CHAPITRE I
Le champ immense qu'offre aux regards l'époque d'Elisabeth déconcerte d'abord et éblouit : tant d'œuvres, tant d'éclat, tant d'ombres! On songe à ces forêts « dévoyables » des romans de chevalerie où se perdaient et se retrouvaient les errants, parmi les merveilles et les monstres, sans jamais rien comprendre à la topographie de leurs bois privés de chemins. Au long usage cependant, l'accoutumance se fait, l'œil s'habitue à l'obscurité des ramures et à la lumière éclatante des clairières; les points de repère apparaissent, les masses importantes dominent dans le souvenir les immensités monotones, et pourtant fleuries et jamais indifférentes, traversées au cours de l'aventureuse exploration. La répétition de certains faits et particularités frappe l'attention et demeure dans la mémoire. Au sortir de cette prestigieuse époque, appelée Elisabeth aine, quoiqu'elle n'atteignit tout son éclat qu'assez tard dans le règne et le garda fort avant sous le règne suivant, on aperçoit nettement quelles en ont été les grandes caractéristiques. En résumant ses impressions on trouve que ce furent :
La multiplicité des intérêts éveillés, des aspirations, des curiosités et des études, se manifestant par les explorations du monde matériel et du monde scientifique et littéraire ; époque de Drake, de Raleigh, de Frobisher et de Bacon, illustrée par maints voyages de découverte et d'instruction, où se prépare la colonisation de l'Aniérique et où les classiques anciens et étrangers sont lus dans l'original ou traduits en nombre plus considérable que jamais : le tout hérité de la Renaissance qui acquiert maintenant seulement son plein épanouissement en Angleterre ;
Une fierté nationale et une passion pour la patrie qui font vénérer et admirer, et du moins minutieusement décrire, tout ce qui est d'elle : présent et passé, histoire, littérature, langage, sol, climat, mœurs, ville et province;
Une puissance lyrique poussée à un degré incomparable : si répandue que ses merveilles se retrouvent partout, à propos et hors de propos, dans les odes, les drames, les comédies, les sermons; sublime ou ridicule suivant l'heure, magnifique ou intempestive ;
Le don d'observation matérielle et morale, très répandu aussi, parfois isolé, parfois associé au précédent, ce qui donne un lyrisme rattaché à la terre et par là plus humain ; grâce à cette faculté précieuse, satires, romans, comédies, tragédies, essais, récits de voyage prennent un intérêt permanent, même quand ils sont dus à des plumes malhabiles ; ce que néglige le critique littéraire est recuQ^li par l'historien ;
Enfin, et s'étendant à tout le reste, une fécondité, une faconde et une activité merveilleuses : époque de poètes infatigables, traitant tous les sujets, sur tous les tons, animant les multiples personnages d'innombrables drames qui débordent de vie (actions figurées, au spectacle desquelles se délectent ces amateurs d'action), chantant le passé, le présent, leurs amours, les gloires nationales, les
louang-es de Dieu. Le sol était presque nu au commencement du siècle, mais le labeur avait été grand, il renfermait en son sein d'abondantes semailles; maintenant la moisson lève.
Aux premières heures du jour, le jeudi, 17 novembre 1558, le Parlement, qui tenait séance en prévision de la mort imminente de Marie, apprit qu'elle avait rendu l'esprit et proclama la princesse Elisabeth reine d'Angleterre, de France et d'Irlande.
La fille d'Anne Boleyn et d'Henri VIII avait vingt-cinq ans. « C'est, écrivait, l'année d'avant, l'ambassadeur de Venise, une personne d'une grande élégance, tant de corps que d'esprit, bien que son visage soit plutôt agréable que beau ; elle est grande et bien faite ; son teint est beau quoique blême; ses yeux sont beaux; ses mains surtout sont belles et elle a soin de ne pas les cacher... Elle est d'intelligence et de jugement supérieurs^ ». Élevée à une rude école, entourée de périls dès le berceau, fille d'une femme épousée pour ses attraits et décapitée pour adultère; déclarée bâtarde par acte du Parlement et demeurée telle aux yeux des catholiques, elle avait, à grand'peine, évité le déshonneur sous Edouard VI et la mort sous Marie : le déshonneur par l'infamie de Thomas Scymour, frère débauché du protecteur, qui, Henri VIII à peine mort, recherchait la main de ses deux veuves et de ses deux filles, épousait Catherine Parr, décédée peu après, compromettait Elisabeth et montait enfin sur l'échafaud pour haute trahison. La jeune princesse avait passé, sous le règne de Marie, par
1 . Rapport de Giovanni Michèle, 1557. Ellis, Original Letters, 2« série, t. II.
