‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 263 sur 290 · I. Pensées, II. G4. éd. Itrunschwigg · texte numérisé non relu

I. Pensées, II. G4. éd. Itrunschwigg

parmi eux fig-urèrent, à n'en pouvoir douter, Shakespeare, Ben Jonson et Bacon ^

Bacon, qui cite Montaigne et qui lui emprunta son titre, donna le plus célèbre et le premier en date des recueils d'essais en anglais : 1597 2. Mais il y travailla toute sa \ie, ajoutant sans cesse et corrigeant sans relâclie; l'édition primitive comprenait dix essais, l'édition définitive, publiée en 1625, en comptait cinquante-huit.

Il est impossible de moins ressembler à un modèle que ne fait cet imitateur; les rôles habituels sont ici retournés; c'est le Français qui est décousu, aventureux, pittoresque ; c'est l'Anglais qui demeure logique, pondéré, classique. Bacon parle en homme appliqué et réfléchi ; il se donne des thèmes à développer, et les développe en conscience : considérations sur la religion et la politique, le gouvernement des familles et des empires, les sentiments et les passions, avec quelques sujets moins graves, mais traités aussi très sérieusement et dans les règles : règles pour représenter un masque, pour tracer un jardin, construire une maison. Classique dans l'âme, il dispose son jardin à la française, avec des allées au cordeau, des charmilles, des fontaineç et des haies taillées en pyramides : il laisse à son ami l'ambassadeur Wotton le soin de célébrer, dans le même temps, puisque tel était son goût, <( ces jardins irréguliers ou du moins d'une régularité très sauvage » qu'on

1. Bacon le cile; l'exemplaire de Montaigne , traduit par Florio (Essayes, 1603, fol.) et qui a appartenu à Ben Jonson est au British Muséum; sur Sha* kespeare et Montaigne, voir plus haut, p. 716.

2. Essayes. Religions Méditations. Places of perswasion and dissuasion, Londres, 1597 (les deux dernières sections, œuvres à part; les méditations, en latin; le reste, en anglais). Huit éditions anglaises des Essais, deux traductions italiennes et deux françaises parurent avant la mort de Bacon. Édition définitive, publiée par lui peu avant sa mort : Essayes or counsels civill and morall, 1625. Texte dans Works, éd. Spedding, et autres, t. VI; textes parallèles dans Arber, A Harmony ofthe Essays, Westminster, 1895.

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devait appeler plus tard jardins à l'anglaise'. Bacon divise et subdivise; il énunière coniplaisaninient et, craignant de rien omettre, prend, pour se g:arer de tout hlAme, de si excellentes précautions qu'il se trouve par trop bien protégé et fortifié; on finit par se désintéresser d'un auteur si prudent. Passe encore pour les avantages de la dissimulation, qui sont do trois sortes — et non de quatre — et pour ses inconvénients, qui se trouvent tout justement aussi de trois sortes et non pas de quatre. Le lecteur bénévole ne chicanera pîis. Mais que dire d'une liste, en quinze lignes, des «choses à voir et observer en voyage )),qui se termine par : « et tout ce qu'il peut y avoir de mémorable dans les pays où l'on va » ?

Le mérite de Bacon est sa logique et sa dignité, la sagesse de sa parole, l'art voulu de son style ; le charme de Montaigne vient de son esprit toujoui-s en éveil de son parler pittoresque et des méandres de sa pensée, qui jette, à chaque tournant, une lumière inattendue. Bacon part quand jl faut et s'arrête quand sa raison a décidé qu'il valait mieux no plus rien <lire; il est magnifique à voir et à entendre. Chez le Gascon, la raison n'est jamais absente non plus, mais c'est une raison gasconne, que la, folle du logis mène par la main; toutes deu.\ s'entendent fort bien, et sont d'avis, selon le proverbe italien, « qu'un fou ot un sage en savent plus qu'un sage tout seul ». Sans mieux connaître les anciens, ni les citer plus souvent. Bacon est plus gourmé ; il approche de la pédanterie ; l'intérêt de ses remarques est moins humain aussi et moins général, parce (|u'il ne s'écarte guère du point de vue aristocratique; s'il parle de voyages, c'est à do jounos soignoui-s qu'il pense, escortés de précepteure et reçus dans les am])assades; ses

