Correspondance de Marillac, 7 déc
nombre; les prélats enrichis, les moines endormis dans l'oisiveté, les frères corrompus et méprisés, les prêtres séculiers faisant une part de plus en plus large, dans le culte, aux menues dévotions, souvent absents de leurs paroisses et vivant de la vie mondaine, n'ont pas tenu compte d'innombrables avertissements. Institués pour soulager le peuple et le conduire, ils pèsent lourdement sur le peuple et en tirent force argent ; partie des sommes recueillies s'en va vers cette Rome papale qui menace l'indépendance du royaume. On ne prêche plus; les pratiques matérielles, les indulgences, les cérémonies, les pèlerinages, les offrandes, seront bientôt toute la religion; la forme tue l'idée. Les églises n'entendent que rarement la voix du pasteur, mais retentissent de chants compliqués, « dignes des ménestrels », en une langue que personne ne comprend. « Si saint Augustin, saint Jérôme ou saint Ambroise entendaient l'étrange ramage que nous faisons dans nos églises, que croyez -vous qu'ils diraient? Us crieraient sûrement : Hors d'ici! chassez-nous ces gens-là hors de l'église; leur place est dans les tavernes, au théâtre, à la comédie^ »! Ainsi s'exprime Starkey, ami du cardinal Pôle; beaucoup pensaient comme lui. L'évolution médiévale s'achève; les racines de l'Église anglaise ne pénètrent plus profondément dans le sol; elle est à la merci d'un orage.
Plus de Parlement. Au milieu des guerres et des usurpations successives, sous le règne des Lancastre, des York et des Tudor, tous usurpateurs, cet ancien instrument de contrôle a été faussé. Les rois l'ont retourné contre le peuple; cette sauvegarde de l'indépendance est devenue un instrument de tyrannie. Après Henri VII, qui n'avait pas réuni une seule fois l'assemblée de 1496 à 1509, est venu
1. A dialogue betwcen Cardinal Pôle and Thomas Lupset, par Starkey, (li00?-1538), éd. Cooper et Héritage, Early English Text Society, 1871-78.
Henri VIII qui vicie les élections, achète les députés et fait sanctionner à Westminster chacune de ses fantaisies. Car c'est un trait de son caractère et un fruit de son éducation classique : il aime la régularité, l'ordre légal; plutôt que de s'en passer, il se contentera d'apparences. Une variété de femmes lui plaisent; il les aura, mais en mariage; il sera ainsi le mari d'Anne Boleyn du vivant de Catherine d'Aragon, et le mari de Catherine Howard du vivant d'Anne de Clèves; mais il les aura épousées dans les formes toutes les quatre, devant l'autel. Sa fantaisie sera la loi, mais eUc sera ratifiée par les Chambres, toujours, quelles (jue soient les vicissitudes de son vouloir, l'u jour il voit blauc et le lendemain noir; ses sujets devront en faire autant; le Parlement ratifie le blanc et ratifie le noir. « Qui ne veut, entend et pense comme le maître, selon les coutumes d'Angleterre, est aisément et peut être accusé comme ayant commis crime de lèse-majesté », écrit l'ambassadeur de France '.
Loin des regards, privée de ses interprètes naturels, lasse des guerres intestines, aspirant au repos, la masse immense du peuple hésite, ne sait, ne comprend, et de temps en temps seulement, se rend obscurément compte des grands méfaits qui se commettent. N'ayant plus de vrai Parlement pour faire entendre sa plainte, ne sachant exactement d'où viennent les maux dont il souffre, et s'il a plus à se plaindre du clergé, des nobles, ou du roi, le peuple se révolte par moments, au hasard, sans plan préconçu, d'abord dans une
1 . Correspondance de Marillae, 1" dot. 1540. L'ambassadeur n'exagère pa« ; on lit la même chose dans les statuts du Royaume : « Ail decrecs and ordinances, which, accordin;; to God's word and Chrisl's Gospel, by the King's advicc...«hall bc made... shall bo in every point liier«»of bdieved ». 3!? Henry VIII, (h. 26, année 154o; même idée dans le statut ^6 lien. Vlll, cli. 1 (1534); même idée dans les proclamations d'Edouard VI; ordre de croire telle doctrine ju&4]u'à ce que le roi en décide autrement ( Proclamation du 27 décembre 1547; Cranmer, Miscetlaneous Wri(ings,p. 506).
