P. de Nolhac, Érasme en Italie, 1898, pp
;5. 0 giusto, o santo, o eterno raonarca,
0 Somme Giove per noi crociflsso, Clie chiudesti la porta ove si varca Per ire al fonde dello scuro abisso...
Morgante Maggiore, Invocation du chant II.
4. IléiïUffjJLai TÔv xoivôv Traxépa te xai Y.(t^y]-(e\i.6yix, tô yewSe; Ttôiv à;îo6£{tevov, è; oùpavôv xat tôv àxpaiçvîj (i£Ta<jTy)vat y&poy , tôv (auutiv-Ôv toîc O).y[xutoiç ôeoï; (TUY)(op£ij(70VT« "Iaxy ov. 'Eyw (J-sv o-jv yjxiptù xotoûxto (l)(iiXy)xw; àvSpt, oy [AEtà ID-àxcûva (s^r.priffôw 5È Xôyou 'Api(TTOTéXri;) dOBWTEpov oùx EçuffEV r^ EX- >,â;. Migne, Patrologie grecque, t. CLXI, col. 695.
10 LÉPOgUE DE LA RENAISSANCE.
jrloirc de ses ancêtres, à celle d'Isotta son amie et des lettrés illustres de son temps.
Le nu qui, jadis, était le premier châtiment des damnés aux portails des églises, n'inspire maintenant ni effroi, ni honte; on s'est habitué au contact des dieux. Aucun artiste ne représenterait plus, comme au portail de la cathédrale de BAle, les morts sortant du tombeau et passant précipitamment leurs habits pour se rendre avec décence au Jugement dernier. Les élus de Michel-.\nge sont nus comme ses damnés. C'est à peine si l'on voile la nudité d'une femme couchée au tombeau d'un pape. La Justice étendue sur la tombe de Paul III Farn»'*se. à Saint-Pierre, demeura nue jusqu'à l'heure de la réaction anti-païenne où le Bernin la vêtit, par ordre supérieur, de la tunique de bronze qui la couvre encore aujourd'hui. Partout le nu et partout limage des dieux; jusque dans les lettres ornées des Bibles protestantes, jusque dans les pamphlets furibonds de Tyndale, dont les encadrements offrent aux regards les GrAces dansant autour de Vénus, nues toutes les quatre '.
Tout ce qui est beau semble divin, partant sacré : divines les langues anciennes que parlèrent Platon et Virgile, divines les langues modernes que parlent Arioste et Ronsard; divines les statues antiques, divines les formes vivantes; peu importe l'usage fait de la beauté; elle est divine, partant sacrée. « Punissez de mort la femme insensible, non celle qui met fin aux angoisses d'un fidèle amant », dit le Renaud d'Arioste aux moines d'Ecosse, et tout le monde est de son avis :
Rinaido iicbbe il coosenso universale.
Les inscriptions perpétuent la mémoire d'un gracieux
1. El pour que nul n«? s'y trompe, le mot XipiTt; est inscrit dans la gravure. Obfilience of a Christen Mnn, Marbourg, 1528.
corps féminin; des médailles sont frappées, des monuments élevés à la gloire de la fragile, de « la divine Isotta ^ ».
Les semences qu'apportaient les Grecs de Bzyance tombaient en terre préparée. Quand ils parlèrent, les Latins d'Italie reconnurent leur voix; les nouveaux venus ne firent que hâter un épanouissement qui commençait, en ce pays favorisé, dès le quatorzième siècle. L'esprit de la Renaissance qui inspire la lettre de Bessarion avait animé déjà Pétrarque et avait guidé la main d'artistes comme Ghiberti, modelant les portes du Baptistère.
Entre les deux panneaux du concours de l'i.01, la municipalité florentine n'hésita pas. Dans le cadre étroit de sa maquette, comme un théologien sous les fermoirs de son livre, Brunelleschi, le rival malheureux, avait essayé de résoudre dix problèmes au lieu d'un et de traiter, à sa manière, de omni re scihUi. Exemple de naturalisme, restes du passé gothique associés à une gauche imitation des anciens, effort pour que, sous le ciseau, le bronze parle, crie, exprime les suprêmes terreurs, et même la révolte d'une victime innocente : ce n'est là qu'une partie des problèmes que l'artiste s'était flatté de résoudre à la fois. A la même heure, en vue de la même porte du Baptistère, traitant le même sujet, Ghiberti est harmonieux, discret, pondéré, il est classique déjà à la manière de nos dramaturges qui relégueront dans la coulisse leurs duels et leurs assassinats; les émotions trop vives sont épargnées au regard; nul effort visible, aucune fièvre apparente ; mais une ordonnance noble , de belles lignes , l'attention concentrée sur un grand effet unique, il semble appartenir à un autre siècle : il regardait vers l'avenir.