1. Eléments of Architecture. 1634. L'essai de Bacon, Of Gardens. fut ajouté par lui «ians son édition de 1625.

jardins sont «princiers », les maisons qu'il décrit sont des palais. Chez l'un et l'autre, les traits de sagesse profonde sont nombreux, frappés en aphorismes par Bacon ^, glissés par Montaigne dans quelque coin de phrase où peut-être ils demeureront inaperçus. Mais, c'est là une particularité de son génie et un effet de sa manière : inape-rçus dans le moment, ces traits demeurent comme endormis en un pli de la mémoire, pour s'éveiller au hon moment, à l'heure où leur vertu peut être de service.

Le petit livre de Bacon fut très admiré; il eut vite de nombreux imitateurs : essais ou caractères de Hall, Overbury, Nicolas Breton^, John Taylor^, Owen Feltham, Earle, sans parler des notes de Ben Jonson « sur les gens et les choses » : Timber or Discoveries, qui sont de courts essais, admiraljles de bon sens, de sagesse et de franchise ; ni du Curé de campagne du pieux poète George Herbert, qui est un « caractère » plus développé que les autres*. Succès de Montaigne, vulgarisé par la traduction de Florio en 1603, engouement pour les humours mises à la scène par Jonson, attention grandissante donnée aux vérités d'expérience.

1. « There is no secrecy comparable to celerity. — There is a superstition in avoiding superstition. — Chiidren sweeten labours, but Ihey make misfortunes more bitter; they increase thtt cares of life, but they mitigate the remembrance of death ».

2. Characters upon Essaies, morall and dirine (dédié à Bacon], 1615, sur le savoir, la patience, la paix, la guerre, etc.; The good and badde, I61G, série de portraits : l'usurier, le parasite, l'athée, etc. Works in verse and prose, éd. Grosart, 1879, 2 vol. 4«.

3. L'Armadoor navye of 103 ships, 1627, de John Taylor, le « water poet » ou poète batelier, est, sous forme allégorique, une sorte de recueil de caractères, ses ships s'appelant « Lord-ship», « Scholar-ship », « Lady-ship », etc. Chacune des douze satires de Brathvvaite : Natures Embassie or the wildemans Measures, 1621, est précédée d'arguments en prose qui sont des sortes d'essais ou caractères (réimprimé à Boston, Lincolnshire, 1877).

4. .1 priest to the Temple, or the counlnj Parson, his character and rule of holy life (le mot character, écrit en grosses lettres pour attirer l'attention et gagner des lecteurs) achevé en 1632 ; publ. 1652 (posthume).

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réussite des portraits en vers, tracés parles satiristes, et en prose par les premiers romanciers* : des encouragements de toute sorte poussaient les auteurs à cultiver ce genre. On en a dressé des listes de fantastique longueur*. Plusieurs, parmi ces écrivains, s'entendent à dresser sur ses pieds un individu, à le faire gesticuler et parler, à découvrir ce qu'il a dans l'Ame et dans le cœur ou ce qui y manque. Us n'écrivent pas encore des romans de la vie réelle; mais ils les préparent, ils en fournissent le personnel et la matière, ils échantillonnent la toile. Leurs portraits sont isolés, mais souvent très poussés, au physique et au moral : en tracer de pareils, montrer qu'on pouvait intéresser sans mêler l'extraordinaire au réel, c'était reprendre en sousmain l'œuvre des Greene et des Nash, et rendre plus facile à leurs successeurs de les surpasser.

