‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 200 sur 290 · Supra, t. I, pp · texte numérisé non relu

Supra, t. I, pp

3. General Observations on the plays of Shakespeare; Works, éd. Murphy, 1806, t. II, p. 215.

des ivrognes, des chiens, un ours. « Le paysan ou l'ivrogne, écrit La Bruyère, fournit quelque scène à un farceur... Les caractères, dit-on, sont naturels : ainsi, par cette règle, on occupera bientôt tout l'amphithéâtre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit. Y a-t-il rien de plus naturel? »

Cette ironie eût été incompréhensible aux dramaturges d'Elisabeth, et à Shakespeare en particulier; les exemples extrêmes imaginés par La Bruyère comme étant le comble du monstrueux et de l'impossible, leur paraissaient, ainsi qu'il dit, tout à fait « naturels ». Ils les jugeaient, de plus, avantageux et profitables, comme fournissant l'occasion de contrastes et d'effets marqués, et qui tenaient l'auditoire en éveil.

L'esprit des spectateurs, aux muscles puissants, aux épaules carrées, était un peu engourdi; ils venaient animés de bonne volonté, prêts à admirer; mais ils avaient beaucoup bu et mangé avant de venir; ils buvaient et mangeaient encore au théâtre. Il importait d'empêcher qu'ils ne dormissent; il eût été difficile de fixer longtemps leur attention sur des nuances. Il fallait les tirer de leur torpeur, de temps en temps, à coups de canon, et quand ils étaient bien éveillés, alors c'était le moment pour une douce musique, un chant de rossignol, une brise de printemps. De là cette quantité de moyens employés pour amuser et distraire : intermèdes comiques, spectacles pour les yeux, farces et mystifications (d'un effet si assuré que les personnages de la pièce les racontent d'avance, en rêvent la nuit, se pâment d'admiration et donnent, sur les tréteaux mêmes, le signal des applaudissements i), fous, paysans, clowns, po-

1. « 0, 'twill be admirable. — Sport royal, I warrant you... For this night, to bed and dream on the event ». Twelftli Night, II-3.

liciers ridicules (dont la tradition survit, de nos jours, dans les pantomimes de Noël) , chansons innombrables pour utiliser la belle voix d'un acteur', magie et mascarades, personnages « déguisés en Russes » , danses de bergers et de satyres, apparitions mythologiques, ronde bachique d'Antoine, Pompée et Octave à moitié ivres, bruits de toute sorte, musique suave ou violente 2, carillons, tocsin, tambours, trompettes, décharges d'artillerie. Les Anglais, notait Hentzner dans son journal de voyage, adorent le bruit : « Delectantur valde sonitibus qui aures implent-* ».

La scène chez les grands était constamment doublée de la scène chez les domestiques. Le procédé étant d'une commodité extrême, l'emploi en fut incessant; on le trouve dans Coriolan comme dans Roméo, dans Antoine et Cléopdtre comme dans le Conte d'Hiver. Les domestiques expliquent leurs maîtres; ils sont l'occasion de contrastes saisissants; ces occasions ne doivent jamais être manquées. Aussi , quand le dramaturge se permet de toucher à ces personnages éminemment « naturels », c'est pour accentuer encore leur « nature », plutôt que pour l'atténuer; les êtres vulgaires sont encore vulgarisés, pendant que les nobles sont anoblis, les grands sont grandis et les petits, diminués. Ce système est familier à Shakespeare ; il l'applique à ses paysages (falaises de Douvres, mer déchaînée à Elseneur) et aussi à ses héros : il montre les grands à travers des lentilles grossissantes, si bien qu'ils paraissent colossaux, et retourne sa lunette pour regarder les petits, si

1. Ex. u By my Irotb, well met : Cotnc, sit, sit, and a song ». As you like it, V-3.

*• AU take hands

Makc battcry to our ears with Ihe lood musick.

U s'agit de la ronde ou carolc accompagnée de chant, dansée par .\ntoine et autres, Antony. II-7.

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