‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 52 sur 290 · Jiemains, p · texte numérisé non relu

Jiemains, p

nistrcs de l'Église pour en faire des contrôleurs de la monnaie?... Je voudrais bien savoir qui contrôle le diable dans la paroisse de l'évêque pendant que l'évêque contrôle la monnaie »? N'avons-nous pas un noble qui puisse contrôler la monnaie? alors mettons à la monnaie un palefrenier, un savetier, un porteur d'eau; mais que les évêques retournent à leurs ouailles; qu'ils imitent saint Paul qui ne faisait pas partie de « l'épiscopat assis » ; c'était « un évoque nomade et prêcheur^ ».

Si des discours pareils ne suffisaient pas à changer les catlioliques anglais en protestants, du moins ils servaient à aviver le souvenir des revendications traditionnelles; ils propageaient Tidéc qiiune réforme était nécessaire, et qu'il fallait des changements. La diffusion de la Bible anglaise annotée ou commentée dans le sens protestant secondait puissamment la même cause.

Comme pour le dogme, les idées d'Henri VIII sur la Bible en langue vulgaire ne s'écartaient guère des anciennes idées catholiques : la traduire, disait-on, n'était pas contraire à la foi, mais il y avait tant d'inconvénients à le faire que peut-être valait-il mieux s'abstenir. Vulgariser le texte, c'était mettre à la portée de tous la possibilité d'interpréter, de discuter, de se faire une croyance et une religion à part, ce qui ne manqua pas d'arriver; c'était augmenter les causes de changement; pour ce motif, Rome craignait l'entreprise etCromwell en était partisan.

Le temps, toutefois, était passé où Ton pouvait se con-

1. Sermon of the plotigh {Sermons, pp. 66, 67, 68). Même ton familier dans les sermons «oathecard », oh Latimer monlre l'analogie entre les commandements du Cbrisl et le jeu de cartes appelé « Iriumph ».

tenter des explications du « bon et simple curé » (mot de Brantôme) ; dans cet âge de curiosité et de savoir, le nombre de ceux qui voulaient se rendre compte par eux-mêmes de leurs croyances avait terriblement grandi; les langues modernes avaient reçu de la Renaissance un prestige inattendu : toutes raisons pour que des traductions fussent entreprises. More en reconnaissait la nécessité; il recommandait la prudence et le respect : il ne faut pas discuter l'Ecriture Sainte par passe-temps, après boire, « quand le vin est venu et le sens commun parti » , et imiter ces audacieux « qui la traitent plus familièrement qu'un chant de Robin Hood ». Mais il ne saurait être question de ne pas la traduire ; les partisans de l'abstention ne donnent que des raisons absurdes, « cinq d'entre elles ne valent pas une figue »; les langues grecque, hébraïque et latine étaient « jadis aussi parfaitement vulgaires que la nôtre ^ >>.

Erasme avait soutenu la même thèse avec une émotion rare chez lui; il s'était contenté, en érudit qu'il était, de publier les textes grec et latin des évangiles : Novum Ins triimentum ; mdâs d'autres les traduiraient, et il facilitait leur œuvre 2. Dans sa préface, dont il ne peut écrire la première page sans nommer Mercure, Orphée, Amphion, Cicéron, Socrate, Alcibiade, Alexandre, Marsyas et Périclès, il fait tout à coup trêve d'érudition et dit : <( Je m'écarte passionnément de ceux qui voudraient refuser aux igno-

1. Dialogue... of... ymages and relyques, 1528, Workes, pp. 240 et s. Le dialogue est entre More et un messager; More n'est pas loin de s'associer à toutes les idées de son interlocuteur; il lui prête son style, son esprit et son genre d'argumentation ; il recommande seulement un usage circonspect de ces traductions que réclame le messager; il est d'avis que le» langues classiques « wer as verye vulgare as ours ».

2. Novum Imtrumentum omne, diligenter ab Erasmo Roterodamo recognitum et emendatum, non solnm ad Grœcam veritatem, verumetiam ad multoruni utriusqiie linguae codicum... fidem. Bâie, chez Froben, 1516, fol. (textes grec et latin).

rants la lecture des Livres Saints traduits en langue vulgaire : comme si le Christ avait enseigné une doctrine si obscure qu'à peine quelques théologiens la pussent comprendre; comme si c'était une sauvegarde pour la religion chrétienne de demeurer voilée. Que les secrets des rois restent cachés, rien de mieux; mais le Christ a voulu répandre, le plus possible, son secret. Je voudrais que les moindres femmes fussent en état de lire les évangiles et les épltres de saint Paul, qu'ils fussent traduits dans toutes les langues et mis à la portée, non seulement des Écossais et des irlandais, mais des Sarrasins et des Turcs. Le premier point, c'est de connaître. Mettons que beaucoup riraient, du moins quelques-uns comprendraient. Je voudrais que le laboureur à sa charrue en chantât des versets, le tisserand à son métier, le voyageur au long de sa route ; que les Évangiles fussent le sujet de toutes les convei-sations entre chrétiens. Nous sommes en effet tels, à peu près, que nous font nos convereations quotidiennes ». C'était le cri du jour; on en trouve l'écho partout, en France, en Angleterre, en Allemagne, en vers et en prose ; en vers, chez Marot :

O bienheureux qui voir pourra Fleurir le temps où l'on orra Le laboureur ù sa charrue.