Hall, le satiriste et futur évéque, décrit pas mal de (\pes abstraits, mais il a aussi de vrais pei-sonnages vivants «pii pourront entrer, tels quels, dans les romans de plus tard, avec Jeurs poses, paroles, gestes et attitudes, car il n'oublie rien 3. Nous retrouverons son (ilorieux qui »« marche d'un pas relevé et regarde par-dessus son épaule gauche si la pointe de sa rapière le suit avec élégance » ; son Busy-

1. Quelques satiristes souscrivent eux-mêmes à l'assimilation : Wither intitule ses satires : Abuses stript and w/iipt or satirical Essayes, 1613. On pouvait déjà voir une sorte de recueil de portraits dans Tetl-Trolhes'... Passionate Morrice, 1593 (éd. Furnivall. 'IS'eir Sliakspere Society. 1876) : suite de tableaux en prose où sont décrits, dansant ensemble, n a passionale assand a peevish wench » ; << a lusty widower and a ^allant wench », etc.

2. Recherches du Dr. Bliss; Arber, Introductioa à la Micro-Cosmographie d'Earle, 1868.

3. Cfiaracters of Vertnes and Vices, 1608, dans les nombreuses éditions des Works; trad. en français (par de Tourval?) Caractères de Vertus et de vices, 1610. Hall moraliste et satiriste parait encore dans son Mundus alter et tde/x, FrancTort, I60r>,en prose latine : fatigante description, poussée au noir, de pays imaginaires, aussi exécrables que l'Ile d'Utopie était parfaite ' pays de l'avarice, la gloutonnerie, la luxure, la folie...

Body ou l'importun, et bien d'autres. « Les biens de Busy- Body sont trop étroits pour un esprit aussi vaste que le sien, et c'est pourqpioi il lui donne plus de champ en se mêlant des affaires d'autrui... Pas de nouvelle en l'air qui ne soit tenue de passer devant sa porte... Il sait au juste ce que chacun aventura dans le voyage de la Guyane, et, à un cheveu près, ce que chacun y a gagné... Il tape à la fenêtre du voisin et lui demande pourquoi ses domestiques ne travaillent pas... Sa langue est comme la queue des renards de Sanison; elle a du feu au bout, assez pour allumer un incendie » .

Feltham, qui oscille sans cesse entre le paradoxe et la banalité, demeurant le plus possible dans l'abstrait et évitant la note contemporaine, est des moins l)ons; il y a peu de profit à apprendre de lui que « le temps passe » , ou à rechercher avec lui si la femme est inférieure à l'homme : il conclut que non, par la raison qu'elle est plus jolie, et « pouvons-nous croire que Dieu aurait mis une âme plus belle dans un corps moins parfait » ? — D'où il faudrait conclure que Phryné avait une plus belle âme que Socrate^

Mais, avec Overbury et encore avec Earle, nous rentrons dans les réalités; les croquis du premier, malgré son abus de l'esprit, sont des meilleurs; même quand l'original a été peint cent fois, le portrait vaut qu'on le regarde. Le voyageur prétentieux rentre dans sa patrie, et il se trouve que <( son habit parle français , sa démarche crie : regar-

1. Résolves, divine, moratl,politicall, s. d. (mais 1618 ou 1620), nombreuses éditions (huitième en 1661), par Owen Feltham, 1602 ?-68, qui laissa aussi quelques poèmes et un aperçu des Pays^as : A Brief cliaracter ofthe Low Counlries, 1652; paradoxal; vaine et fatigante recherche de l'esprit. Son absence d'humour est montrée par le peu qu'il tire d'une idée qu'il eut le mérite, dangereux pour sa gloire, de trouver avant Voltaire : comparaison sur l'effet respectif des tragédies et des sermons {of Preaching).

