LE DÉBUTS DE LA RÉFORME
entrain et sans mettre jamais plus de logique dans ses systèmes. Il attaque les princes au profit du peuple et le peuple au profit des princes, avec la même vigueur; il répand, d'un même zèle, des doctrines d'indépendance et des doctrines de servage moral. Dès sa jeunesse, au couvent, il a connu les extases et les tortures des mystiques du quatorzième siècle; telle de ses paroles remet en mémoire des vers du vieux Langland. A peine est-il sorti d'une crise de désespoir que son entrain le reprend ; il devient joyeux et exubérant; et alors, ce n'est plus Langland, c'est Rabelais qu'il rappelle ; les histoires malpropres se pressent sur les lèvres de ce mystique pâmé tout à l'heure aux pieds du Calvaire; il se plaît aux récits nauséabonds, il ferait honte, à ces moments, au frère de Chaucer; son vocabulaire est celui de Til Eulespiegel. Tout ce qui venait du maître étant jugé digne de mémoire, ses élèves et amis ont recueilli ses propos et c'est ainsi que nous les connaissons.
Par une de ces contradictions dont son cerveau est plein, cet ennemi des superstitions croit aux esprits et au loupgarou. Il conte les méfaits des incubes qui vont trouver les jeunes filles au bain et les rendent mères : « Il y a huit ans, à Dessau, je vis et touchai un enfant qui avait été changé en nourrice par les esprits et qui avait douze ans... .le dis au Prince d'Anhalt que si j'étais souverain du pays, je me hasarderais à être homicide en pareil cas et que je jetterais l'enfant dans la Moldau. J'exhortai les habitants de l'endroit à prier Dieu avec ferveur pour qu'il les débarrassât du diable; ce qui fut fait et, la seconde année après, l'enfant mourut ». On pense de quels soins fut entouré, pendant ce temps-là, le pauvre être ainsi désigné. Ces enfants sont, du reste, faciles à reconnaître « parce qu'ils épuisent leur nourrice » : recette qui dut avoir des conséquences fâcheuses pour plus d'un nourrisson affamé. Il ne faut pas
trop résister à ses penchants; Luther suit les siens et épouse une religieuse : « le célibat est, dit-il, une superstition extrêmement empestée » ; en drainant un étang qui baignait les murs d'un couvent de nonnes à Kome, « on trouva les crânes de six mille enfants qu'on y avait jetés et noyés ». Voilà, dit-il, où mène le célibat'.
En 1520, Luther publia à Wittenberg son premier traité méthodique, le fameux De captivitate babylonica EcclesÙB. C'est le livre contre les sacrements auquel répondit Henri VIII-. Dès lors ses écrits se multiplient; il donne aux Allemands la Bible allemande en 153^; bon gré mal gré, grâce à cette chaleur communicative qui lui était propre, il devient le chef de tout ce qui, en Allemagne, aspirait à une réforme. Il la cherche d'abord dans l'Église, et bientôt hors d'elle; la conciliation, plusieurs fois tentée, devient impossible et la condamnation prononcée par Léon X, dès 1520, est maintenue. Les adeptes du rebelle croissent en nombre, ses livres se répandent en F^uropc, on les trouve à Paris et à Londres; les jeunes gens les étudient à Oxford et à Cambridge. L'ancien augustin d'Erfurt, qui n'en voulait d'abord qu'aux pratiques et aux indulgences, se trouve avoir fondé une nouvelle religion et une nouvelle Église. Il était loin de le prévoir, et jusfju'à la fin, repris de ces
1. G. Brunet, Les Propos de table de Martin Luther, Paris, 184-1, 8°, pp. 40, 42, 88, 89.
2. De Captivitate iinbylonica Ecclesix prxliidium Martini Lutheri, '^^'ittenborg [1520], 4". Luther y examine, pour chaque sarrcinenl, ce qui esl d'origine divine cl ce qui est, selon lui, d'origine |>apal(>, c'esl-à-dlre humaine. Il nie le pouvoir qu'auraient ])a|ie8 ou évéques d'imposer des règles aux hommes : « Ncque Papa, ne<|ue Episcopus, neque ulius hominum habet jus unius s>llabas constiluendn; su|>cr christianum hoininom, nisi id flal ejusdem consensu. Quicquid aliter fit. tyrannico spirilu (il ». C'était condamner d'avance Calvin, et protester contre la constitution des Églises réformées. A la fin du volume, un bois représentant deux chiens qui se déchirent, et la devise « heta libertas u.