CHAPITRE IX
Après un été splendide , un autonme fécond ; puis les nuages montent dans le ciel, et les tempêtes hivernales se préparent.
Elisabeth mourut en 1603; le fils de Marie Stuart et de Darnley, Jacques VI d'Ecosse, I" d'Angleterre, la remplaça sur le trône, et l'époque élisabéthaine continua. Elle continua, mais assombrie, comme l'automne continue l'été : beaucoup de fruits, moins de fleurs et celles-ci plus fragiles, sous un ciel moins éclatant. •
Le moment est sérieux, les uns deviennent plus sages, les autres plus moroses; ils sendjlent avoir l'instinct d'appartenir à un temps qui va finir; adieu, jeunesse et fleurs d'été; il faut achever son œuvre avant de disparaître. Le jour baisse et l'orage menace. Tel qui écrivait Vénus et Adonis fait jouer Macbeth et Othello; ici qui s'était fait connaître par des Essais, compile un Novum Organum; tel qui rimait des madrigaux à la Cour écrit, sur le mode le plus grave, une Histoire du Monde, pour se distraire dans sa prison, en attendant l'échafaud; tel qui scandalisait ses amis par la licence de ses vers lyriques, est doyen de Saint- Paul et les édifie par ses sermons. « La douceur de la saison m'aigrit; tout s'épanouit et je me fane ; je deviens plus
vieux, non meilleur; mes forces diminuent et mon fardeau croît* ».
Souvenirs de l'été et présages de l'hiver se rejoignent en cette époque intermédiaire. L'abondance et la saveur des fruits sont aussi remarquables que les symptômes des catastrophes prochaines. On s'est beaucoup disputé sur la Bible, sous Elisabeth, et c'est le règne du premier Stuart qui en voit donner, en 1611, la version anglaise définitive : le style en est à la fois clair, énergique et pittoresque, c'est un des grands monuments de la prose anglaise. On a beaucoup couru le monde, découvert de territoires, projeté de colonies, amassé de butin et de gloire ; mais on ne s'est établi nulle part ; sous Jacques, tous ces efforts portent leur fruit, et la première colonie permanente d'Amérique est établie, dans la baie de la Chesapeake, en 1607, sur le territoire de la Virginie, « paradis du monde », dit la charte royale. Les hommes les plus en vue sont des gens au.\ pensées graves; philosophes, savants, inventeurs : c'est Hacon, c'est Selden, c'est Napier, qui invente les logarithmes et publie sa Mirifici Logarithmorum Canonis Descriptio, en 16H; c'est Harvey qui découvre la circulation générale du sang, vers 1616 et publie son De motu Cordis en 1628. Époque où l'on réfléchit davantage : l'école de l'observation l'emporte sur l'école romantique; ce que nous avons vu au théâtre se remarque dans toutes les branches des connaissances humaines; beaucoup de penseurs; beaucoup de pensifs, et même de mélancoli(jues, tant est vif le sentiment des tenq)otes prochaines. Harou mourra déshonoré, Kaleigh portera sa tête sur le billot, Hall verra son palais épiscopal et sa cathédrale saccagés, et Jacques même, oint
1. Lettre de Donne à sir H. Goodyer, 1608. Life and letters, éd. Gosse, 1. 1, p. 185.
(lu Seigneur, roi de droit divin, si loin qu'il fût de soupçonner les destinées tragiques de sa race, se sentira gagné par des inquiétudes que reflètent ses derniers écrits.
Dans cette arrière saison, nul grand poète nouveau ne se fait connaître. Ceux qui s'étaient illustrés sous Elisabeth, achèvent leur moisson de gloire; ceux qui monteront au premier rang à la période suivante, naissent, grandissent, s'instruisent et, tout au plus, impriment leurs premiers essais. Il semble au voyageur littéraire traverser un pays plat, peu accidenté, offrant des spectacles à peine différents d'autres déjà vus, cependant que, derrière lui, sur d'inaccessibles sommets, se couche le soleil shakespearien, en attendant que, devant ses pas, dans une aube encore obscure brillent les j)remières lueurs d'un jour qui sera celui de Milton.
On dit toujours aux roses combien elles sont fragiles. On ne leur accorde pas assez la reconnaissance qu'elles méritent pour renaître sans cesse. Elles s'épanouissent des premières au printemps et des dernières à l'automne, embaumant nos parterres jusqu'aux gelées de l'arrière saison. A l'époque assombrie où nous arrivons, les roses continuent leur métier de roses. Des bergers plus nombreux que jamais célèbrent le calme, de plus en plus imaginaire, de la vie des champs^. L'ambassadeur Wotton rime son fameux Caractère dune vie heureuse, sorte de «Beatus ille » à la manière d'Horace 2, Les poètes de cour et les poètes