‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 235 sur 290 · Underwoods, lxv · texte numérisé non relu

Underwoods, lxv

maturg-e était si bien établie qu'elle continua d'être acceptée même au temps de sa décadence. Quand les étrangers demandaient aux Anglais quel était leur grand homme de lettres, ils ne répondaient pas Shakespeare, mais Jonsou ^ Ils le préfèrent à Euripide, notait Saint-Amant, qui visita l'Angleterre en 1631 et n'entendit point parler de Shakespeare.

Au mois de juin 1618, Jonson partit à pied de Londres et se rendit en Ecosse, où les lettrés lui firent un accueil enthousiaste. 11 fut créé bourgeois d'Edimbourg et passa quelques semaines chez le poète-gentilhomme William Drummond, en son château de Hawthornden. Drummond notait chaque soir les conversations de la journée ou du moins ce qui l'avait frappé le plus, c'est-à-dire, de préférence, les traits satiriques décochés par son iiAte, après boire. .Ionson revint, aussi h pied, sans se presser, faisant la route en deux mois.

Vers la fin du règne, déjà le déclin et les joui*s sombres commencent. Un incendie détruit la bibliothèque du poète, ses notes, un récit en vers de son voyage en Ecosse ; et c'est pour lui un malheur irréparable -. Sous Charles I", les ombres grandissent; ses pensions du roi ou de la ville dont il avait été nommé « chronologue » (teneur d'annales), sont irrégulièrement payées; incapable toute sa vie d'économiser, et ayant suivi, d'ailleurs, un métier peu profitable

1. Peu après sa mort, son portrait serrait d'enseigne à l'éditeur PoUard qui tenait boutique « at Ben Jonsons head, behinde the Exchange ». Shakespeare fut honoré de même, mais seulement au dix-huilicnte siècle, par Tonson.

2. An Exécration upon Vulcan; Undenroods, i.xi. Celte malédiction, où le poète cache sous le badinage son réel chagrin, est une de ses meilleures pièces détachées. Passe si ma bibliothèque avait ressemblé à :

The leamed lihrary of Don Quixote!

Je ne t'ai Jamais, ô Vulcain, causé le moindre tort,

Nor made Icast line of love tu thy loose wife.

(« Avec toutes mes pièces, disait-il à Drummond, je n'ai pas gagné deux cents livres »), il connut, sur ses vieux jours, le besoin, l'abandon, la maladie, l'insuccès. Tâchant d'écrire encore, invita Minervâ., malgré l'âge et les infirmités, il donnait au public des pièces médiocres que ses ennemis déclaraient pitoyables, heureux dé tirer enfin pleine vengeance d'un adversaire épuisé. Charles I", moins savant, mais d'esprit plus brillant que son père, envoyait de temps en temps un secours, par pitié plus que par sympathie; son idéal littéraire n'était pas Jonson, mais Shakespeare dont il relut les œuvres en sa prison, à la grande indignation des puritains. Le vieux roi des lettres languit jusqu'au 6 août 1637 et fut enterré à Westminster, dans le « coin des poètes ».

La grande préoccupation de Jonson fut, pendant toute sa vie, l'art littéraire; il demeura constamment fidèle à des principes qu'il avait adoptés dès le début. Ces principes sont, ou peu s'en faut, Topposé de ceux de Shakespeare, de même que la personnalité de Jonson est, à peu près, le contraire de celle du grand dramaturge. En toute occasion, Jonson affirme et Shakespeare efface la sienne. Le premier, non seulement ne laisse passer sans la saisir aucune occasion de querelle, mais il en fait naître et en provoque; c'est un de ses plaisirs. Le second les fuit, et quand elles se présentent, il feint de ne pas les voir ; il ne répond rien, ne juge personne, s'en tient strictement à son métier qui est son gagne-pain; n'écrit aucune préface et, d'ailleurs, ne publie aucune de ses pièces, ne formule aucun jugement sur qui que ce soit; ne laisse derrière lui, à en juger par l'événement, ni lettres, ni notes, ni môme une bibliothèque dont la composition eût aidé à nous instruire sur ses goûts et son caractère. Les opinions de Jonson sur

choses et gens sont, au contraire, si marquées et si retentissantes que nous les connaissons de plus d'une manière : par lui, par d'autres. Il est incapable de rien insinuer ou suggérer : il tranche; que la question soit insignifiante ou capitale, qu'il ait eu ou non le temps de réfléchir, il décide. Dans ses conversations, ses remarques ou essais en prose, ses poèmes détachés dont piusieure sont des chefsd'œuvre d'esprit et de bonne grâce, il rend des arrêts^ : « Arresta », disaient nos anciens juristes, « quia sistendum est ». Quand le gros homme avait prononcé son arrêt, il n'y avait qu'à l'enregistrer et se taire ; surtout s'il parlait après boire; et il buvait beaucoup et, après avoir bu, parlait énormément*. Il avait, d'ailleurs , ce ton de voix autoritaire qui fait penser à ceux qui écoutent : voilà des avis mémorables et qu'il faut noter. Quand Shakespeare parlait, on s'en allait enchanté et on ne notait rien. Jonson attachait une importance extrême à la parole, à une parole sincère et vibrante, comme la sienne : « Rien, disaitil, ne fait autant connaître l'homme^ ». Il recueille ses pro-

1. On y remarque aussi pas mai de ces pensées aiguisées en pointes de fli'clie, concentrées en un minimum de mots, qui st-ront plus lard la fdoire de Pope. Les Politick Would-He, écrit Jonson, sont mystérieux en toulo rliosc; ils TOUS demandent à l'oreille le temps qu'il fait.

And whisper «hat a proclamation says.

Epitjrams, .XLll.

2. Conversations with Drummondi Shak. Soc, p. 40. Cr. la fameuse apostrophe de Herrick :

Ah Ben!

Say liow, or when Sliall ^»e lliy guesls Meet at those lyrick Teasts

Madc at tlic Sun The Dog, llie Triple Tunne?

Whcn \vc such clusiers had As made us nobly \\\Ul not niad...

Works, éd. Saiolsbury, II, p. 99.

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