Lettre de Chamberlain, ibid., IV, p
seils tout pareils à ceux dont il gratifiait les favoris royaux. Ces règles de conduite qu'il se recommandait étaient celles qu'il avait suivies toute sa vie, et il avait pourtant si peur de les oublier qu'il les notait par écrit, afin de les avoir toujours sous les yeux. C'eût été trop humiliant, étant calculateur, de perdre de vue un des termes de son é([uation ; de risquer peut-être un mouvement spontané : il faut réfléchir et non pas improviser. Il se retrace donc ses meilleures recettes pour plaire et parvenir; il inscrit, par exemple, sur des feuilles qu'il appelait (( les servantes de sa mémoire », rol)jurgation « d'avoir toujours tout prêt un sujet de conversation propre à intéresser chacun des principaux conseillers du roi, à la fois pour gagner leur familiarité, ot pour l'apparence dans les lieux publics * ». C'est l)ien là le même Bacon, ami de l'ornementation artificielle, qui égayait un jardin au moyen d'oiseaux dans des cages accrochées aux arbres. A la longue, très lentement, après d'innombrables sollicitations, échecs et vaines attentes, il finit par atteindre honneurs et places. Fait chevalier (avec trois cents autres), à l'avènement de Jacques, il avait été nommé, quelques années plus tard, « Soliciter gênerai », puis « Attorney gênerai », en 1613, enfin Chancelier en 1618; il fut créé lord Verulam la même année.
Son Avancement des Sciences, paru en 1605, avait accru sa célébrité; il atteignit l'apogée de sa renommée en 1620, par la publication de son principal ouvrage, le Novum Organum. Le 27 janvier 1621, il fut fait vicomte Saint-All)an; le 30, les Conmiunes se réunirent : l'heure de sii chute était proche.
1. Un seul des nombreux cahiers qu'il écrivit ainsi, mais qu'il détruisit, nous est parvenu-, il ne comprend que sept jours : 25-31 juillet 1608. Le titre était : « Commentariiis solutus, sive Pandeda, $ivv inrilla mrmorLv ... LeUers. IV, p. 39.
Placé à la tête de la magistrature anglaise, Bacon avait déployé, dans l'accomplissement de sa tâche, sa merveilleuse lucidité, son activité et son savoir; il avait promptement liquidé un arriéré énorme, et rendu en général bonne justice, malgré les incessantes interventions de son nouveau protecteur, le favori du jour, Buckingham^. A la Chambre, il ne comptait maintenant plus guère d'amis et la Chambre, mécontente du roi et des siens, cherchait à qui se prendre ; Coke, le rival aigri et malheureux de Bacon, y siégeait. Tout à coup, une plainte en corruption fut déposée contre le chancelier par un obscur individu : une autre suivit, puis une autre, puis une foule. Les corrupteurs avaient certainement versé au chancelier des sommes qu'il avait acceptées et malgré lesquelles, du reste, il les avait, d'ordinaire, aussitôt condamnés. La faute n'en était pas moins certaine. L'animosité des Communes, l'impopularité de Bacon firent le reste ; lui-même comprit vite que la résistance était impossible ; il avait pensé d'al)ord à se justifier; il y renonça: «Je confesse ouvertement et sans restriction que je suis coupable de corruption; je renonce à toute défense ^ » . Le sceau lui fut retiré ; il fut déclaré déchu de ses places, condamné à une amende énorme, à la prison durant le l)on plaisir du roi, qui ne l'y laissa que peu de jours, exilé de la Cour, etc.
Il languit quelques années, espérant toujours être réem-
1. Qui se servait habituellement de l'iiypocrite formule usuelle en pareils cas : a My désire... is that you would shew the said John Huddy whal favour you lawfuUy may and as his cause will bear when it comelhbefore you, for my sake ». 28 janvier, 1617, t. VI, p. 297.
2. The confession and humble submission of me, the Lord Chancelier. 30 avril 1621, Lellers, t. VU, p. 261. Il avait d'abord plaidé non coupable par une lettre aux lords, 9 mars 1620. Un discours significatif de Jacques 1" à la Star Chamber, en 1616, décourageait les plaideurs d'en référer au roi par simple mécontentement pour l'arrêt rendu; mais, disait le prince, s'il y a « briberie or corruption, Ihen corne boldly ». Workes [of James I], 1616, p. 561.
ployé; il achevait, en attendant, son histoire d'Henri VII et reprenait son immense enquête sur les phénomènes naturels. Sa dernière expérience lui coûta la vie. Il sortit, par un froid intense, à Ilig-hsratc près Londres, pour roiiiplir de neige un poulet fraichenicnt tué, atin de vérifier comment ral)aissement de la température empêcherait la corruption; il prit une fluxion de poitrine et mourut le 9 avril 1620, après avoir recommandé sa mémoire « aux jugements charitables des honunes, aux nations étrangères et aux Ages future ».