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<lez-nioi... Il aime mille fois mieux être pris pour un espion que n'ôtre pas tenu pour un politique ». Overl)ury n'a pas que des portrfiits satiriques; il a un irentilhomnie campagnard, bienveillant, indulgent et jovial, qui rappelle celui de Chaucer et fait penser au sir Roger de Coverley d'Addison'. Earle approche plus près encore du roman, parce qu'il décrit volontiers de petites scènes et le lieu où elles se passent; celles, de préférence, que peignit Teniers. Il y a beaucoup de tabac et de bière dans ses tableaux, de va-nu-pieds, d'ivrognes, de lourdauds divei*s. Il attable dans la taverne le poète crasseux (junn libraire paye bien, non parce qu'il a fait un bon livre, mais paire qu'il a trouvé un titre à efifet, ce qui suffit pour la vente. D'ordinaire, cet auteur ne fait pjis de livres et pi-éfère rimer, entre deux pots, la conq^lainto du <lernier pendu : « Sa poésie s'en va ainsi, sur louille volante, de marché en marché, chantée sur un air trivial, d'une voix enrouée, ))endant que la pauvre fille de la campagne, se sent fon- <h'e comme son beurre, tant l'émotion l'étreint- »>.

1. ^yilty C/iaracters and concrited Xeires. à la suite de son pot-ine : .1 W'ife. 1614 (posthume). Ces caractères sont, partie de lui et partie « de ses amis » ; à en Juger par la similitude générale du style, il dut revoir ces dornier8;grand succès : vingtième édition en 1673. UorA.v, éd. Haimbault, 1856.

2. Micro-Cotmoyrap/iie. or a peece of the World discovered , in Esxmjex nnd Characters. 1628 (l'r éd. 1676), par John Earle, 1601 .'-65, royalisle, à l'esprit conciliant et modéré qui mourut évoque de Salisbury. Bonne description de Pauls Walhe. la cathédrale demeurée, jusqu'à la réforme de Laud, une sorte de parloir et promenoir public; les politiqueurs y bavardent ferme : n Tbey are notbalf so busy at tlie Parliament » (n" 52). Traduction française par Dymock : Le rice ridicule; Lourain, 1671. Sur la survivance juscjua nos jours du type ■ pot poet », rimant, dans les mêmes tavernes, les mêmes ballades sur les mêmes sujets ou peu s'en faut, imprimées sur les mêmes feuilles volantes, voir l'intéressant essai de M. Mac Dona^li, qui prend sur le fait, dans les bas quartiers du Londres moderne, la formation de la littérature populaire : T/te Rnllods uf the People (dans la yineteenUt Crntunj. sept. 1933). Li* travail est d'autant plus instructif que l'auteur l'a écrit sans fte préoccuper du passé, ni faire avec la n poésie » similaire du seizième siècle aucun rapprochement. Cf. supra, p. 36.">.

Ceux-ci regardaient plus spécialement le voisin, comme fera La Bruyère ; d'autres se regardent plus volontiers euxmêmes, comme avait fait Montaigne. Un petit médecin de Norwich, bienfaisant, sérieux, un peu morose, vivant à part, loin du bruit, entouré de ses livres, s'amuse à noter, à l'exemple de Montaigne, les mouvements de sa pensée et la manière dont les faits extérieurs, les circonstances communes et surtout le problème de la ^'ie, impressionnent son esprit et sa sensibilité. Il se dédouble pour ainsi dire et, impartial témoin, note honnêtement ce qu'il voit : le bon, le mauvais, le médiocre. Il est spectateur et spectacle à la fois et comme il demeure sincère, son petit volume se trouve être un remarquable essai de psychologie naturaliste. Il avait écrit pour lui-même et pour quelques amis : le manuscrit circula, tomba aux mains d'un pirate qui l'imprima tout de travers ; sir Thomas Browne donna alors une édition correcte de sa Religion du Médecin^. Le livre eut tout aussitôt le succès qu'avaient, depuis le temps d'Elisabeth, les récits de voyage autour du monde ; on y vit, et très justement, le récit d'une exploration de ce « microcosme », comme disait Earle, qu'est l'être humain. Aussi franc que Montaigne, Browne avait moins d'expérience de