de dangereuses alternatives de faveur et de disgrâce. Le jour du couronnement de sa sœur, elle fait partie du cortège et on la trouve suivant la nouvelle reine, dans un beau carrosse rouge, aux côtés, qui l'eût cru? de la dernière survivante des femmes d'Henri VIII, la grande « cavale des Flandres », Anne de Clèves qui, tranquille et bien nourrie, avait, dans sa retraite, vu d'un regard calme, couler les années et tomber les tètes. Un an plus tard, Wyatt, fils du poète, s'est révolté et Elisabeth est h la Tour, en danger de mort.
Si elle était née dans des circonstances périlleuses, elle avait reçu du ciel les qualités et les défauts nécessaires pour sa défense; l'éducation et l'expérience avaient affermi ses dons naturels. En commun avec sa sœur Mario, elle avait le courage personnel, l'endurance physique, l'intelligence ouverte, et surtout l'intrépide volonté des Tudors. Mais tandis que la fille de Catherine d'Aragon, la pelite-lille d'Isabelle la Catholique, était incapable de mentir, de transiger ou même, souvent, de simplement surseoir, la fille d'Anne Boleyn eût rendu des points, comme on le vit bien, au Valois le moins scrupuleux et au Médicis le plus retors. « Je ne sais que dire de ce gouvernement à la Machiavel », écrivait, treize ans après l'avènement d'Elisabeth, un de ses plus fidèles serviteurs, « j'ai peur que Sa Ilautesse ne fasse une étrange figure dans l'histoire* >;. L'isolement et la surveillance auxquels on l'avait soumise dans son enfance, les avances intéressées qui lui furent faites l'avaient habituée, de bonne heure, à compter sur elle-même et, à chaque
1. L'archevêque Parker à Rurghley, 19 raai 1572. Correspondence of Parker, 1853, p. 391. Un de ses plus fidèles courtisans et admirateurs, sir John Ilaringlon, voulant faire son éloge, dit : « By art and nature logether so blended, it was difTicuIte to fynde her righl humour at any tyrne ». Lettre de KKMS, A'ugx unliqux, 1804, t. 1, p. 357.
nouvelle réussite, à compter davantage sur elle seule. Dénouer les intrigues ou en former, lui sera par la suite un jeu, un exercice agréable et depuis longtemps familier.
Privée de la tendresse maternelle et des joies du foyer, elle a reçu une éducation masculine. Son intelligence claire et pratique a été rendue plus pratique encore; son cœur peu tendre a été rendu encore moins tendre. Elle est fort instruite; outre l'anglais, elle parle et écrit couramment le français et le latin ; elle parle italien, a de sérieuses notions de grec. Elle a l'esprit vif et la répartie prompte. Tard dans la vie, mécontente d'une harangue de l'ambassadeur de Pologne, elle peut improviser, dans un latin énergique, et sans hésiter un instant, une verte riposte dont elle est aussi fière que d'une bataille gagnée i. Infatigable à cheval, elle tire juste, danse bien, joue agréablement de la virginale. Bref, aux qualités que Machiavel souhaite à son Prince, elle joint celles que Castiglione recommande à son Courtisan.
Pas plus, d'ailleurs, que ce courtisan, elle n'a de passion pour les lettres anglaises, gloire de son siècle. Gomme lui, elle s'intéresse, de préférence aux Latins, aux Grecs, aux Italiens, aux Français. Elle envoie un diamant à Ronsard; elle continue sur le trône à lire Salluste ; elle se fait une récréation de traduire VArt poétique d'Horace, ou la Consolation de Boèce, et son manuscrit autographe a été retrouvé naguère au Record Office 2. Mais les lettrés nationaux ne lui
1. Sir Robert Cecil raconle l'incident à Essex, résume les deux harangues (celle de la Reine commençait par : « Expectavi Legationem; mihi vero Quer&lam adduxisti ») et conclut : « Si vous avez le temps d'écrire avant votre départ, ne manquez pas de mentionner le plaisir que vous avez eu à connaître son éloquente et sage réplique ». Greenwich, 26 juillet 1597; Ellis, Original Letters, III, i, 41. Voir aussi sa réponse à Bodin sur la question des promesses de mariage : Mémoires de Ncvers, 1665, 1, p. 555.