Il laissait uno <L'uvro considéralilc, précieuse et décevante, coupée de vives lumières et d'ondjres noires, comprenant des vergers pleins de fruits, des landes stériles et des jardins qui n'offraient que fleurs de papier et ornements artificiels. Partie de cotte anivre était historique et ï Henri VII en est le principal monument ; partie était littéraire et comprenait notamment les Essais; partie enfin politique, théologique* et surtout philosophi([ue ; c'est celle à laquelle il doit son immense renonunée*.
Dès sa jeunesse, Bacon avait rêvé d'être utile aux hommes, en améliorant leure méthodes pour la recherche de la vérité. Logique, observateur et réfléchi, il était frappé de la quantité de fables admises encore de son temps, sans contrôle, malgré les enseignements et les exemples des
1. Traités divers, traduction on vers da psaumes, dédiée à G«orge Herbert le |)oète, « Confession of failli », etc., t. VII des Works.
'2. }yorlis. éd. Speddin^, Ellis et Ilcatli, Londres, 188», 7 vol. 8"; édition française : Œuvres philosophiques... avec rclaircissements, par N. Houillet, Paris, 183'i, 3 vol. 8"; publications complétées |)ar les Leltrrs et par le Promus of Fonnularies and Etegancies ...circa l't'.^i, recueil de formules, proverbes, etc. publié par Mrs. Pott (Londres, 1883, 8") avec quantité de rapprochements des plus hasardeux, à l'appui de l'insoutenable thèse d'après laquelle Itocon aurait écrit secrètement, pour se distraire et mystifier la postérité, A d'hypothétiques moments de loisirs, les drames de celui de tous ses contemporains avec lequel il a le moins en commun, savoir Shakespeare.
penseurs de la Renaissance; il s'affligeait du nombre de sources d'erreurs tenues pour sources de sagesse, où les générations humaines venaient, l'une après l'autre, pleines de respect et de confiance, s'abreuver de mensonges. Mettre aux mains des chercheurs un instrument infaillible de vérification, les éclairer sur ce qui n'est que vaine apparence, leur marquer les ornières et les précipices à éviter, débroussailler pour eux la route du savoir, fut le centre de toutes les pensées que ne lui prenait pas la politique quotidienne et le souci de parvenir. Cette préoccupation reparaît partout dans son œuvre, jusque dans ses écrits littéraires ou historiques et jusque dans les moindres fragments tracés au hasard de sa fantaisie, abandonnés, repris, incorporés dans un exposé d'ensenil)le, ou laissés tels quels dans un coin, comme des croquis d'atelier.
L'œuvre totale demeure fragmentaire, obscure et contradictoire. Elle consiste principalement en deux écrits : l'un, morceau de circonstance, rédigé peu après l'avénement du roi, afin de plaire à ce prince savant et de l'intéresser, et par là d'intéresser tout le monde, à la grande entreprise; l'autre, simple fragment du vaste exposé systématique rêvé par Bacon; encore ce fragment ne formet-il pas un tout complet.
Le premier de ces ouvrages, commencé en 1603, parut en anglais, en 1605, sous le titre de : Deux livres de François Bacon sur le Progrès et U Avancement du Savoir divin et humain'^. Une traduction latine, exécutée sous sa direc-
1. Twoo bookes of Francis Bacon of the Proficience and Advancement of Learning divine and humane, Londres, 1605, 40 ; Worlis, t. 111. Dédicace au roi : comment douter que nous puissions passer les colonnes d'Hercule, « since we hâve so brigbt and benign a star as your Majesty to conduct and prosper us » ?
