‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 238 sur 290 · Timber, XXI · texte numérisé non relu

Timber, XXI

2. Lesquels poètes, dit Jonson, « waylay ail the stale apothegms, or old books, they can hear of, in print or otherwise, to farce their scènes vvithal... as if their imagination lived whoUy upon anolher man's trencher ». Induction de Cyntfna's fievels.

technique du langage, qu'il rédige une grammaire anglaise. A la différence de Shakespeare, il fait ses délices de l'ancienne littérature nationale; il la lit, non pour y chercher des sujets de pièces, mais pour son agrément et son instruction, pour y puiser des modèles de style; les exemples insérés par lui dans sa syntaxe le montrent familier avec Chaucer, Gower, Lydgate, sir Thomas More, lord Berners, Cheke, Ascham, etc., avec Chaucer par dessus tous. On pourrait continuer presque indétiniment la liste des contradictions dans le caractère et les sentiments des deux grands poètes : d'autant plus intéressants à rapprocher qu'ils écrivent dans le même temps, pour le même j)ublic, mais d'après des poétiques opposées. Ils s'éclairent l'un l'autre et se complètent, et la juxtaposition des deux personnages augmente l'intérêt de l'immense tableau où s'agite le peuple des auteurs dramatiques, contemporains d'Klisabeth et de Jacques 1".

Jonson a pour guides et pour muses son savoir, son expérience et sa raison : de premier ordre tous trois. Peu de ses contemporains connurent mieux les anciens que lui; il les feuilletait constamment; il traduisit r.\rt poétique et divers poèmes d'Horace; les réminiscences, conscientes ou non, abondent sous sa plume. « Je sais plus de latin et de grec à moi seul, disait-il à Drummond, que tout le reste des poètes d'Angleterre ».

Son expérience est étendue; il a voyagé ; il connaît Paris, les Flandres, l'Angleterre, l'Ecosse; il a vécu à la taverne et chez les grands, hôte d'Esmé Stuart, seigneur d'Aubigny, pendant cinq ans; ami ou ennemi de tous les lettrés du temps, en contact incessant avec eux; il a un peu touché à la politique et à la religion loi*s de la Conspiration des Poudres; il est longtemps bien vu à la Cour, étant le poète

favori du savant Jacques P'. Bourgeois et bourgeoises, courtisans, soldats, diplomates, puritains, voyageurs, élégantes, écrivailleurs, lettrés sincères, aventuriers, lui sont familiers; il les a vu faire, les a suivis et observés dans leur gloire et dans leurs hontes, du palais de Whitehall aux bouges de Southwark,

Sa raison est claire, impérieuse et parle haut; on sait qu'elle juge les anciens mêmes; c'est elle encore qui lui dit : il est des cas où la fantaisie, la grâce, les fraîches couleurs sont à leur place ; donne à ton imagination libre carrière ; et il écrit ses Masques en style gracieux et charmant. L'érudition reprend ses droits lorsqu'il imprime l'œuvre; il y ajoute une annotation mythologique aussi savante que s'il se fût agi d'un art poétique ou d'une tragédie romaine. Chez tout autre ce serait surprenant ; chez lui rien de plus naturel.

Jonson est mémorable, avant tout, comme observateur de ses contemporains , comme « empirique » , comme « éponge ». Les troubles du siècle, les guerres, les grandes aventures lointaines, les sectes religieuses hostiles, les nouveaux moyens de parvenir offerts à tous , en un temps où les anciennes divisions de classes perdaient leur rigueur, avaient rempli la ville et la Cour de types singuliers et de maniaques bizarres : de quasi-héros , de quasi-fous , de quasi-canailles, en même temps que de vrais héros, vrais fous et vraies canailles. Cette éclosiou de caractères anormaux frappait tous les observateurs; une place considérable leur est attribuée alors dans l'essai , la satire et la comédie. Traits de caractère, manies, fantaisies, originalités : tout cela était alors résumé d'un mot qui, pendant quelques années, se retrouva sans cesse dans les conversations, les livres et les pièces, un de ces mots-scie comme on en a tant vu depuis, le mot humour. Shakespeare s'en mo-