En couronnant Ghiberti, Florence s'était déclarée pour
I. « D. Isotlœ Ariminensi B. M. Sacrum, MCCCCL ». Inscription de son lombeau.
HISTOIRlî LITTÉUAIRE. — T. II. 2
l'art nouveau; cet art prospère. Palladio étudie à Rome les monuments antiques et s'applique ensuite à faire de Vicence une ville romaine; pas une rue sans quelque œuvre de lui; il voulait vulg-ariser les formes favorites des ancêtres latins : ses imitateurs sont parvenus, dans la suite, à les rendre vulgaires. Pour le comprendre, il faut se reporter au seizième siècle; plus le style contrastait avec le îj^othique, le vénitien, le lombard, plus la rupture avec le moyen Age était nette, et plus l'enthousiasme était grand. Commodité, possibilité d'habiter, goûts antérieurs d'ornementation riche et bizarre, usages séculaires, tout était sacrifié au désir de se rapprocher de l'antique ; on jugeait faire par là œuvre pie et sacrée. Palladio construisait pour la ville un théâtre « Olympique »; pour les marquis Capra, une Hotonda, maison de campagne à la romaine, avec de belles lignes, de belles ordonnances claires; maison inhabitable à la vérité, mais qu'importe? il avait imité Rome!
De proche en proche, comme un flot de marée, le mouvement gagne vers le nord. Un échange littéraire constant, les guerres, l'occupation prolongée de l'Italie septentrionale, facilitent la diffusion sur notre sol des idées nouvelles. Les rois de France s'enthousiasment pour elles; Léonard de Vinci passe chez nous les trois dernières années de sa vie; François I" protège le poète Alamanni; il fonde le « Collège Royal » ou Collège de France pour qu'on y enseigne le grec, l'hébreu, le latin, la médecine et tout ce que la nation devrait savoir. Le renom de l'enseignement parisien se répand au loin, comme jadis; on voit affluer dans nos collèges des jeunes gens do tous les pays, et, parmi eux, quantité de princes et de grands personnages qui viennent se soumettre aux rudes disciplines alors en honneur, aimant mieux recevoir le fouet que de continuer à ne rien savoir, et profitant de l'hospitalité de la France,
« nourrice des arts, patrie de toutes les nations* ». En France comme en Italie, on se passionne pour l'antiquité et. pour la beauté, pour les manuscrits grecs, les vierges de Raphaël, les portraits de Titien. Les dieux reviennent; rendues à la vie par Jean Goujon, les naïades se penchent sur nos fontaines ; du marbre auquel Germain Pilon demande les vertus Théologales sortent les Trois Grâces. Les dames se pressent à la cour de François P'"et.y paraissent, dit Brantôme, « comme déesses au ciel ». On aime avec choix les œuvres modernes et sans choix tout ce qui est antique. Aux fêtes données à Henri II, lors de son avènement, par la ville de Lyon, les costumes sont « à Fantique » ; Diane, montrant» sa belle jambe », porte la courte tunique qu'on lui voit dans les statues; ses compagnes sont coiffées « à la nymphale » ; douze gladiateurs se battent « tout à l'antique » ; il y a aussi un combat de galères « tout à l'antique », et les bateaux, ajoute Brantôme qui nous donne ces détails, sont représentés « à l'antique, ainsi qu'on voit aux anciennes antiquités romaines ». Rien que le mot enchante les oreilles : ancien, antique; on se plait à le répéter.
Des deux côtés des Alpes la terre a reçu la semence ; la moisson lève. L'heure, pourrait-on croire, d'un dernier renouveau pour la langue latine est venue; le rêve de Pé-
1. Sur l'enseignement de Paris au seizième siècle, son éclat au dehors, les princes qui le fréquentent, les coups qu'ils reçoivent pour le bien de leur éducation (« quorum mores non simplici lantum admonitu formentur, sed acri reprehensione, quum est opus, etiam castigatione, plagis, verberibus, quœ omnia accipiuntur... vultu modestissimo »), voir le témoignage de l'Espagnol Vives (Dialogues, 1539, Opéra, Bàle, 1555, t. I, p. 50); celui de l'Allemand Hentzner, 1598 [Itinerarium, Nuremberg, 1612, p. 85); celui (pas toujours anssi favorable) de l'Écossais Buchanan :
At tu, beata Gallia, Salve, bonaruiu blanda nutrix artium...