province, puis dans une autre, dans le nord en 1536, dans le midi en 1549, aisément leurré, attaquant volontiers ses défenseurs et contribuant par ses efforts désordonnés à l'affermissement de la tyrannie. Comment eùt-il compris d'où pouvaient lui venir le repos et la liberté? Serait-ce du roi, dont les fêtes et les guerres ruinent le royaume, qui recourt aux emprunts forcés^ et met en circulation une monnaie menteuse, avec un quart d'argent et trois quarts d'alliage? Serait-ce des nobles, à qui surtout on doit le malheur des enclosures, cette transformation de toutes les propriétés en pâturages? Si bien qu'on ne laboure plus; des villages entiers se dépeuplent, leurs églises inutiles sont transformées en écuries, et des statuts sévères cherchent en vain à effacer ce signe des époques troublées : l'accroissement du vagabondage-. Serait-ce de Rome, ce pouvoir étranger qui depuis si longtemps, s'est appliqué à « tondre » le troupeau des fidèles? Serait-ce de la Réforme, cette religion que favorisent une reine adultère, un ministre aux mains sanglantes, un archevêque marié et parjure dont toute la vie est un long mensonge? Le peuple ne sait; il demeure amorphe aux pieds de la royauté toute-puissante. Mais il demeure, jmtiens, lui aussi, quia œternus : le jour vienne où un levain animera cette masse, où une idée s'em-
1. Dits « volontaires », benevolences; très fréquents sous Edouard IV et Henri VII; subsistent de nos jours en Turquie : « The Turkirsh papers publish a notification of the subscription for armaments, which is not declared compulsory on Mohamedans ; but obligation is implied ». Times, ^ novembre 1896.
2. Sur les désordres et les misères des enclosures, voir notamment : A Dialogue between cardinal Pôle and Thomas Lupset, par Thomas Starkcy, éd. J. M. Cowper, Early English Text Society, 1871, p. 72; Starkey's Life and Letters, éd. Herrtage E. E. T. S., 1878; et les considérants du statut 25 Henry VIII, ch. xiii. « By reason whereof a marvellous multitude... of the people of this realin... be so discouraged by misery and poverty that they fall daily to theft... and pilifully die for hunger and cold ». Même tableau dans les ballades populaires, dans le Dialogue et dans ÏUlopie.
parera d'elle, où elle aura son mot d'ordre et son cri de ralliement, et les rôles seront renversés; la royauté que plus rien ne sépare du peuple, ni aristocratie , ni clergé indépendant, tombera confondue à son tour sous les pieds du peuple.
Pour le moment, les souffrances sont grandes, les libertés sont abolies, les esprits sont troublés. Les mœurs ne se sont guère adoucies encore; les apparences sont plus brillantes qu'autrefois, le fond est peu changé, Kude est ce roi tout couvert de dentelles, rudes ses ministres qui lisent Virgile, rude son peuple. Ni les uns ni les autres ne savent faire usage des moyens atténués; ils recourent tout de suile aux extrêmes; le roi ne connaît que les derniers supplices; le peuple, que la rébellion armée. Les courtisans, (jui ont passé par Oxford et riment des sonnets à la manière de Pétrarque, tirent Tépée au moindre mot et se tuent dans le palais du roi dont les antichambres sont « souvent et maintes fois » éclaboussées de sang; le prince est obligé, pour retenir ses familiers, de promulguer un statut aussi cruel que leurs caractères sont violents. Les mœurs offrent un mélange intime de rafflnement et de grossièreté ; le roi laisse les ambassadeur lui tenir des propos à faire rougir des portefaix; il prévoit, par une loi spéciale, l'incontinence de ses futures femmes; quiconque aura dorénavant « certitude ou suspicion véhémente » que la reine est coupable de « légèreté de corps », devra en avertir le roi ou son conseil*; quiconque saura l'inconduite d'une femme que le roi voudrait épouser et s'en taira sera puni de mort^. Par une autre loi, non moins révoltante, le roi prévoit le cas où serait « déflorée » quelqu'une de ses filles, légitimes ou non : « autres filles communément tenues pour être de
1. 33 Henry VIII, chap. 2, année 1541. 33 Henry VIII, chap. 21.
lui ^ » ; les princesses et leurs complices seront punis de mort.