que ' et Jonson s'en sert; tous en constatent la popularité. La première pièce de Jonson qui nous soit parvenue s'appelle : A chacun sa Manie, ou quelque chose d'approchant, car le mot humour a, sous sa plume, suivant le cas, une variété de sens qu'aucun vocable de notre langue ne réunit à lui seul. Jonson revint toute sa vie à ces tics, singularités ou traits de nature ; c'était là son domaine propre , la spécialité qui convenait le mieux à ses dons spéciaux; il se déclarait lui-même le poète des humours. Il s'appliqua plus rarement à tracer en grand des caractères complets (et écrivit alors ses chefs-d'œuvre); sans cesse, il revint aux simples manies ; on en retrouve la satire dans, ses épigrammes, ses poèmes détachés et jusque dans ses Masques de Cour; le héros d'une de ses principales comédies et l'une des plus célèbres est un simple maniaque : Morose qui a lioireur du bruit.

Dans son théâtre déiilent donc, nombreux, bigarrés, bossues par la vie ou diirornies de nature, les bourgeois et bourgeoises qui veulent se pousser dans le monde de la Cour, les maris qui aiment trop leurs femmes et ceux qui ne les aiment pas assez, jaloux à tort ou confiants sans raison; les fanfarons tapageurs et les sots vaniteux, les Bobadil et les Tucca, qui parlent poésie sans y rien entendre, vantent Hieronimo, brandissent des épées plus redoutables que Durandal ou Ëxcalibur^, fiers de leur belle jambe, (« Comment trouves- tu ma jambe, Brainworra »?), escri-

1. R I liko nnl the liumour of lying. Ile liath wronged roc in some humours; I should hâve borne the huinorous letter to her u. Nym dans Mern/ Wives, II-l.

2. Bobadil (A propos de Hieronimo) « I wouldfain $ee ail thepoets of thèse limes pen sutb anolher play as that was... » A pro|K)s de sa rapit'rc et de SOS exploits : a You talk of Morglay, Excalibur, Durindana, or so; tut! I lend no crédit to thaï is fahlcd o em : I know th<> virtue of mine own, and

lliercfore dare the boldier maintain it ». Erenj man in his humour, I-l lll-l.

meurs incomparables, qui par un malheureux hasard, sont toujours bernés, baffoués et roués de coups; les élégantes, à l'esprit précieux, comme lady Saviolina, qui font provision de grands sentiments et de belles pensées dans VArcadie de Sidney , « ou mieux dans les œuvres de Greene ; car là on peut voler avec plus de sécurité ^ ; » les galants plus on moins dégrossis qui font tapage au spectacle, étalent leurs habits neufs, encombrent la scène, enfument les acteurs et notent dans leur mémoire des traits dont ils émailleront ensuite leurs discours ; les éternels voyageurs, que leur connaissance des pays lointains a rendus « raffinés et sublimes » : tel Amorphus qui se flatte d'avoir introduit en Angleterre les vraies règles du duel, et d'avoir été aimé, sous divers cieux, par trois cent quarante-cinq dames nobles ou même princières dont il a toujours la liste dans sa poche...

Si l'intrigue est, d'ordinaire, gauche ou insignifiante (et il arrive à Jonson, bon critique, de s'en apercevoir et de se justifier par l'exemple des anciens) ; si pas mal de ces pièces sont à tiroirs^, toutes renferment des traits mémorables 3, des scènes excellentes, des tableaux de mœurs à faire envie au meilleur peintre et à ravir en même temps, le lettré et l'historien. Parfois on pense à La Bruyère, parfois à Molière même; mais le procédé appuyé, le nombre des grotesques tristes, la couleur sombre, l'ironie amère met-

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