Prologue d'Evenjman in his Humour
ils avaient peur d'être réellement ineptes ; ils retournaient aux pièces de Shakespeare, certains d'entendre des merveilles et, pardessus le marché, de comprendre tout, par la faveur d'un artiste qui n'avait d'autre idée que de leur plaire, sacrifiait ses goûts aux leurs et ne leur faisait jamais de mauvais compliments.
Une des qualités que Shakespeare reçut de la nature domine toutes les autres et explique que, malgré les changements de temps, d'école et d'idéal littéraire, malgré un accompagnement de défauts énormes (il ne faisait rien à demi), par tous pays, sa renommée soit allée grandissante. C'est que la faculté d'ordinaire la plus rare se trouve chez lui la faculté prééminente : il est, plus qu'aucun poète d'aucun temps, distributeur de vie. A son souffle créateur, les morts sortent de leurs tombeaux, les héros gagnent leurs victoires, les amantes murmurent d'une voix si douce que Roméo doit prêter l'oreille pour l'entendre, en accents si pénétrants que notre cœur s'en émeut encore. Il tire de la poussière des chroniques, du magasin des accessoires, du pays des fées, de l'ombre des coulisses, le rien, l'idée abstraite, le gauche énoncé, le fantoche de bois, la grossière argile dont il fera son personnage ; et voilà que l'individu saute hors de ses mains, vit, s'agite, parle , se couronne de myrthe ou de laurier, ou s'abime dans une catastrophe sanglante. Fantoche tout à l'heure, homme de chair et d'os maintenant, dont l'œil brille et le cœur bat, le personnage shakespearien suit sa destinée à travers la lumière et les ombres, passant par les angoisses, les terreurs et les joies que nous connaissons ou qui nous attendent; marionnette
tout à l'heure, notre frère mainteoaiit. Parfois aussi, il est vrai, pendant que la pièce continue, le cœur s'arrête, la main redevient sèche et dure, et la poupée de bois reparait : le poète pense à autre chose, son génie sommeille; il donne et reprend la vie.
Mais elle n'est guère absente pour longtemps de ses pages; pendant que, par une fantaisie de la muse, l'être réel redevenu poupée, remue, en gestes brusques, ses membres qui grincent, la vie reparaît ailleurs, autour de lui, audessus, au-dessous : car ce don merveilleux qu'a Shakespeare est chez lui d'application universelle. Ses drames étant, en raison de l'absence de règles, ouverts à l'humanité entière, tous les échantillons de la race humaine y figurent, tous également vivants. Il n'e.xcelle pas mieux à peindre Hotspur qui est tout action (ju'Hamlet (jui est tout rêve, ou lad y Macbeth qui n'est qu'ambition, ou Imogène qui n'est que douceur, ou Falstall' gonflé de joie, ou Jacques pAli de tristesse. S'il met un chien dans sa comédie, ce chien sera vivant et individualisé , sera un chien en particulier et non pas un autre, aura des manières et un caractère tout aussi personnels que Brutus, Hotspur ou Macbeth. Sa pensée parcourt le monde; il voit, devine ou imagine la vie partout ; dans les herbes, dans les nuages, au fond des mers * ; il remarque les cris des martinets nichés dans les créneaux d'Inverness; il dit un conte à voix basse : « il ne faut pas que les grillons l'entendent ^ » ; il a vu les petites fées des plages danser au devant des vagues à l'heure de la marée et les petites fées des bois modeler des champignons sur la minuit-^; il s'arrête pour entendre siffler le vent et sonner
1. Voir le fanlalisque tableau (vie et mort parmi les épaTes cl les trésors engloutis), qui fait scoger à une aquarelle de Gustave Moreau, dans IHchard lU. 1-4. songe de Clarence.
2. Winlert Taie, II-l ; autres grillons, Cymbeline, U»2. Macbeth, II-2.