Saint Sorlin, les Visionnaires, II
2. Sur cette évolution différente des deux théâtres et la résistance d'un groupe d'indépendants en France et d'un groupe de classiques en Angleterre, voir Shakespeare en France sous l'Ancien Régime, chap. ii, et Épilogue.
Dans la pièce shakespearienne, c'est juste le contraire : non pas un fait, mais une succession de faits, (|ui conduiront quelquefois à une catastrophe finale, quelquefois pas ; non point une crise mais une histoire, et une histoire complexe, avec ses origines, ses développements, ses incidents, ramifications et péripéties, parfois même plusieurs histoires. Il ne s'agit pas de vingt-quatre heures ; les périodes de temps sont courtes ou longues suivant l'occasion : quatre heures dans la Tempe te j seize ans dans le Conte d'Hiver; des changements de lieu à chaque acte et chaque scène; toute l'Europe servant de théâtre à l'action, des voyages si prompts, d'un bout de la carte à l'autre, qu'il arrive aux personnages de s'en faire des compliments : <( Vous avez dû avoir des cerfs pour postiers* ». C'est le système des vieux Mystères qui survit: « Partons... Nous voici arrivés; je reconnais Marseille^ ». Et cette variabilité et ces i>igarrures sont tellement conformes au goût anglais qu'en pleine période classique, le roi des lettres, Samuel Johnson déclarait que, dans V Antoine et CiéopfUre de Shakespeare, « le principal agrément vient des fréquents changements de scène ^ » .
Il faut à Shakespeare tout un peuple de personnages : trente-neuf dans Richard Ilf, quarante dans Henri V, pendant que Racine en a sept dans Britannicus et huit dans Phèdre. Ces personnages du drame shakespearien ne sont pas seulement nombreux, ils sont d'une variété aussi grande que dans la vie réelle, et même plus , car le poète ajoute encore des êtres surnaturels, fées, lutins, fantômes, sorcières, monstres. A côté des rois, des princes et des archevêques, figurent des paysans, des maniaques, des pitres,