1. Religio Medici, Loadres, 1642; V" éd. autorisée, 1643; innombrables réimpressions; e. g. éd. Greenhill, 1881; fac-siraile de la première, publié par le même, 1883. Works, éd. VVilkin, 1836, 4 vol.; 1880, 3 vol. Trad. lat. de la Religio, 1644; française (sur le texte latin) par Le Febvre, 1668, 12""°. Browne, né en 1605, élève d'Oxford, docteur de Leyde, vit à Norwich à partir de 1634, et y meurt en 1682. Il écrivit sa Religio vers 1636: « The intention Avas not publick » (préface). Son Hydriolaphia ; Vrn-burial, 1658, est un essai sur les anciens modes d'ensevelissement, avec beaucoup de réflexions éloquentes ou touchantes sur les vains efforts des hommes pour ne pas mourir tout entiers. Sa Pseudodoxia Epidemica, 1646, est une contribution (très fautive) à la grande enquête expérimentale sur les connaissances et croyances humaines que recommandait Bacon. Comme Bacon lui-môme, Browne, avec tout son savoir, admettait quantité de fables; il a des doutes sur toute sorte de choses, mais non sur les sorcières; les nier, dit-il dans sa Religio, c'est à peu près se proclamer athée.

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la vie, ot un esprit moins primcsautier et ensoleillé. Il demeure plus constamment tourné vers les choses sérieuses; il a été atteint par les mélancolies de l'heure ; la question des fins dernières le préoccupe par-dessus toutes autres*; il en parle avec équanimité et résigrnation, mais c'est parfois le calme qui suit les tempêtes : il attend une éclaircie pour prendre la plume : « Des batailles de Lépante se livrent dans mon esprit : la passion contre la raison, la raison contre la foi, la foi contre le diable, et ma conscience contre tous ».

Il a précisé dans le titre de son essai qu'il prenait pour sujet sa religion : il faut entendre aussi par là sa philosophie et tout renchalnement de ses pensées sur les grands problèmes de la vie humaine. Il déclare, dès le début, que sa théologie est tirée « de <h'ux livres », dont l'un est la Bible et l'autre « ce manuscrit univei-sel et public, qui gît ouvert sous les yeux de tous, la nature ». Il étudie donc la nature avec sa raison et à Taide des méthodes expérimentales nouvellement propagées; il ose juger quantité de croyances admises et de gens vénérés; les premiers chapitres de la Genèse lui semblent se ressentir « du mysticisme de Moïse et de l'éducation qu'il avait reçue dans les écoles hiéroglyphiques d'Egypte ». Il nomme irrévérencieusement (iai^gantua à propos de Samson. Mais la raillerie n'est pas, chez lui, la note hal)ituelle, il s'en faut. Étudier beaucoup, comparer beaucoup, tournera toujours vers la tolérance un esprit honnête; et c'est le cas de Thomas Browne; l'impression dernière qu'il laisse est celle d'un penseur bienveillant qui, (huis un tenq)s où on se tuait on-

1. « My comraon conversation I do acknowledite austère, my bebaviour full of rigour, someliines net uilbout inorusity... I love to lose iny.self in a myslery, to pursue my reason lo an O Altitudo »! Le bonheur ne peut être atteint qu'au ciel : a Wbatsopvcr else the world lerms Happiness is to me a Btory out of Pliny, a taie of Buccace or Malizspini ».

core pour des questions de surplis ou de génuflexions, plaida l'indulgence, discerna la part de vraie dévotion que recouvraient les pratiques superstitieuses, était ému quand une procession passait et élevait son âme à Dieu quand sonnait l'angélus. Comme les penseurs de la Renaissance dont il des cend et comme ceux du XVIIP siècle qui lui succéderont, il se flatte d'être citoyen du monde, de ne détester, ni Français, ni Hollandais, ni Espagnols, et de n'avoir d'aversion que pour la multitude niaise et ignorante, le vulgaire aux basses pensées qui, dit-il, exprimant encore une idée du XVIir siècle, « a quantité de représentants dans les rangs mêmes de la noblesse ». Il doit aux qualités de son cœur les mérites de son style; sincère et honnête, il est simple tout naturellement, et éloquent sans effort.