tion et grandement remaniée et accrue, fut publiée par lui en 1623 : De Dignitate et Augmentis Scientiartim Iibr[i] IX. C'est une défense en règle de l'instruction, avec un premier exposé des lois à o])server pour éviter l'erreur et pour procéder méthodiquement et science par science au grand inventaire des connaissances humaines. Bacon énumère toutes les objections faites contre la diffusion du savoir et les réfute, à grand renfort de citations et d'exemples. On dit que le savoir pousse à l'athéisme : un peu de savoir y pousse; beaucoup de savoir ramène à la religion. On dit que le savoir affadit le cœur des hommes : mais voyez Alexandre qui fut élève d'Aristote, et César, rival de Cicéron pour l'éloquence. Il faut veiller toutefois à ne pas prendre le faux pour le vrai, le douteux pour le certain. Et là-dessus, il procède à une première énumération des maladies du savoir, ou vices dans la recherche scientifique, s'arrétant même aux sous-maladios, simples indispositions et « humeurs pcccantes » : c'est son expression. Une première maladie consiste à « étudier les mots, non les choses » ; une seconde à rester le regard fixé sur les pages d'Aristote, si « sage et intègre » qu'ait été ce grand homme : « De même que l'eau ne saurait remonter plus haut que la source d'où elle vient, de même le savoir tiré d'Aristote, et qui n'est pas associé à la lii)erté d'examen, ne dépassera pas le niveau du savoir d'Aristote ». Le tort des scolasti(}uos d'autrefois a été de trop attendre de leuï's propres méditations, sans tenir un compte suffisant des phénomènes extérieurs : « L'esprit de l'homme qui travaille sur lui-même fera œuvre d'araignée ; il extraira de sa propre substance des toiles et filaments de savoir d'une finesse admirable, mais sans consistance, ni solidité ».
Bacon démontre les avantages des connaissances et à ce
propos remonte, comme on faisait alors si volontiers, par delà le déluge et la création. Dans une de ces comparaisons grandioses auxquelles il a souvent recours et qui comptent parmi les plus belles de la langue, il s'écrie : « Si l'invention du navire qui réunit les pays les plus éloignés et fait profiter chacun d'eux des fruits et produits de tous, a été jugée tellement noble, combien plus ne faut-il pas célébrer les lettres qui, comme les navires, franchissent le vaste océan des siècles et associent les âges les plus éloignés à la sagesse, aux lumières et aux inventions les uns des autres ». Il esquisse alors, pour son compte, l'immense tableau de ce qu'il est nécessaire aux hommes d'apprendre, et qui se divise en trois grandes catégories : histoire, poésie, philosophie, correspondant aux facultés de mémoire, imagination et raison. Les hommes se connaîtront eux-mêmes, présent et passé, corps et âmes; les recherches des médecins sont trop limitées, ils manquent de science expérimentale ; ils pourraient rendre bien plus de services ; pourquoi néghgent-ils la vivisection qui, par les phénomènes observés chez les animaux, révélerait ce qui se passe chez l'homme? Pourquoi, quand ils ne peuvent pas guérir, ne cherchentils pas à atténuer les souffrances' ? Pourquoi ne fabriquentils pas, comme il serait si facile et si utile, de l'eau minérale artificielle? La formation et la trempe des caractères doit être assurée, dès l'enfance , par l'application de justes règles dont Bacon donne la fornmle. Les arts du raisonnement seront réformés ; l'abus du syllogisme (prémisses insuffisamment contrôlées) les a faussés. Tout sert à tout ; un
1. Noter que, cependant, le laudanum était déjà en usage. Manningbam écrit dans son journal : « There is a certaine kinde of compound called Laudanum which may be had at Dr. Turner's, apotbecary in Bisbopsgate streete, the virtue of it is very soveraigne to mitigate anie payne... Dr. Parry told me he tryed it in a fever, and bis sister Mrs. Turner in her cbildbirtb ». Diary 1602-3; Camden Society, p. 46.
010 L'ARRIKRE SAISON.
iiiathématicien ne dédaignera pas la poésie; un poète ne négligera pas les mathématiques : « La paume est un jeu inutile en lui-même, mais très utile par la promptitude de regard et la souplesse de poses auxquelles il habitue » ; il en est de même des mathématiques; elles servent aux nonprofessionnels et leur délient l'esprit. On reconnaît ici la réduction en système des vues mises en honneur par la Konaissance qui voulait des hommes complets ayant des lumières sur tous les arts et toutes les sciences : les manuels d'éducation, les sérieux et les plaisants, les conseils de Rabelais et ceux d'Elyot, avaient consacré cette tendance. Vn maître philosophe transformait maintenant ces avis et ces souhaits en axiomes.
La poésie n'est pas la moins précieuse des <» doctrines » de l'esprit; cet art inconstant et insaisissable, qui brille et s'éteint, qui croît et meurt, « sans que la semence en soit connue », agit de maintes manières : il éclaire les Ames, renseigne sur les passions, corrige les mœui-s. Mais, avec ses goûts classiques. Bacon n'est guère content de la poésie de son époque : <« Il y a longtemps, dit-il, que les rites des muses n'ont été dignement célél)rés ». Et, dans un passage qu'il ajoute à son texte latin, en 1623, l'année même où parut la première édition de Shakespeare, il constate que l'art dramatique en particulier est au plus ])as : ce n'est que corruption, vaine plaisanterie ou satire personnelle; et rien de plus fâcheux, car le théAtrc pourrait être une école; il le fut au temps de sa gloire : chez les anciens'.
