‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 203 sur 290 · Dictionnaire de l'Académie, préface de la l" éd · texte numérisé non relu

Dictionnaire de l'Académie, préface de la l" éd

2. Voir ce que dit Dekker de la churlishness des gardiens des portes de Londres, 1606; supra, f. 269.

son génie. Au lieu de réagir, de diriger, de modérer, d'instruire, il confirma plutôt le populaire dans ses dispositions; il lui fournit en abondance sa pâture préférée , l'abreuvant, le nourrissant, le gavant, tellement qu'il finit par contribuer, sans le vouloir, à provoquer la naissance de goûts différents; ceux d'alors étant satisfaits au point d'être émoussés; cet appétit étant mort.

Shakespeare ne cherche pas au delà des désirs de son auditoire et ne regarde pas à côté. A quoi bon se donner cette peine pour des pièces qu'il n'imprimera jamais? Pourquoi endoctriner un public qui ne lui en saura pas le moindre gré, il s'en faut, et risquer un insuccès par point d'honneur artistique? Que l'ami Jonson s'amuse à ces fantaisies, rien de mieux, c'est son plaisir; la joie de mépriser la foule ignorante le consolera de tout, il est de ces gens qui perdront de bon cœur vingt mille francs, si « pour vingt mille francs » ils ont « droit de pester ». Quand on a pour rêve de sa vie, non pas de réformer le Parnasse, mais de vivre en riche bourgeois à Stratford, on ne se môle pas de remonter de si forts courants; ces courants, du reste, passent par maints endroits délicieux qu'on peut embellir encore; et quand on est Shakespeare, qu'on s'est fait soi-même, qu'on a surtout des dons naturels (les plus merveilleux que poète ait jamais reçus), on n'a pas à se contraindre beaucoup pour être de son pays, de son temps, de sa nation, penser avec la majorité, écrire pour elle, suivre les courants déjà formés et par là triompher à la scène.

Qu'il y eût, dans les livres pédants , des exposés théoriques de règles et de « principes » permettant de faire des pièces qui auraient pu plaire à des Romains, Shakespeare ne l'ignora pas. L'e.xistence des règles était notoire; son camarade Jonson n'avait autre chose en tête, et plus d'une fois, la taverne de la Sirène put entendre l'éloquent gron-

deur défendre les idées qui lui étaient chères sur l'adaptation des antiques lois littéraires aux besoins de la scène moderne. L'effet sur Shakespeare fut nul ou à peu près. C'est tout juste si, dans une circonstance isolée, il prit la peine de faire entendre que, tout en écrivant lui-même dans le style romantique le plus coloré, il n'était pas incapable d'apprécier une pièce à l'antique; une tragédie sur le siège de Troie ou les malheurs de Didon, ornée de grands discours nobles et sonores, sans plaisanteries pour distraire, « ni sel pour donner du goût » ; de ces pièces qui plaisaient aux critiques, mais non pas à la foule i. Quant à en écrire , c'était une autre affaire , l'affaire encore de Jonson qui, malgré ses concessions au populaire, n'attira jamais qu'un maigre public à ses tragédies, ou celle de Daniel qui ne pouvait même pas faire représenter les siennes. Leur sort était un avertissement.

Sur toutes les questions d'art et de style, Shakespeare se comporte de même. Ses tendances naturelles sont, pour l'ordinaire, conformes à celles de la foule ; quand elles sont différentes, il les sacrifice; et le sacrifice est fait si com-

1. « It was never acled; or if it was, not above once : for the play I remember pleased not the million... but it was (as I received it, and others, whose judgemenls, in such matters, cried in the top of mine) an excellent play... I remember one said there were no sallets in the lines to make the matter savoury... One speech in it 1 chieily loved : 'tvvas jEneas' taie to Dido ». Quehiues critiques, embarrassés de cette admiration intempestive, et qui se représentent, consciemment ou non, un Shakespeare idolâtre de ses propres pièces, ont allégué que l'éloge était ironique et qu'Hamlet débite par moquerie la citation qui suit (récit en vers ronflants, à la mode néo-classique). C'est une erreur certaine; Hamlet est sincère, parle au sérieux, et comme ses remarques n'ont rien à voir avec le drame dont il est le héros, on n'en saurait trouver d'autre motif qu'une fantaisie du poète d'exprimer, pour une fois, une appréciation personnelle. On en peut fournir preuve et contre preuve; le récit admiré par Ilamlet est blâmé par Polonitts :

« Polonius. — This is too long.

Hamlet. — It shall to the barber's with your beard. — 'Pr'ythee, say on : — He's for a jig or a taie of bawdry, or he .sleeps ». Autrement dit, il a les goûts du public vulgaire. Hamlet, II-2.

plètement et de si bon cœur que, pour un rien, il passerait inaperçu. Ce rien est quelque remarque, un trait ironique, un blâme discret, perdu dans le dialogue; mais qui révèle aux lecteurs attentifs le fond de sa pensée et découvre un idéal d'art sensiblement différent, sur quel((ues points, de sa pratique. Il s'est moqué des pièces où tout le monde meurt à la fin^; mais, comme la foule les aimait, il en a écrit; de celles où le clown interrompt les plus graves discours par ses polissonneries-, et ses propres clowns sont aussi indiscrets que ceux de personne; des drames qu'encombrent trop de jeux de mots^, trop de farces et de mystifications*, et tous ces genres d'encombrement se retrouvent dans son théâtre. Il a recommandé de garder la mesure et de tenir plus de compte d'un sage critique que d'un plein théAtre de gens ordinaires'', mais le goût des gens ordinaires est rarement loin de sa pensée.

Prendre pour guide la foule, c'élait prendre un guide qui vous mènerait en bien des endroits, ayant des curiosités multiples, doué d'une imagination vagabonde et, en même temps, d'une foi robuste qui ne crierait pas facilement à l'invraisemblance; d'ailleurs absolument indifférent à l'exactitude historique, géographique ou chronologique.

1. « When the players are ail dead, Ihere nced none to be blamed u. Mid» sninmer, W-'i.

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