Supra, t. I, pp. 443 et s
devant Dieu ; Dieu est tout, sa grâce est tout ; elle seule nous sauve. Dieu la donne librement ou la refuse; nous naissons tout damnes ou tout sauvés; seul Adam jouit de son libre arbitre avant le péché; sa descendance en est privée; elle marche, quoi qu'elle fasse, vers le bonheur ou vers le feu éternel, selon le vouloir divin.
Cette doctrine si peu pratique, si illogique, si difficile à appliquer et à comprendre, aussi prodigieuse et pleine de mystères qu'aucune de celles qu'enseignait TÉglise romaine, fut acceptée de tous les réformés : le froid Calvin l'enseigna tout comme le fougueux Luthor; Genève l'adopta comme Wittenberg, en haine de Kome, par opposition au système des œuvres dont avaient découlé tant d'abus : si bien que ce mouvement, commencé au nom de l'indépendance humaine et du libre examen, par protestation contre les doctrines toutes faites, imposées d'autorité par le clergé, aboutit logiquement à une servitude pire que l'ancienne. Sauvé ou condamné d'avance, l'homme naît inerte; aucun mérite ne lui est possible, sa volonté est un leurre : « Nullum potest esse libcrum arbitrium' ».
N'est-ce pas, dès lors, lâcher la bride aux passions? Quelle sera la sécurité de l'État et que deviendra l'ordre civil? Il faut répondre, car les princes s'inquiètent. Avec une peine infinie, au milieu de contradictions et d'obscurités inévitables, Luther, Calvin et leurs adeptes de France, d'Allemagne et d'.\ngleterre, invoquant, à la fin, pour dernier argument le mystère, tâchent de démontrer l'erreur de ceux qui, se fondant sur la prédestination, « voudraient que les hommes véquissent pêle-môle, comme rats en paille- ». Ils
1. Conclusion du De Servo Arbilrio de Luther (1" éd. Wittenberg, 1525), en réponse au De Libero Arhitrin d'Érasme.
2. Voir notamment, dans Vinslitulinn de la Religion Chrétienne de Calvin (Genève 1561, 8-; i" «\liiion, Bâie, 153«, en latin), le chap. ii, liv. Il :
affirment que nous sommes tenus de faire de bonnes actions, bien qu'elles ne servent à rien ; que Dieu les attend de nous, sans nous en savoir aucun gré, et que nous sommes libres d'examiner les Écritures, moyennant que nous ne nous écartions pas de la vraie interprétation : celle du pape est fausse, mais celle de Calvin est vraie ; et si Ton s'écarte de la vérité, le bûcher n'est pas un châtiment trop fort : c'est une erreur de croire, dit encore Calvin, qu'il soit « défendu- à tous chrétiens d'occiri » ; et il agit conformément à sa doctrine.
Les esprits aventureux seront toujours une minorité. Les masses humaines sont rarement dévorées par la fièvre des dangereux inconnus; elles laissent partir les pionniers en avant; à eux de trouver l'éloquence ou la force nécessaires pour faire croire aux Eldorados lointains; s'ils y parviennent, ils seront docilement suivis et la foule ne leur demandera pas compte des calculs d'après lesquels ils auront pu établir la théorie de leurs voyages. Les saint Paul et les Christophe Colomb sont rares; les foules aspirent aux bonheurs certains et aux vies éternelles assurées; elles préféreront toujours aux angoisses de la recherche personnelle les religions toutes faites et les Amériques toutes trouvées.
Mais dès qu'elles croient, elles se précipitent, et sous leurs
« Que l'homme est maintenant despouillé de franc-arbitre » (p. 180); le chap. XIV, liv. III, sur l'inutilité des œuvres; le chap. xxi, liv. III : « De l'élection éternelle par laquelle Dieu en a prédestiné les uns à salut et les autres à condamnation » (p. 736).