2. Et publié par VF.arly Engllsh Text Society, avec un fac-similé : Queen Elizabetli's Englishings, éd. Caroline Pemberton, 1899.
ofiFrent qu'un plaisir d'ordre secondaire. Il n'y a aucune comparaison entre elle et les Stuarts, y compris son successeur, Jacques I", entre elle et les Valois ou les Bourbons de France, entre elle et les princes italiens de son temps. Ronsard est l'ornement de la cour d'Henri II et de Charles IX; il échange des vers avec ce dernier, comme Lyiidesay en avait échangé avec Jacques V d'Ecosse. Kien de pareil à Londres. Elisabeth est, à cet égard, une exception dans l'Europe du seizième siècle; elle sait le nom de quelquesuns des principaux écrivains de son pays, et qu'ils la chantent pompeusement, comme ils doivent; les preuves d'estime qu'elle leur accorde sont minimes. Son goût pour tout ce qui est spectacle la fait assister à des représentations scéniques de diverses sortes : drames classiques et romantiques, féeries, pastorales, moralités, tragédies latines et comédies anglaises; perdues dans cette multitude figurent quelques pièces de Shakespeare, mais elle semble avoir été frappée surtout par leur côté bouffon. L'anecdote grasse, la forte plaisanterie lui agréent mieux que les subtilités des « amouristes )) et des lyriques de son temps'. Les llatteries énormes la chatouillent délicieusement. Dix fois, vingt fois, cent fois, sans se lasser, sûrs de ne pas dépasser la mesure, les poètes lui garantissent qu'il est bien heureux pour les trois déesses qu'elle ne soit pas venue, elle quatrième, sur le mont Ida. Paris n'eût regardé qu'elle, car elle réunit la beauté de Vénus, la sagesse de Pallas, la splendeur de Junon, sans parler des mœurs de Diane. Elle est, d'ailleurs, elle-même, le « meilleur poète de son temps », le meilleur
1. Ex. : Arte of English Poésie, 1589, écrit par un de ses familiers (Puttenham?), éd. Arber, pp. 65 el s., 274-5, 292. Le héros d'une anecdote rabelaisienne, racontée pour faire rire la reine, est son propre père Henri VIII. « Hcr Highnesse lovethe merrie taies », écrit sir John llarin^ton qui la connaissait bien et traduisit pour elle Ariosle. Mugx Anlinux, t. I, p. 166.
poète anglais de tous les temps, la gloire et le point d'aboutissement suprême de toute la littérature anglaise^. Les princes font en vain la guerre à sa vertu et le temps à sa beauté. « Il fallut attendre qu'elle fût .morte », écrit son contemporain, le poète John Donne, plus tard doyen de Saint-Paul, « pour oser dire qu'elle était vieille ^ ».
Ce n'est aucunement par l'encouragement aux lettres, que se manifesta son action, que son règne fut un grand règne, et qu'elle mérita le nom de grande reine. On serait surpris de l'unanimité avec laquelle ce nom glorieux lui fut donné si l'on regardait, en eux-mêmes, sa personne et son caractère; mais on ne l'est plus du tout si on considère, à la fois, la reine et son royaume. Jamais on ne vit, en même temps, situation plus difficile et caractère mieux fait pour s'y adapter. La concordance est si parfaite, si singulière, qu'il y a là presque un miracle, un lusus naturœ. 11 est impossible de supposer une répartition différente de qualités et de défauts qui eût donné des résultats aussi avantageux; plus de vertu, d'honneur, de droiture, de pitié humaine, eussent fait d'Elisabeth une plus noble femme, mais non un chef aussi profitable pour l'Angleterre de ce moment. Grand cœur, grand esprit, grand caractère, non; grande reine, oui.
Quand elle monta sur le trône, le royaume était divisé au dedans, déconsidéré au dehors : une tradition séculaire venait de se rompre ; c'était une croyance quasi superstitieuse que, sans une porte ouverte sur le continent, sans Calais, l'Angleterre étouffait, et son développement était arrêté : or Calais avait été pris par le duc de Guise et, pour la première fois, depuis un temps immémorial, les Anglais