Si telle est la brutalité des mœurs dans les palais, on se doute de ce qu'il en peut être aux camps. Les tueries excitent la joie, et peu importe que femmes et enfants en soient victimes; ce qui importe, c'est l'abondance du sang ennemi répandu. Dans la guerre d'Ecosse on guette le moment où les gens de Dunbar, exténués, se sont couchés, vers le matin ; on se précipite alors et le feu est mis à la ville avec un succès complet et admirable : « les hommes, les femmes et les enfants furent suffoqués et brûlés - « .
Malgré les lumières nouvelles et les changements à la surface, les croyances ne se sont pas plus épurées que les mœurs. On croit aux sorciers, aux apparitions, aux interventions diaboliques ; les généraux chefs d'armées y croient comme les paysannes ; Thomas comte de Surrey (depuis duc de Norfolk, père du poète) rend compte à Wolsey d'une panique survenue parmi ses troupes et causée par le diable, qui a visité le camp, en personne, six fois en une nuit : « Lord Dacre et tous les siens affirment hautement, d'une seule voix, que le diable a été six fois parmi eux cette nuit 3 ».
Une classe prospère : celle des artisans et des marchands; ils continuent à s'enrichir: ils ne souffrent pas du désastre des campagnes; ils réalisent de gros bénéfices dans la vente des laines. Les récentes explorations ont donné une grande
1. « Or olherwise coinmonly reputed for his childrea ». 28 Henry VIII, chap. 18 (1539).
2. The late expedilion in Scotland (récit d'un membre de l'expédition), 1544 (Arber, Garner, t. I). L'énumération des batailles et des massacres isolés (« in this abbey were slain one monk and Ihree other Scots ») se termine par des remerciements à Dieu : « In thèse victories, who is to be most highest lauded, but God »?
3. Expédition de 1523 (celle que célébra ^VvMon; supra, p. 115); Ellis, Original Lelters, 1" série, t. I.
impulsion au commerce avec les pays lointains; après avoir envié les découvertes des autres, les Anglais commencent à découvrir pour leur compte ; ils ont à leur solde Jean Cabot qui vit le premier l'Amérique du Nord (1497) et Sébastien Cabot, gouverneur sous Edouard VI, de la compagnie fondée « pour la découverte des régions inconnues ». Ils augmentent leur tralic dans la Méditerranée et nouent des relations avec la lointaine et obscure Russie, cberchant, de ce côté encore, cette route des Indes que tant d'autres nations devaient aussi jalonner et frayer. Les étrangers sont frappés de celte activité; un Crée qui visita Londres eu 15i5 note dans son journal : « Presque tout le monde ici... poursuit des entreprises commerciales... les navires arrivent de tous les pays, chargés de toute sorte de marchandises • ».
Les ports sont en pleine activité, Londres s'enrichit. Ce qui est fort important pour le roi, Londres n'est pas un foyer de mécontentement, mais de loyalisme; l'exemple de la capitale, son esprit, les livres (|u'elle imprime ou inspire sont d'un grand secours pour retenir la province et contrebalancer les mécontentements locaux. Londres produit les chroniques de Hall où il est montré que tout ce que fait le roi est bien fait ; Londres abrite la retraite de Starkey et c'est là qu'il rédige son dialogue où l'on voit « que le roi n'est sujet à aucune loi- ». Quel chemin parcouru (à rebours) depuis Richard II-'! Londres imprime et répand les chaleureux appels à la concorde du savant helléniste sir John Chcke, qui veut l'union à tout prix, quoi qu'on puisse dire
l.Travels of JS'icander Nucius of Corcyra, éd. Cramer, Camden Society, 18il, V. pp. 9 et 12.
2. « He may ryglit well and justely be suhgecte to no law ». Dialogue, p. 168.