1. « Non parra enim esse possel Iheatri et disciplina et corruptela. Atquc rorrupU'Iariim in hoc génère abunde est ; disciplina plane nostris temporibus est negiccla. Attamen licet in rebuspubticis inodernis babeatur pro re ludicra aclio Iheatralis, nisi forte niniiuin trahat e salira et mordeat; lainen apud antiquos curoc fuit, ut animes bominuin ad virlutem inslitueret u. De Augmentù, lir. II, ch. xui.
Apprendre, voilà le vrai but de la vie et la plus noble tâche de l'humanité ; tous les plaisirs lassent, sauf celui-Là : « Les voluptueux se font moines, les ambitieux tombent dans la mélancolie ; mais quand on s'occupe de science, on n'arrive jamais à la satiété ».
La grande œuvre de Bacon devait être son Instauratio Magna, rédigée en latin et qu'il n'était pas plus destiné à finir que Spenser sa Reine des Fées. Nous sommes encore à une époque de plans et projets colossaux : l'humanité avait repris confiance en elle-même. Par Bacon, anneau interipédiaire, l'Encyclopédie du XVIIP siècle se rattachera à ce mouvement; elle sera une lointaine, mais incontestable résultante de la Renaissance. Nous n'avons toutefois que le plan et quelques fragments de cette Grande Instaura tion du philosophe anglais.
Sous des titres pittoresques, rappelant ceux dont Ruskin devait plus tard faire usage, l'œuvre était destinée à comprendre six parties : Partitiones Scientiarum ; Noviim Organum; Phœnomena Universi; Scala Intellectus ; Prodromi ; Philosophia secunda (ou science active). Pour cette dernière partie, qui devait être le couronnement de l'œuvre et l'application de la méthode, nous n'avons rien; pour la quatrième et la cinquième, nous possédons seulement les préfaces ; pour la section des phénomènes, quelques essais épars : Historia ventorum, Historia vitse et mortis, Historia densi et rari, Sylva Sylvariim, etc. La seconde partie seule fut écrite^, encore est-elle inachevée, c'est le fameux No-
1. Bacon déclara toutefois, sur le tard, qu'il considérait son Advancemenl of Learning, traduit en latin et accru sous le nom de De Augnientis, comme « pouvant tenir lieu » de cette première partie, laquelle devait offrir, pour point de départ aux recherches, un tableau de l'état présent et une classification générale des sciences. Divers autres fragments subsistent, contenant des théories, des relevés d'expériences, des développements philosophiques inaclievés se répétant souvent l'un l'autre, et qu'on peut rattacher, par hypothèse, à telle ou telle partie de la grande «l'uvre.
vum Organiim ou « révélation certaiae pour l'interprétation de la nature * » .
Ce procédé était celui qui n'avait cessé de préoccuper Bacon, savoir la méthode inductive ou l'expérience. Mais l'expérience était, en somme, connue, et l'induction avait été pratiquée par Aristote. Bacon affirme que son système est entièrement nouveau et absolument infaillible ; ce n'est pas l'ancienne induction, très fautive suivant lui, qu'il recommande, c'est tout autre chose; quelque chose d'autrement beau et utile. Qu'est-ce donc? Ici le doute commence. La doctrine est exposée çà et là dans le Novum Organum, demeuré inachevé, et qui consiste en des séries d'aphorismcs numérotés, les uns simples maximes, les autres dissertations dé veloppées 2 ; elle se retrouve, non sans contradictions, dans quelques ébauches éparses, également inachevées; elle ne forme nulle part un tout complet. Les termes, à la fois pittoresques et obscurs (dont quelques-uns ont fait fortune), les mots pris dans un sens peu usuel, et d'ailleurs variable sous la plume de Bacon lui-même, les classifications, rigoureuses en apparence et, en réalité, arbitraires, fatiguent et inquiètent. Sous ces termes savants, le philosophe affirme qu'il y a ({uelque chose, de grandes
1. Francisci de. Ventlamio... Instauratio magna... Pars secunda nperit qux dicitttr IS'ovum Organum, sive indicia vera de interprelatione A'alurx. 1620, dans les Works, t. I (en latin); édition à part, avec notes de T. Fowler : Movum Organum, Oxford, Clarendon Press. 8".