L'étude des mouvements de l'âme est tellement en faveur à ce moment que de menus penchants, travers ou inclinations, maladies de la volonté ou déviations du caractère sont jugés dignes d'attention. Le plus éminent peut-être de tous ces moralistes se donne pour tâche d'approfondir l'un des innombrables sujets que ses pareils traitaient, d'ordinaire, en cinquante lignes. Il le creuse, le regarde à la loupe, à la lampe, à la lumière du soleil, à celle des étoiles, le divise et subdivise; il inspecte, avec des verres de plus en plus gros, les moindres ramifications et radicelles, passe vingt ans à écrire son essai, vingt autres à le perfectionner, et laisse enfin un gros in-quarto intitulé VAnatomie de la Mélancolie, et qui représente l'eflbrt de sa vie entière 1.

1. The Anatomy of Melancholy, ichat it is, with allthe kindes, causes, symptômes, prognostihcs and severall cures ofit... philosophically, medicinally, historically opened and eut up, hy Democntus junior (mais signé et daté à la dernière page : « From my studiein Christ Churcb, Oxon, Decemb. 5, 1620 — Robert Burton »), Oxford, 1621, 4°; nombreuses éditions, constamment remaniées par l'auteur (1577-1640) qui était curé de Saint-Tho-

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L'ouvraere est précédé d'une immense préface qui foriiiorait, à elle seule, un petit volume et qui est une manière de chef-d'œuvre. Robert Burton fait voir le dedans de son esprit avec une désinvolture qui rappelle à la fois celle de son prédécesseur Montaigne et celle des grands humouristes ses successeui*s, Sterne surtout qui usa de VAnatomie comme d'une miiic abandonnée où tout le monde pouvait puiser.

Burton rentre donc en lui-même et prend plaisir à montrer ce qu'il voit et à dire, au vrai, ce qu'il est : « J'ai vécu d'une vie silencieuse, sédentaire, solitaire et privée... enfermé prescjue toujours dans mon cabinet... théologien de ma profession »>. Il a lu beaucoup et au hasard; il n'a « jamais voyagé cjue sur les cartes », satisfait d'un sort médiocre et tranquille : « Je ne suis pas pauvre, je ne suis pas riche... j'ai peu, je ne demande rien... sinqile spectateur des fortunes et aventures des autres, je regarde comment ils remplissent leui-s rôles, et il me seml)le qu'ils les jouent pour moi sur les j>lanches d'un théAtn' public. J'apprends de nouvelles nouvelles diaque jour : bruits <Uî guerres, pestes, incendies, inondations, meurtres et massacres... villes prises ou assiégées, en France, Allemagne, Tunjuie, Pei-se, Pologne... vaste confusion de vœux, soU" haits, actions, édits... livres nouveaux, schismes et hérésies », et infiniment d'autres choses, car les énumérations sont le fort de Burton, et Rabelais même n'est pas plus abondant. Il contemple, du môme œil que Fielding, mais d'un cœur moins ému. les injustices humaines; il voit les pires coquins, les l)rigan(ls les plus sanguinaires et les plus

mas, dans les Taabourg^ d'Oxford et passa dans ccUe ville presque toute sa vie. Il déclare lui•ln<^me qu'il a voulu prendre un mince sujet, mais le traiter en grand: « This by-stream, wbich, as a rillct, is dcilucled from Ihe main channel of my sludies » (préface). Ëd. moderne, par Shilleto et Bullen, Londres, isyi, 3 vol.

dissolus honorés du nom d'« héroïques et dignes capitaines » . Et telle est la vanité humaine qu'on trouve toujours des volontaires prêts à quitter femmes, enfants et amis pour six-pence par jour, si tant est qu'ils les obtiennent, et « monter à l'assaut, veiller, sentinelles perdues... marcher bravement au bruit joyeux des tambours et trompettes, parmi les plumets ondulants et les forêts de piques », dans l'espoir de gagner de la renommée, « un éclair de gloire », qui s'é^'anouira en un instant. « Sur quinze mille pauvres diables tués en guerre, quinze tout au plus figurent dans l'histoire, un parfois seulement : le général, et son nom bientôt, comme les leurs, s'efface, et la bataille elle-même est oubliée » .

