Préface de la Franciade
Quel siècle éteindra ta mémoire, O Boccace! et quels durs hivers Pourront jamais sécher la gloire, Pétrarque, de tes lauriers verts!..
Jamais on n'a mieu.x dit : or ces vers sont tirés d'une pièce intitulée : D'écrire en sa langue. Du Bellay veut seulement rappeler l'exemple donné par ces grands hommes qui écrivirent le Canzoniere et lo Décamcrun dans l'idiome de leur patrie; de môme qu'ils ont été italiens, nous, soyons français. A ceux qui, comprenant mal ces conseils, imitent de trop près et croient enrichir la langue par des emprunts excessifs, les railleries ne manquent pas : celles de (ieofl'roy Tory, de Uahelais, d'Henri Estienne et de hien d'antres. Méprisons ces « escumeurs de latin », écrit Geoffroy Tory, qui « diforment » la langue et croient parler admirahlcment quand ils disent : « Transfrétons la Séquane au diluculc et crépuscule, puis déambulons par les quadrivies et platées de Lutèce et comme vérisimilcs amorabundes, captivons la benivolence de l'omnigène et omniforme se.xe féminin* ». Dans le temps où cet enrichissement de la langue par emprunt préoccupait maints esprits, où Jacques Grévin, « médecin à Paris », traduisait Vésale, « pour enrichir, s'il m'est possible, notre langue* », la crainte d'une atténuation de la nationalité se propageait parallèlement et, ce (jui montre la vivacité toute nouvelle de ce sentiment, c'est que les plus savants étaient les plus empressés à jeter le cri d'alarme. Prenez garde, s'écriait l'illustre helléniste Henri Estienne , grand est le danger :
C-ar, de mots étranfjers faisant une mêlée, (]arde7. hien qu'un matin ces mots tant précieux,
1. Champ/leury au quel est contenu lait et science de la deue et rrnye proportion des lettres, Paris, \àVJ, fol. (privilège de 1320).
2. Les l'ortrnicts nnalomiques de toute-i les parties du corps humain, Purii, 1560. fol. (âvertiMement).
Comme oiseaux passagers ne prennent leur volée, Et cet honneur aussi ne s'envole avec eux*.
L'agitation est extrême, les voix sont éloquentes, les esprits sont jeunes et vigoureux. Ils connaissent les modèles et ne s'y asservissent pas. Ils adorent l'antiquité, mais veulent être de leur pays et de leur temps, « aimant certes mieux être », dit Ronsard,
En ma langue ou second ou tiers ou le premier Que d'être sans honneur à Rome le dernier.
Ils sont ivres de poésie et passionnés de gloire, « la gloire, seule échelle par les degrés de laquelle les mortels, d'un pied léger, montent au ciel et se font compagnons des dieux » .
Tel est l'état des âmes chez les peuples pénétrés d'idées latines. Remontons vers le nord et voyons comment ce mouvement se manifeste en Angleterre.
Les printemps sont tardifs sous les hautes latitudes. Pendant qu'en Italie le renouveau est dans tout son éclat, à Londres et à Oxford on ne dépasse pas la période probative ; on apprend la grammaire ; on fait ses classes ; on en est encore aux semailles; le temps des moissons est lointain.
Dans la ville de Bruges, en 1474, parut un livre en prose anglaise où était racontée l'histoire légendaire de Troie : « Ma plume est usée, y lisait-on; ma main fatiguée et tremblante; à se fixer trop longtemps sur le papier blanc, mes yeux se sont obscurcis... et comme, d'autre part, j'ai promis à divers gentilshommes et à des amis de leur envoyer cet ouvrage aussitôt que possible, j'ai étudié et pratiqué à
