visite de ses anciens amis de Londres : Drayton que Hall, le gendre de Shakespeare, assure avoir guéri d'une fièvre tierce 3, et Ben Jonson.
1. Cymbeline, V-5; joué vers 1610-12; 1"= éd., l'in-folio de 1623; sources : pour la partie soi-dlsanl historique, Hoiiiished; pour la partie romantique, un conte très ancien, populaire par tous pays, la Grèce comprise, dont une version française est célèbre, le Roman de la VioleUe, treizième siècle (même sujet, le Comte de Poitiers, douzième siècle) ; qui se retrouve en italien dans le Décaméron ; en anglais (donnée avilie) dans Weatward for Smelts, 1603? (seule éd. subsistant, J620; Percij Society, 1848). Cf. Anglia, t. VI et VU, et R. Ohle, Shakespeares Cymbeline, 1890. Une sorte de prototype du stupide et malfaisant Cloten est dans l'Hoffman de Chettle, 1602-3, rôle de Jérôme.
Quelques autres pièces ont été attribuées, en tout ou en partie, à Shakespeare, sans preuves convaincantes; aucune en tout cas n'ajoutant aucun rayon à sa gloire, ni aucun trait à son caractère. La principale est Two noble Kinsmen, publiée en 1634 comme étant de Fletcher et de Shakespeare; on y retrouve Thésée et Hippolyla; la donnée est tirée du conte du Chevalier de Chaucer (touchant éloge du vieux poète dans le prologue). Texte, notamment dans le Leopold Shakspere. Sur des pièces antérieures tirées du même conte, voir J. W. Haies dans Y Athenxum, 22 novembre 1902.
2. Témoignage du dramaturge Nicolas Rowe, qui donna une édition de Shakespeare en 1709 et prit beaucoup de peine pour se renseigner sur le grand poète et recueillir, aux meilleures sources accessibles de son temps (surtout auprès de Betterton, l'acteur), des traditions le concernant.
3. Select observations on English Bodies, or cures : performed upon very eminent persans in desperate diseases. First ivritten in Latine by Mr. John Hall, Pinjsician, living at Stratford upon Avon ( traduit par J. Cooke), Londres, 1657, lî».
Au coramencement de 1616, des indices certains avertirent le poète que sa fin était proche et il fit dresser en minute son testament. Vers les derniers joure de mars, il eut, une dernière fois, le plaisir de voir Drajion et Jonson; il se crut jeune encore et robuste comme jadis; un souper qui rappelait ceux de la taverne de la Sirène et où les trois convives songèrent peu à tenir diète, amena une aggravation subite dans l'état de Shakespeare ^ Il parfit à la hâte son testament qu'on n'eut même pas le temps de grossoyer selon l'usage; les dernières modifications furent introduites en surcharge, dans le premier projet '. Une de ces surcharges est célèbre : « Item, je donne à ma femme le meilleur, moins un, des lits que je possède ». C'est la seule mention faite, en cet acte suprême, de la pauvre Anne Hathaway; dans le projet primitif elle n'était pas nommée du tout; aucun membre de sa famille ne reçut non plus de souvenir-*^. Tous les biens du poète étaient distribués entre ses enfants, ses petits-enfants, sa sœur, ses neveux; les pauvres de Stratford n'étaient pas oubliés, ni les bourgeois du lieu, amis du poète. (« A M. Thomas Combe, mon épée »),ni ses camarades de théâtre : Heminge, Burbage et Condell. John et Susanne Hall étaient exécuteurs testamentaires. On a chorché maintes raisons pour expliquer la petite place occupée par l'épouse. On en a trouvé,
1. Le Rcv. John Ward, curé de Strallbrd, inscrit, parmi ses inemoranda, en 1662 : • Shakespear. Draylon and lien Jlionson tiad a inerry meeting, and itt seems drank ton hard, for Shakespear died of feavour thcre rontracted ». Puis, le digne ecclésiastique s'adresse à liii-ménie cette remarquable recommandation : n Remember to peruse Shakesix^ars plays and bee versed in them, that 1 may not bee ignorant in Ihat malter ». Teite dans Halliwell-Phillipps, (tutlines. Appendice.
"2. L'original se volt présentement à Somerset House, Londres. Texte notamment dans Halliwell-Phillipps, Oullines, II, 169.
3. Il en subsistait pourtant; Elisabeth Hull (devenue alors lady Barnard), petite-fille du poète, mieux disposée pour cette famille que son grand-p«>re, leur laissa, par testament, en 16[70], quelques menus legs.
cela va sans dire, des quantités; mais ce n'est pas un très bon signe que toutes les indications concernant les rapports maritaux de Shakespeare et de sa femme nécessitent, pour laisser place à l'hypothèse d'une vie commune heureuse, un appareil compliqué d'ingénieuses justifications^.
« Quand je serai mort, avait écrit le poète, cessez de me pleurer, dès que la cloche funèbre aura fini d'annoncer aux hommes que j'ai quitté le séjour hideux du monde pour le séjour plus hideux des vers, et, si vous lisez ces lignes, oubliez la main qui les a écrites-» . Le 25 avril 1616, la cloche de la grande église de la Sainte-Trinité sonna pour Shakespeare, puis se tut. Mais la trompette de la Renommée annonce toujours sa gloire, de plus en plus retentissante. Jusqu'en des coins ignorés du monde il compte aujourd'hui des lecteurs; de son temps Elisabeth traduisait Horace, de nos jours un roi a traduit Shakespeare; un grand-duc a joué Hamlet,
L'abside de la vieille église de Stratford est remplie de tombeaux : c'est le Westminster de cette petite ville. Il s'en trouvait déjà plusieurs, quand Shakespeare y fut enterré, sous une dalle placée dans le chœur, en avant du maitreautel, à quelque distance du mur de gauche 3. D'autres dalles, recouvrant sa femme, sa fille Susarine, son gendre
1. Anne aurait eu un douaire ou réserve dotale; ce qui est certainement faux, selon S. Lee, Life, p. 274. Elle aurait eu quelque maladie chronique et incurable qui l'eût rendue incapable d'administrer des biens; Shakespeare ne lui en aurait laissé aucun, par pure amitié, « to relieve her from household anxieties » (Halliwell-Phillipps, Oullines). C'est une simple hypothèse; l'épouse, en tous cas, survécut sept ans. On a aussi trouvé de remarquableà raisons pour montrer que le legs du « second besl bed » et non pas du verij hest, était, non seulement justifiable, mais constituait même une attention délicate du poète pour sa femme.