‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 198 sur 290 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Le système classique et le système shakespearien ne sont pas simplement différents, ils sont opposés; l'un est la contre-partie, le contre-pied de l'autre. L'un simplifie, Ichoisit, recherche des harmonies de nuances peu nombreuses; l'autre complique, entasse, se délecte aux bigarrures multicolores. L'idéal de l'un est la réserve, la sobriété, la mesure; les préférences de l'autre vont aux contrastes violents, à la passion débridée, à l'inaccessible, l'abject, l'incommensurable. L'un taille des ifs en formes géométriques, l'autre ajoute des ronces à son paysage pour en accroître la rusticité. Les fenêtres de Versailles regardent tout droit devant elles; les bmj windoivs anglaises, avançantes et à pans coupés, ouvrent leurs vitrages dans toutes les directions ^ Il faut se restreindre et se maîtriser, pense le classique, prendre son sujet loin de soi dans le temps ou l'espace, pour le pouvoir traiter avec plus de dignité et moins d'emportement. Il faut s'émanciper, pense le dramaturge d'Éli-

1. Ce que remarquaient déjà les voyageurs du dix -septième siècle. Les fenêtres, « par toute l'Angleterre... s'avancent en forme de balcon à plusieurs angles ou en demi cercle ». Cela sert à découvrir « ce qui est à côté dans les rues, au lieu que nous ne voyons par les nôtres que ce ([ui est au devant de nous ». Relation d'un voyage en Angleterre, par S. de Sorbière, Gologne< 1666, p. 20. (1" éd., 1664.)

sabeth, passer toutes les limites, naturelles ou arbitraires, des temps, des lieux, de la bienséance, de la vraisemblance ; il faut intéresser, surexciter, secouer : et tous les moyens nous seront bons qui y servent; notre public se plaît aux extrêmes; nous nous garderons de lui offrir ce qui ne saurait lui plaire. Nous traiterons , de préférence, des sujets aussi rapprochés de lui que possible, et quand les sujets seront lointains, les pensées et les costumes, du moins, seront anglais et modernes.

Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose,

a dit Boileau. Mais, pensait-on à Londres, ce qu'on ne doit point voir est précisément ce qui intéresse le plus. L'indécent, rhorrible à contempler, l'impossible à montrer, voilà justement ce que réclame le public de nos théâlres. il sera indulgent aux moyens, pourvu que l'intention y soit; si « trois épées » représentent sur la scène « toute la querelle de York et de Lancastre », il ne nous chicanera pas sur le nombre et nous saura gré d'avoir voulu lui montrer la bataille de Bosworth. L'intérieur d'un de ces mauvais lieux voisins des théâtres est, par excellence, ce qu'on « ne doit point voir » ; mais comme ce sera pour ce public peu raffiné, un grand amusement et une source de rire qu'un tel spectacle, on le lui offrira, et même le réalisme en sera poussé aux dernières limites. Les poulies grincent et des cAbles trop visibles balancent dans l'air le siège en forme d'aigle où Jupiter est assis : le public ne rira pas avec Jonson, mais applaudira Shakespeare qui lui montre ce qu'on ne saurait voir dans Fleet street ni ailleurs. Un poète ridicule, le grotesque d'une pièce française, révèle ainsi son idéal dramatique :

Trois voyages sur mer, les combats d'une guerre. Un roi mort de regret que l'on a mis en terre,

Un retour au pays, l'appareil d'un tombeau, Les états assemblés pour faire un roi nouveau, Et la princesse en deuil qui les y vient surprendre... Voudrez-vous perdre un seul de ces riches objets ?

A ces mots, le public parisien, sous Louis XIII, éclatait de rire • ; mais le public de Londres n'aurait pas ri ; il eût dit : c'est Hamlet ou quelque chose d'approchant.

Sur un seul point les deux groupes d'auteurs étaient d'accord. La grande règle est de plaire se disaient, chacun de son côté, Shakespeare, Corneille et Molière; mais, pour plaire à Paris au dix- septième siècle, il fallait être simple, et pour plaire à Londres au seizième, il fallait être compliqué. Des artistes du plus haut génie ayant appliqué en conscience, dans les deux pays, chacun sa méthode, les résultats ont été d'une dissemblance absolue, tellement absolue que c'est à peine si, après tant d'années, les chefs d'oeuvre des deux théâtres sont admis pour ce qu'ils sont en leur intégralité, dans celle des deux contrées qui ne les a pas produits -.

Dans la pièce classique, peu de personnages, un seul héros centre du drame et attirant tous les regards, comme le Grand roi est le centre du royaume ; et si même le héros ressemble au Grand roi, ce n'est que mieux :

Que Racine enfantant des miracles nouveaux. De ses héros sur lui forme tous ses tableaux —

Inquiétant conseil de Boileau à l'adresse de son ami. Dans le drame classique. Un seul fait, un seul jour, un seul lieu. Temps, lieu, personnages, tout est simplifié, réduit au principal.

Page 1