Sermone comis, patria gentium omnium Communis.
Opéra omnia, éd. Ruddiman, Leyde, 1725, 2 vol. 4"; t. II, p, 292.
trarque va s'accomplir; le latin sera l'idiome universel; le • règne de Home sera rétabli; le laurier sera réservé aux auteurs de nouvelles Africa.
Mais, chose singulière, les grandes œuvres des penseurs et des poètes, pénétrés d'admiration pour Tantiquité, sont en langue vulgaire ; et le môme phénomène se produit, à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle, dans tous les pays de l'Europe lettrée. Plus que jamais, en ce temps de vénération pour Rome, les idiomes modernes et non plus le latin, servent à la composition des chefsd'œuvre. Arioste publie son Orlando en 1515, Rabelais son Pantagruel en 1533, Ronsard ses Odes en 1550. Les poètes les plus épris de la Rome antique expriment leur admiration pour elle chacun dans son langage national : Castiglione se sert de l'italien, du Rcllay du français (Spenser plus tard de l'anglais pour célébrer les ruines saintes :
Sacrés coteaux, i-t vous, saintes riimes. Qui le seul nom de Rome retenez, N'ieux monuments qui encor soutenez L'honneur poudreux de tant d'âmes divines... Las! peu à peu, cendres vous devenez*.
Les deux grands Italiens du quatorzième siècle avaient poui*suivi chacun un rêve différent; Dante croyait à l'avènement des langues modernes, « de cette élocution vulgaire que nous recevons de nos nourrices et parlons sans règles » ; cet humble langage était capable des plus hautes beautés,
1. Antiquitez île Roiiu, 1558. C'est (comme l'a montré M. A. Morel-Faliu, lievue d'Histoire Littéraire de la France, I, \k 97) une traduction du sonnet de Casliglione :
Supcrbi colli e voi sacre ruine. (I5«7]
Oa en a des versions espagnoles. Spenser traduisit les Àntiquilet en anglais :
Vo sacrpd ruines, and yr trai^icli siglits, Whicli oncly doo ilie ii;ime <ii ii.inie rciain, etc.
il avait ses règles et ses lois; il existait une poétique en langue vulgaire, « scientia poetandi viilgariter* ».
Pétrarque, au contraire, quand Vamour des lettres vint remplir une existence qu'il ne pouvait plus consacrer à Laure, ne pensa qu'avec une sorte de honte au renom de ses écrits italiens, « nugellas meas vulgares... juvéniles ineptias », comme il les appelait'-; il voudrait pouvoir les oublier et que tout le monde les oubliât comme lui. Il ne comptait pour survivre que sur ses œuvres latines 3. Son grand ami Boccace était, à ses yeux, un auteur latin; il ne connut son Dècaméron que par hasard, Tannée d'avant sa mort, et se contenta de le parcourir : « Si je disais que je l'ai lu, je mentirais : le livre est fort gros, il est composé en prose et dans le parler vulgaire * ». De Rome vient toute grandeur, toute noblesse, toute mâle vertu ; rien n'est durable de ce qui n'est pas romain ; Dante est en grand danger de voir son renom s'éteindre car, s'il a obtenu, écrivait Pétrarque, « la palme de l'éloquence », c'est seulement de l'éloquence en langue vulgaire. « Adonné jadis au même style, ajoutait-il, j'exerçais mon esprit dans la langue vulgaire; je ne connaissais rien de plus élégant et je n'avais
1. Il Trattaio de vulgari Eloquentia, per cura di Pio Reyna, Florence 1896, 8°, p. 4. Dante écrivit cet ouvrage : « cum neminem ante nos de vulgaris eloquentia doctrina quicquain inveniamus tractasse ». 11 discute, avec plusieurs questions puériles (langue parlée par Adam et Eve en Paradis : « Fuit ergo liebraicum ydiouia illud quod primi loquenlislabia fabricarunt »), de grands problèmes d'un intérêt permanent, par exemple, au livre VI, chapitre VI : « Quod ex cognitione diversorum auctorum perficitur scientia poetandi vuigarlter », p. 143.