2. Cent trente aphorismes dans le t" lirre; cinquante-deux dans le second. Les li(;nes générales de la doctrine sont ainsi exposées dans l'aphorisme IV du liv. I : « Inductio qu;e ad invenlionem et deinonslratinnem scientiarum et arliuni erit utilis naturam separare débet pcr rejoctiones et exclusiones débitas-, ac dcinde post negativas lot quot sufficiunt super aftirinatiru» concludere ; quod aJhuc facluin non est, nec tentatuin corte nisi luntuminodo a Platone, qui ad eicutiendas delinitiones et idcas, bac ccrte forma induclionis aliquatenus ulitur ». Mais il perfectionnera le système, en ajoutant « quamplurima... quœ adbuc nullius mortalium cogitationem subiere ».
choses ; n'y aurait-il rien? ou bien seulement des paradoxes? ou des banalités? L'élève suit, le cœur battant, le maître qui avance d'une noble allure, qui s'arrête, se retourne et recommande la patience ; la terre promise est plus loin ; encore un peu plus loin. Mais quand enfin, au bout de la course, il va falloir nous montrer à quoi il nous mène, produire un exemple qui fera tout comprendre i, la lumière s'éteint ; le philosophe a été appelé ailleurs ; il interrompt son travail et laisse, une fois de plus, l'œuvre à l'état de fragment.
Et l'œuvre cependant fut bienfaisante, et elle eut une influence considérable. EUis l'a remarqué justement : l'esprit de la méthode, bien plus que la méthode elle-même, fut utile 2, Tout ce que Bacon se flattait d'ajouter de nouveau à l'ancien système de l'expérience , le procédé compliqué des exclusions et réjections, toute sa propre scolastique, x( ces toiles, ces filaments de savoir » , comme il avait dit à propos des philosophes ses prédécesseurs, qu'il « extrayait de sa propre substance et qui étaient d'une finesse admirable, mais sans consistance ni solidité », tout cela devait demeurer vain. Mais le fond de sagesse et de bon sens qu'il avait associé à ces raffinements donnait à l'ouvrage une valeur durable. Une fois de plus et avec plus d'autorité que jamais, il écartait ces images, ces ombres, idola men-
1. Il en donne un seul; c'est son « inquisitio de Forma Calidi », liv. II, aphorismes xi et s. Il reconnaît lui-même que le mécanisme en est boiteux et mal satisfaisant.
2. Sur la méthode elle-même, sur ces perfectionnements compliqués et nouveaux par lesquels Bacon se flattait de rendre infaillible l'ancien procédé de l'expérience et de l'induction, le même Leslie EUis, le très compétent éditeur de Bacon, juge peu suspect, écrit : « That his method is impracticable cannot I think be denied, if we rellect not only that it has never produced any result, but also that the process by which scientifictruths hâve been established cannot be so presented as even to appear to be in accordance wilh it ».
Works, I, p. 38.
tù, prises à tort pour des réalités, vénérées à tort, qui avaient trompé si longtemps les chercheui*s sur la route à suivre. Il plaidait avec raison pour que tout fût soumis à l'expérience et à l'observation, pour que le penseur se gardAt des généralisations h«1tives, fondées sur un ou doux exemples et ({ue d'autres exemples peut-être contredisaient, pour qu'il se méfiât des opinions traditionnelles. Il faut, affirmait-il, entreprendre, avec patience et courage, sans rien craindre ni rien omettre, un inventaire complet des faits perceptibles, une grande enquête générale sur tous les phénomènes qui nous entourent. Il faut n'en tenir aucun pour certain, uniquement parce que tout le monde l'admet; n'en dédaigner aucun, car tout se tient, tout se touche ; aucune science no peut être étudiée isolément, et le plus insignifiant des (h'tails d'observation quotidienne est peut-être celui qui nous révélera le mot des plus importantes énigmes. Faute d'une méthode rigoureuse, l'œuvre des ancêtres est d'exactitude incertaine et doit être entièrement roconmiencée. L'entreprise est colossale et elle a un caractère sacré ; Bacon le savait et le proclamait : « Restât unica salus ac sanitas ut opus mentis universum de integro resumatur* ».
Ses exemples, comme il arrive, furent moins bons que ses conseils. Il voulut contribuer, selon ses forces, à la grande enquête h laquelle il avait convié l'humanité entière; mais il fit un piètre usage de ses méthodes; il chercha, et hélas trouva, la cause de faits qui n'étaient pas des faits, mais des fables 2. Il avait réservé dans sa doctrine une place in-