En opposition avec les misères présentes, Burton organise à son tour, après Platon, Campanella, More, Bacon qu'il cite tous, son Utopie, sa nouvelle Atlantide, où les rues seront tirées au cordeau, les cimetières seront relégués hors des villes, la no])lesse pourra s'acquérir ei se "perdre, les roturiers seront admis à toutes les charges, les langues étrangères seront enseignées dans les écoles de manière pratique et non par « d'ennuyeux préceptes », où enfin les hospices et étal)lissements charitables seront à la charge de l'État : et là dessus, une violente sortie, très moderne, contre les généreux bienfaiteurs qui, <c après avoir consacré leurs vies aux fraudes, rapines et extorsions, opprimé des provinces et des sociétés entières, consacrent quelque chose à de pieux travaux, refuges, écoles ou ponts propitiatoires; cela vers leur fin, ou avant peut-être, ce qui n'est autre chose que voler mille personnes pour en assister dix ». Mais c'est pousser loin la satire et faire, rien qu'en se taisant sur leur compte, la part belle à ceux qui gardent tout. Il y aura peu de fonctionnaires, au pays des rêves de Burton , point de monopies ; les poids et les mesures seront

unifiés; on prendra pour l)ase, afin de les établir, et l'idée est remarquable, les dimensions d'un deerré de la sphère.

Pour ce qui est de sa manière (récrire, Burton avoue qu'elle est hasardeuse et variable; le voyagre auq[uel il nous convie se fera à travers « bois, collines, vallées et plaines », par de bonnes et de mauvaises routes, des terrains desséchés ou fertiles •. « Et quant à ces autres défauts de barbarie, dialecte dorique, style improvisé, tautologies, imitation simiesque, bariolage de cliitfons tirés de tous les fumiers, excréments des auteurs, babioles et jouets empilés confusément, sans art, invention, esprit ni savoir, en une masse rude, dure, crue, fantatisque, absurde, insolente, indiscrète, mal assemblée, indigeste, vaine, inconvenante, niaise, sotte et sèche : je confesse le tout (une partie est voulue toutefois). Tu ne saurais penser pis de moi que je ne fais... J'aurais peine à lire le livre d'autrui, ou le tien même, s'il était composé dans ce style ».

Sans doute, ajoute-t-il encore, j'aurais pu écrire en latin, ce ({ui a meilleur air, mais, par malheur, les libraires ne veulent plus imprimer de latin. Théologien de profession, « et c'est la reine des professions », il aurait pu aussi rédiger un traité pieux, « seulement, il y a déjà tant de livres de cette sorte, tant de conuuentaires, traités, pamphlets, expositions, sermons, que les plus forts attelages à bœufs n'en sauraient traîner la masse. Oui, sansdoute, j'aurais pu, tout comme un autre, si j'en avais eu l'ambition, imprimer un sermon prêché à la croix de Saint-Paul, un sermon prêché à Sainte-Marie d'Oxford, un sermon à Christ- Churcii ; ou un sermon prononcé devant le très honorable, devant le très révérend, devant le très respectable... un

1. « Au demouranl, disait Montaigne, mon lanf^age n'a rien de facile et poii; il est aspre et desdaigncux, ayant ses dis|)o$itions lihres et de!>régléeft, et me plaist ainsi, sinon par mon jugement, par mon inclination. » Liv. II, cliap. 17.

sermon en latin, en anglais, un sermon signé, un sermon anonyme, un sermon, un sermon... » Mais assez d'autres publient leurs sermons, et assez d'autres les publieront : et parmi ces derniers figurera même cet autre curé qui honorera si singulièrement la « reine des professions ^ », l'imitateur de Burton, Laurence Sterne.