2. Lettre à Pandolfo Malatesla, seigneur do Rimini, 4 janvier 1372-3.
3. En particulier sur cette Africa inachevée, consacrée à Scipion, et qui lui avait valu le laurier. Texte dans Citadella, Padova a Pelrarca. Padoue, 1874, 4°, p. 393.
4. Il écrit cela à Boccace même. {Opéra, Bâle, 1581, fol., p. 540.) Sur la date et loccasion de cette lettre, voir mon essai Did Chaucer meet Petrarch? d^ns la Nineteenth Century, juin 1896.
pas encore appris à aspirer plus haut «.Dans le Décaméroiij une histoire l'avait touché, celle de Grisélidis; c'eiU été pitié qu'elle périt dans la ruine qui menaçait, pensaitil, tout écrit en langue vulgaire, et il lui fit cet honneur insigne de la mettre en latin pour assurer sa durée.
L'heure annoncée par ce grand précurseur est maintenant venue; et c'est le rêve de Dante qui se réalise, non pas le sien; le renouveau est pour les langues modernes, non pour le latin; son Africa demeure inédite, tandis que les « ineptiaî juvéniles » de l'amant de Laure sont réimprimées, d'année en année, dans toutes les villes d'Italie*. Les langues modernes prennent leur place définitive dans le monde, au temps même marqué pour leur disparition. On les contemple, on les admire, on les aime, on se plaît à les orner, on travaille à leur « illustration ». C'est que les esprits ne sont plus exclusifs; on admire maintenant toute bcautt' .'la beauté du nu et celle des draperies, la beauté des anciens et celle des modernes. Les esprits sont plus vastes; ils sont audacieu.Y et assagis à la fois; ils sont pleins de fougue, et ils sont maîtres de leur fougue; ils ont reculé les bornes du monde; ils découvrent dans l'homme une nature qua.si divin»' et dans les dieux une nature quasi humaine; ils osent tout sans s'étonner de rien. Apollon ravit par ses accords les poètes et les muses, et Platon s'entretient avec Aristote dans cette même salle du Vatican où les prélats et les P^rcs deTKglise disputent sur le Saint-Sacrement-'. Les langues modernes étant susceptibles de beauté, ont, comme les anciennes, le caractère divin ; elles seront, à leur tour, le langage des dieux. J'écris en italien, dit Bibiena, et je n'estime pas moins ma langue « que le latin, le grec ou
1. FtdiUon» à \en\w en 1470. 1*73, U74. H77, Rome li71. 1473, Padoue 1472, Milan 1473. lk>logne 1476, Naple* 1477. etc.
2. Chambre <• de ]a signature », peinte par Kaphaël au Vatican de 1508 à 1511.
l'hébreu » ; elle m'est si précieuse « que je ne la donnerais pas pour celle d'aucun pays^ ». Et cet autre, à qui l'on a fait chèrement payer son enthousiasme « pour les magnanimes vers d'Homère ou de Virgile », le grand poète de la Renaissance française, Ronsard, croit-on que, pour toute son admiration du passé, il eût une idée médiocre de l'idiome national? « C'est un crime de lèse-jnajesté, écrit-il, d'abandonner le langage de son pays, vivant et florissant, pour vouloir déterrer je ne sais quelle cendre des anciens - » !
Car il faut noter une autre cause de ce phénomène : le sentiment de la nationalité va se développant chez les peuples. Le phénomène est à double face ; les lumières se répandent, on se connaît mieux les uns les autres, et l'on est frappé à la fois par la beauté des modèles et la différence des nations. Imitez les anciens, inspirez-vous des Italiens, crie-t-on aux jeunes gens; et des voix autorisées, les mêmes voix souvent, leur crient aussi : mais, sur toute chose, soyez de votre pays.
Un pont sert très bien à faciliter les communications et à marquer aussi une frontière; souvent il la marque mieux que le torrent sur lequel il est jeté; il y a d'autres torrents, mais il n'y a qu'un pont-frontière, on ne peut s'y tromper, la limite y est peinte. Par l'étude des langues, les communications devinrent plus faciles et, en même temps, les limites plus certaines : ceux qui les dépassèrent furent vus de tous et des protestations s'élevèrent contre eux. Les plus grands admirateurs de l'antiquité et de l'Italie insistent sans se lasser : il faut admirer Pétrarque, mais il ne faut pas pétrarquiser —
1. Comedia nobilissima et ridiculosa intitulata CoZawrfra, 1526, Prologo [\^ éd. 1521).