Le charretier parmi la rue Et l'artisan en sa boutique, Avecques un psaume ou cantique, En son labeur se soulager.

Peu après la publication d'Érasme, des traductions étaient commencées, en français par Lefèvre d'Étaples, en allemand par Luther, en anglais parTyndale. Les traductions anglaises surtout abondèrent et se répandirent à un nombre prodigieux d'exemplaires : « Je me permets d'annoncer à Votre Altesse, écrivait à Henri VIII son aumônier Edouard

Lee en 1525, que j'ai appris, de source certaine, à mon passage dans ce pays (la France), qu'un Anglais, votre sujet, a, sur les instances et sollicitations de Luther, traduit le Nouveau Testament en anglais et compte arriver, dans peu de jours, avec ce livre, en Angleterre. Je n'ai pas besoin de signaler à Votre Grâce le danger d'infection qui en peut résulter si on n'y prend garde. C'est là le meilleur moyen de remplir le royaume de Luthériens. Car les opinions perverses de Luther sont toutes fondées sur des textes de l'Écriture, pris tels quels et mal compris, ainsi que Votre Grâce l'a montré, par plusieurs exemples, en son livre royal. Tous nos ancêtres, les chefs de l'Église d'Angleterre, ont interdit et proscrit, avec la plus grande diligence, la pubHcation des bibles anglaises^ ». Si quelque chose pouvait encore aviver la soif d'avoir ce livre, c'était l'opposition des autorités et le martyre du traducteur. Rien n'y manqua.

Edouard Lee était bien renseigné. L'Anglais était William Tyndale ; il avait quitté l'Angleterre l'année d'avant, avait séjourné près de Luther et s'était mis en devoir de traduire, sur les textes grec et hébreu, en s'aidant de la Vulgate et de la traduction de Luther même, la Bible entière. Son Nouveau Testament, traduit surtout d'après le texte d'Érasme, fut imprimé le premier, partie à Cologne, partie à Worms en 1525 et arriva en Angleterre l'année d'après; son Pentateuque parut en 1530 ^. Tyndale écrivait d'un style sobre et

1. Ellis, Original Letters, 3" série, t. II, p. 74. Sur l'histoire de la Bible anglaise, voir W. F. Moulton, The Biatory of th'e English Bible, Londres, 1878, 8°, et le petit travail de R. Lovett, The printed English Bible, Londres, 1894.

2. Texte réimprimé par J. ï. Mombert, W. Tijndale's Five books of Moses, New- York, 1885, 8°. Son Nouveau Testament a été réimprimé en fac-similé par Fry, 1862. Sur les originaux suivis par Tyndale, voir : The sources of Tindale's New Testament, par J. L. Cheney, Anglia, t. VI.

190 LA RKFORMK.

fier; venu le premier, il a donné le ton à ses nombreux successeurs, y compris les rédacteurs de la version dite « autorisée ». Sa vénération pour le texte sacré et sa confiance dans les mérites de la langue anglaise le soutenaient dans sa tâche; « car, affirmait-il, la langue grecque se rapproche bien plus de l'anglaise que de la latine et, quant à l'hébreu, il concorde mille fois mieux par ses qualités avec l'anglais qu'avec le latin. Les tournures de langage se ressemblent tellement dans les deux langues, que, pour des milliers de passages, on n'a qu'à traduire en anglais mot à mot ». Ceux qui parlent de la « rudesse » de l'anglais sont d'« hypocrites menteurs* ». Tyndalc laissa son œuvre inachevée. Sur l'ordre du roi, ses livres furent brûlés, et luimême, à la requête de la cour anglaise, fut pris et étranglé à Vilvorde aux Pays-Bas, en 1536. La môme année, pour satisfaire à une demande toujours croissante, sept éditions parurent de son Nouveau Testament.

Mais déjà d'autres efforts venaient corroborer les siens. Si le roi était peu enclin à favoriser la Bible anglaise, son ministre Tétait beaucoup, et Cromwell, à ce moment, passait pour plus puissant que le roi. Il avait trouvé pour cette œuvre un écrivain selon son cœur, Miles Coverdale, homme instruit qui avait jadis fréquenté chez More; nature souple, très différent de Tyndale et mieux fait pour servir une cause, en cas de nécessité, par ses délations que par son martyre. On le voit signaler secrètement à son maître les prêtres réfractaires, un vitrail de Thomas Becket qu'on a omis de crever, des chandeliers conservés sur un autel; bientôt, si on n'y prend garde, les cierges reparaîtront. H dénonce le modérantisme de l'évéque de Lincoln, les méfaits des libraires de Londres qui vendent, par amour du

Page 1