1. Project, du livre, intitulé : De la precellence du langage François, Paris, 1579, 8".
grands frais l'art de mettre un livre en impression, en la manière que vous pouvez voir ici. Les plumes et Tencre n'ont pas servi à former cette écriture comme cela se pratique pour les autres livres; on a voulu que tout le monde à la fois pût avoir celui-ci. C'est ainsi que toutes les parties de ce Recueil des Histoires de Troie, imprimé comme vous voyez, ont été commencées un jour et finies le môme jour ». Deux ans plus tard, l'enceinte de Westminster s'ouvrait pour recevoir les presses de William Caxton, l'imprimeur et traducteur du Recueil, et le premier imprimeur anglais'. Ce procédé nouveau pour lui, et qui lui causait à luimême tant de surprise, s'était répandu, depuis bien des années déjà, sur le continent. Des recherches récentes ont montré que ses premières traces certaines se rencontrent en France, à Avignon. Procope Waldfoghel, de Prague, nanti de « deux A B C en acier, deux formes en fer, une vis en acier, quarante-huit formes en étaiu et diverses autres formes », pratique, dès HV4, avec l'aide d'un serrurier et de plusieui*s apprentis, cet art étrange mentionné alors pour la première fois : « ars scribendi artificialitor- ». Mais on ne
1. Né dans le Kent (V. à ce sujet E. J. L. Scoll, Atheuxum du 13 avril 1895) en \i2Q ou peu après-, apprenti mercier à Londres; établi comme marchand |)endanl de longues années dans les Flandres, protégé de Marguerite, duchesse de Bourgogne, sceur d'Edouard IV d'Angleterre et troisième femme de Charles le Téméraire; il achève, le 19 sepl. 1*71, sa traduction anglaise du Itecueil composé en français par Raoul le Fèvre, et l'imprime, avec l'aide de Colard Mansion, en 1471 : Heniyell of the Ilislonjes of Troye (réiniprimé par W. Uorris, Londres, Quaritch, 1893). 11 s'établit à Westminster dans l'hiver de U7r>-7 : les comptes de location des immeubles qu'il occupait subsistent en partie (notes de E. J. L. Srolt, ithenxum des 21 mai et 11 juin 1892); le premier livre imprimé en Angleterre fut ses Dictes nnd snyengis of the
Philosoplires, 1477. Pour plus de détails, voir notamment, W. Itlade.s Life and typogrnphy of W. Cajton, Londres, 18fti, 2 vol. 4", et E. Gordon Dufl", Early printed Books, 1893, 8", chap. vin. Caxton mourut à la fin de 1491. Sur les )>remier8 imprimeurs anglais de province, voir Alinutt, dans Bibliographica, 1896, t. Il, pp. .»3, 150, 276 et s.
2. Abl>é Requin, Origines de l'Imprimerie en France, Paris, 1891, 8%
possède aucun produit des presses de Procope. Le premier texte que nous ayons, imprimé en caractères mobiles, est l'indulgence de Nicolas V, ikok, pour encourager à la guerre contre les Turcs, au lendemain de la chute de Constantinople; le premier livre est, selon l'opinion commune, la Bible « Mazarine », finie à Mayence, le 15 août 1456. .
Les premiers monuments de « l'art d'écrire artificiellement » sont des ouvrages religieux : indulgences, bibles, psautiers, constitutions papales; un texte classique, le De Officiis de Cicéron est publié, pour la première fois, par Schoefier en li65; le catalogue, imprimé par le même, des livres qu'il vendait en 1469, contient encore une majorité d'écrits religieux; il y a cependant quelques exceptions et notamment la Grisélidis àe Boccace mise en latin par Pétrarque : « Item historiam Griselidis, de maxima constantia mulierum ».
Les premiers imprimeurs, tous allemands, sont en même temps libraires et marchands ambulants; Fust et Schoeffcr viennent à Paris en 1466 et 1468 pour vendre leurs livres. Ulrich Gering et deux antres Allemands s'établissent dans l'enceinte de la Sorbonne, comme Caxton allait s'établir ù Westminster, et publient leur premier livre en 1470. L'influence du milieu se fait aussitôt sentir ; dès leur arrivée Gering et ses compagnons impriment les auteurs anciens : Virgile, Salluste, Perse, Juvénal, et, à la différence de Caxton, ils les impriment en latin (1470-73).
