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ment, qu'il y avait le mot « souris » dans Jes premières lignes à'Hamlet : « Je n'ai pas entendu une souris trotter ». Sans doute, disait Voltaire, dans sa Lettre à l'Académie, à propos de la traduction de Shakespeare par le Tourneur, « un soldat peut répondre ainsi dans un corps de garde; mais non pas sur le théâtre, devant les premières personnes d'une nation qui s'expriment noblement et devant qui il faut s'exprimer de même ». A quoi Shakespeare eût pu répliquer : mais mes soldats causent entre eux; ils ne s'adressent pas à Louis XIV et pour cause, ni même à notre reine Elisabeth qui, d'ailleurs, en avait entendu bien d'autres .
Le ton s'élève aussi facilement qu'il s'abaisse; nul poète ne prend plus aisément son essor que Shakespeare ; pour monter, d'un vol continu, jusque par de là les plus hautes cimes, il part, sans efforts, du ras du sol. Le dialogue traîne, la pièce languit, les incohérences irritent la raison; tout à coup, avec une aisance et une majesté merveilleuses, l'aigle éploie ses grandes ailes et plane sur l'océan, contemple le soleil ou plonge son regard dans les ténèbres de l'éternelle nuit. A chaque instant, dans les pièces de Shakespeare, le poète vient au secours du dramaturge, et c'est un enchantement; la raison se tait, l'œil admire, le cœur écoute; l'incomparable artiste atteint, bien plus, fixe à jamais, l'insaisissable. Ces minutes enivrantes de joie ou d'angoisse, moments suprêmes dont l'éclat ou l'horreur teignent un instant nos vies, sont arrêtées par lui et fixées, comme l'artiste fixe sur la toile une lueur qui a brillé et s'est éteinte. La foule silencieuse regarde le soleil rougi, prêt à disparaître; Claude Lorrain l'arrête sur l'horizon. Un rayon de lumière a glissé dans la chambre du philosophe; Rembrandt nous l'a conservé à jamais. Au-dessus du jardin baigné d'ombre, un cri d'alouette s'est fait entendre, et, de siècle en siècle, les générations successives se-
ront émues à ce chant qui a séparé les amoureux : grâce à leur faculté divine, le poète et l'artiste ne redescendent pas muets du ciel; ils peuvent redire ce qu'ils ont vu et donner à l'insaisissable et au transitoire, la durée.
La langue de Shakespeare s'allège ou s'alourdit, devient brève, saccadée ou traînante, suivant l'occasion; le ton change avec une prestesse qui tient du prodige, et il serait bien difficile de dire si c'est dans le style élevé ou dans le style vulgaire qu'il excelle le mieux. Il est chez lui et à son aise partout. Sa phrase a, par moments, la ténuité transparente d'une toile d'araignée et, par moments, la solidité pesante d'un mur cyclopéen. Qui oserait dire si Falstaff est mieux décrit, ou bien la reine Mab? Les mots coulent lentement comme une huile épaisse, et soudain bondissent, prennent des ailes, légers comme des papillons.
Leur nombre n'a rien de remarquable ; le vocabulaire de Shakespeare est normal et certainement n'attire pas l'attention par sa richesse; il emploie moins de la- moitié des termes en usage à son époque. Ses effets et ses trouvailles viennent de la place qu'il leur donne, de ses juxtapositions inattendues, de l'usage qu'il sait faire de leur cadence. « Uuand on joue à la paume, disait Pascal, c'est une même balle dont on joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux » . C'est là le mérite de Shakespeare, et en cela consiste, et non dans l'usage do curiosités verbales (rien de si facile ni de plus commun), sa maîtrise de styliste. Ses idées les plus saisissantes sont exprimées avec les mots les plus simples. « Si ceux que rien ne presse, dit Imogène, peuvent se traîner à Milford en une semaine , comment n'y glissprai-je pas en un jour* »? Les brusques bonheui's d'amoureux