A tous ces traits, on reconnaît l'humouriste. Burton est le premier en date des écrivains anglais qui ne furent pas autre chose; du moins le fut-il pleinement et parmi les broussailles dont son œuvre est encombrée, on voit briller çà et là chacune des qualités qui feront l'agrément et la valeur du genre : bon sens à demi voilé par la raillerie, chansons pimpantes et accompagnements graves, étincelles d'esprit incessantes, mais qui ne sont pas un vain crépitement : elles piquent, éclairent, et peuvent même parfois allumer un feu réchauffant, ou un incendie purificateur.

Il entre donc dans son sujet avec la gravité d'un scolastique du moyen âge entamant une somme théologique, œuvre d'une vie entière. La rigueur de ses divisions et subdivisions en parties, sections, membres et sous-sections n'a d'égal que le décousu de sa pensée, l'incohérence des citations, l'ampleur des digressions et la multiphcité des anecdotes qui nous mènent si loin du sujet que bientôt on le perd de vue et on ne sait plus où on se trouve. Imperturbable, Burton récapitule et s'engage, avec dignité, sur

1. « Mot that I prefer it before divinity, whicb I do acknowledge to be the queen of professions... but that in divinity I saw no such great need. For... there be so many books in that kind, so inany cominentators, trealises, pamphlets, expositions, sermons, that whole learas of oxen cannot drawtheni; and had I been as forward and ambitious as some others, I might bave haply printed a sermon at Paul's Cross, a sermon in St. Marie's Oxon, a sermon in Christ-Church, or a sermon before the right honorable, right révérend, a sermon before the right worshipfui, a sermon in Latin, in Engiish, a sermon with a name, a sermon wilhout, a sermon, a sermon... » Dcmocritus Junior to the Reader,

une autre route ou dans une autre impasse, citant les anciens et les modernes, l'exemple des Marocains, des Turcs, des Japonais et des Chinois, invoquant indifféremment le témoignage d'Aristote, Chaucerou Montaigne, ou celui encore du Danois Tycho Brahe qui sut se garder de la mélancolie en son château dTranienborg, dans l'tle de Hven. Il conte à son tour, après Guillaume de Malmeshury et avant Mérimée, l'histoire de la Vémts d'Ilie; il cite l'exemple de Philippe le Bon, duc de Bourgogne et du paysan ivre : et c'est l'histoire de Sly dans le prologue de la Méghe apprivoisée^. Son savoir déhorde et se répand en une pluie de citations, de comparaisons et d'exemples 2, noyant parfois ses propres pensées.

Tout tient à tout, et il suffit pour s'en apercevoir de creuser assez profondément n'importe quel sujet. Burton ayant creusé pendant vingt, trente, (|uarante ans, examiné tenants et aboutissants, tiré au clair causes et consé(|uences, se trouve, quand il pose la plume, avoir touché à tous les problèmes qui intéressent, effrayent ou enchantent l'humanité. Sur cha({ue point il aura eu un exemple à produire ou un conseil à donner; le fou aura souvent parlé en sage, le railleur aura quelquefois parlé en ami au cœur ému : «'Allez au ciel gaiement (c'était déjà l'idée de More). Si la route est peineuse, si votre sort est misérable... si vous êtes abandonné du monde, abattu, méprisé, prenez courage, et songez qu'il en est de vous comme d'Agar dans le désert : — Dieu te voit, il fait attention à toi •'' » .

1. 3° partie, secUoa II, membre 1, sous-seclion 1, et 2° partie, section II, membre \.

2. Après d'infinis détails sur les démons tentateurs, déesses, génies, lamix, etc., après force citations et références (Ml, II, t, 11. il recommande de consulter encore quelques auteurs supplémentaires dont il cite treize  U suite, avec renvoi aux livre, ctiapitrc cl section pour chacun d'eux.

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