‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 202 sur 290 · Dans King John, Ric/iard III, Macbeth, Winter's Taie · texte numérisé non relu

Dans King John, Ric/iard III, Macbeth, Winter's Taie

3. Tout à la fin de la pièce, ayant séduit, à ce qu'il croit, la jeune Diane qui, dans la réalité est restée pure, il déclare publiquement, par lâcheté, pour éviter le mécontentement du roi, et sachant qu'il commet un mensonge atroce, ([ue la jeune fille était « a common gamester to the camp », et se vendait, « at raarket price ». All's well, V-.3. Rien de pareil dans Boccace, ni dans Paynler qui traduisit en anglais cette nouvelle et que suit Shakespeare.

IlISTOIltË LITTÉK.VIUE. — T. II. 44

rm SHAKESPEARE. SON OEUVRE DRAMATIQUE.

un soufflet qui la jette par terre : sans autre motif que de rendre son sort plus attendrissant. Hector nous est montré tout honneur, en face d'Achille toute lâcheté; Arthur rappelle au bourreau qui brandit le fer rouge pour lui crever les yeux, comment il lui faisait jadis, avec maintes gentillesses, passer ses maux de tête '.

Entre ces extrêmes, qui forment une sorte d'encadrement historié, une place considérable demeure réservée à la nature vraie, à la vie ordinaire, à l'observation exacte, aux fines nuances. Quand Shakespeare grossit ou diminue ses personnages, c'est qu'il le veut bien et cherche à plaire — à plaire à des contemporains, des Anglais du seizième siècle. Nul n'avait reçu du ciel une vision plus nette des hommes et des choses, avec la faculté de les représenter tels qu'ils étaient. Mais il avait besoin, pour ses effets de scène, de contrastes énormes, et c'est pour la scène qu'il écrivait. De là ce qui chez lui nous attire et ce qui nous surprend et nous repousse ; ce qui est de tous les temps et ce qui est de son temps. On ne saurait le comprendre sans connaître son siècle.

Le goût de ces oppositions violentes, universel avant la Renaissance, atténué dans les pays où le renouveau classique répandit le sens de la mesure, avait été familier jadis aux auteurs de Mystères et aux conteurs d'histoires à la Grisélidis; il devait l'être encore, en Angleterre, aux faiseurs de romans, du type Old Curiositf/ Shop 2. Chez les classiques, rien de pareil ; ils aiment à atténuer plutôt qu'à for-

1. Wlien your liead did but oclie I knit niy liandkercliiei' aboiit your bmws...

... I «ill sit as quiet as a lainb,

I «ill not stir, nor wince, nor speak a word,

Nor look upon Ihe Iron angerly. (A'. John, IV-I.)

2. RAIoâ (le Quilp ot de Nclly; tous les ctRurs furent, en 1840, pénétréii «l'éinotion : « The inany friendsil won me, and tbe roany hearls il turninl lo me when thcv were full of sorrow... » Préface de Dickens.

cer les contrastes ; le personnage secondaire, la nourrice, la suivante, le fidèle serviteur, sont haussés jusqu'à la dignité de leur maître, ou peu s'en manque; ils emploient un langage aussi distingué ; leur vocabulaire est aussi châtié : ils ont le respect de leurs seigneurs et des colonnades sous lesquelles ils parlent; ils pensent, comme l'Académie Française de leur temps, qu'on doit exclure de son vocabulaire les termes trop vieux, trop nouveaux ou trop techniques, « les termes d'emportement ou qui blessent la pudeur : on ne les a point admis dans le Dictionnaire parce que les honnêtes gens évitent de les employer dans leurs discours * » .

Être admis dans une tragédie, c'était comme d'être admis à la Cour : il fallait être noble ou du moins parler noblement. Il n'entrait dans un tel drame que des expressions nobles et des nourrices aux manières dignes. Racine s'exposa à de sévères critiques- pour s'être permis le mot chien — « des chiens dévorants » — dans une tragédie. Mais Shakespeare n'en risqua aucune et surtout ne se soucia guère de celles que quelque raffineur de langage eût pu faire quand il prêta à un vieux seigneur, d'illustre maison, cette apostrophe à sa fille : « Charogne pourrie » ! C'est de Juliette qu'il s'agit. La nourrice de Juliette ne ressemble guère à OEnone. Le portier de Macbeth est la réalisation vivante du cauchemar de La Bruyère : garde-robe et le reste, rien n'y manque; il ne figure pas dans une farce, mais dans une tragédie lugubre, au plus lugubre moment. Il est d'ailleurs à peu près copié sur nature 2.

Bien loin de réformer aucun des goûts de la foule sur ce point ou d'autres, Shakespeare s'appliqua, au contraire, à les satisfaire et, nul n'y parvint mieux que lui, nul n'ayant

Page 1