Les progrès des idées nouvelles furent plus lents en Angleterre. Caxton déploie une activité incessante, il publie plus de trente ouvrages pendant ses trois premières années de séjour à Westminster; son esprit ni sa main ne sont jamais en repos; il traduit et imprime sans relâche et facilite en son pays la dift'usion des idées. Ses lumières toutefois sont faibles et ses admirations naïves; il vénère l'antiquité,
mais il ne la connaît que par ouï-dire; il la comprend comme on la comprenait au moyen Age; il en est resté au temps où les dieux de l'Olympe, couverts d'armures des fabriques de Milan, dirigeaient l'artillerie des Grecs devant les mure de Troie-la-Grande. Il ne disputera pas sur la finale d'un mot latin ou sur la ponctuation d'une phrase; jamais il n'aura place dans l'académie d'Aide Manuce. Il est de son pays bien plus encore que de son temps. Xi sa fréquentation des imprimeurs continentaux , ni son séjour de plus de trente ans hors d'Angleterre, ni sa connaissance de la langue française n'ont eu d'action sur sa tournure d'esprit; son goût, ses jugements, son humour sont anglais.
11 est pratique et, donnant une attention spéciale à sa clientèle de gentilshommes, il cherche à mettre en leurs mains les livres les plus dignes, à son sens, de figurer dans leur bibliothèque. Le moyen Age et le passé national y seront surtout bien représentés. La part de la religion est faible dans la série de ses livres; celle des textes latins ou grecs est nulle; si lié qu'il fi\t avec l'abbé de NVestminster qui venait le voir familièrement dans sa boutique et lui montrait de vieilles chartes anglaises dont ni l'un ni l'autre ne pouvait comprendre le sens ', Caxton imprima surtout pour les profanes.
C'est pour eux qu'il publia, en anglais, un petit nombre d'ouvrages antiques : le De Amicitia et le De Senectute de Cicérou, les Métamorphoses d'Ovide et, à ce qu'il crut, V Enéide de Virgile. Rien de plus caractéristique que cette dernière entreprise, achevée en ti90. Un jour, dit Caxton,
1. n And aiso my lordc abbot of Westmynsler deJ do showc lo me laie ccrlayn cvydfncps wrylon in olde englyssbe, Tor to reduce il in-to our englvMhe now usid. And certaynly it was wrelon in suche wyse thaï il was more l>ke lo dulche Ihan engly^slie ; I coude nol reduce ne brynge il lo be iinderslonden ». Carions F.ncydos, liQO, éd. Culley el Furnivall, Enrhj Knglith Text Soriettj, iSlio. p. 2.
« n'ayant aucun ouvrage en train, j'étais assis dans ma chambre de travail, avec beaucoup de brochures et de livres autour de moi; un petit livre, traduit depuis peu, de latin en français, par quelque noble clerc de France, tomba sous ma main. Ce livre s'appelle V Enéide; il fut écrit en latin par ce noble poète et grand clerc, Virgile; je parcourus le livre et me mis aie lire ^.. » La beauté du langage et l'intérêt du sujet le frappèrent, et il se. décida à traduire ce chef-d'œuvre, « qui, sans doute, n'est pas destiné à exercer les rudes esprits des campagnards, mais qui convient pour les clercs et pour les nobles gentilshommes qui aiment et comprennent les faits d'armes, l'amour et la noble chevalerie ». Il a fait de son mieux, comme il convenait dans une entreprise si importante, évitant les termes trop rares et les termes trop bas; sachant, du reste, qu'il est bien indigne <( de prendre sur lui une tâche si noble et si haute ». Tâche moins haute qu'il ne croyait; le petit livre tombé sous sa main et traduit si dévotement, subsiste; il avait paru à Lyon en 1483 et contient un des travestissements les plus ridicules qu'ait jamais subis l'épopée virgilienne. Les gravures sont dignes du texte : Énée porte l'armure du quinzième siècle ; mais c'était précisément sous ce costume que Caxton se le représentait, et il n'eut jamais le moindre doute sur les dires de son modèle qui affirmait traduire du latin « ce présent livre , compilé par Virgile, très subtil et ingénieux orateur et poète, intitulé Enéide ».
Le moyen âge attire Caxton bien plus que l'antiquité; les gentilshommes pour qui il imprime ne sont pas encore las de Charlemagne, d'Arthur, de Blanchardin et d'Églantine, du Roman de Renard, des apologues attribués à Ésope et des merveilleuses histoires de la Légende dorée. Tous ces