Original Lelters. I, m, 22; 14 férrier
pagne, de la France, de l'Empereur et de tous; et elle a enrichi son royaume des proies enlevées à l'Espagne ^ ».
Comme elle respecte la limite des exigences de ses sujets, elle attend, en échange, que ceux-ci ne la chicanent pas sur la satisfaction de ses goûts et manies : une femme homme d'État est pourtant femme de quelque côté. Elisabeth a peu de passions mais beaucoup de manies ; elle cache plus facilement une haine qu'un dépit; elle peut se retenir dans les grandes choses, mais non dans les petites : elle jure, souffleté Essex (qui porte la main à son épée), caresse le menton de Leicester, au milieu d'une cérémonie à Westminster, en présence des ambassadeurs étrangers, embrasse un de ses courtisans, crache sur un autre ^ , comhle Monsieur de « baisers, privautés, caresses et mignardises ordinaires entre amants ^m; malheur à qui en jase ! Le puritain John Stubbe a la main droite tranchée. A cette date, Elisabeth pouvait aller aussi loin, comme l'événement le prouva; elle ne dépassait pas la limite dangereuse : Stubbe , après le supplice , ôta son chapeau de la main gauche en criant : (c Vive la Reine ^ » !
Par-dessus tout elle aime l'éclat; elle contribue à en augmenter le goût chez ses sujets : c'est par là principalement
1. Conversation du pape avec Giovanni Griti, ambassadeur de Venise, 19 mars 1588. Calendar of State papers... in... Venice, t. VIII.
2. Sur sir Matthew [Arundel?], pour le punir de ce que son manteau n'était pas à la mode. Témoignage d'Harington, Nugx Antiquse, t. I, p. 167.
3. Mémoires de M. le duc de Nevers, prince de Mantoue. Paris, 1665, 2 vol. fol,, 1. 1, p. 555.
4. 3 novembre 1579. C'était, dit un juge peu suspect, « un bomme de bien, grand zélateur de la religion et de sa patrie » {Mémoires de Nevers). Pour obtenir une condamnation, il avait fallu invoquer un statut de Marie Tudor, et même l'aggraver arbitrairement, carie statut avait pour objet de protéger l'époux de la reine, Philippe II, et non un simple prétendant. Un magistrat qui avait eu des scrupules dans ce procès fut envoyé à la Tour. Lettres de Stubbe et de sa femme dans Letters of eminent liierary mcn; Camden Society, 1843, pp. 40 et s.
qu'elle eut une influence directe et personnelle sur le développement artistique et littéraire de son temps. Tout ce qui brille l'attire; son cœur se contente de peu, mais son œil est insatiable; ôtez l'éclat, la pompe et l'ornement, la vivacité de son intérêt s'émousse, qu'il s'agisse d'un sujet grave ou d'un sujet frivole. Elle met des gentillesses de style jusque dans sa réponse au Parlement qui lui demandait la tète de Marie Stuart. Elle raffole des mascarades et des bals; fait admirer ses danses par les étrangers de passage, par Melville, par Brantôme; le sous-doyen de sa chapelle ayant inventé un carillon si parfait « qu'on n'a pas vu le pareil depuis l'ascension du Christ », elle lui en commande un, tout aussitôt, qui puisse accompagner, non pas des psaumes, mais des pavanes. Elle se plait aux décors; elle aimerait vivre dans un arc-en-ciel. Ses déplacements, de château en château, ruinent ses sujets, car ils connaissent ses goûts et savent quels durables mécontentements ils risquent de provoquer à ne pas les satisfaire. Ils ne peuvent lui offrir des arcs-en-ciel, mais ils lui offrent des feux d'artifice et des jets d'eau ; ils peuplent leurs parcs de dieux antiques et de héros de romans. Neptune et Lancelot, Guenièvre et Diane, les nymphes, les satyres, les fées, les sirènes saluent, dansent sur l'herbe, récitent des compliments, disent des vers latins, ouvrent les poternes, descendent du ciel, nagent dans les lacs, s'avancent sur des chars. Amour et Destin amènent un prisonnier, lié de chaînes d'or, sur un roc, et récitent des compliments :
Reine, dont le bel œil tient l'empire des cœurs...
Et la victime d'Amour, le prisonnier enchaîné, n'est autre que « petite grenouille », c'est « Monsieur », qui a trouvé là un des meilleurs moyens de plaire. Devant toute la compagnie, la reine « le baisa par plusieurs fois et le mena ju»-
qu'en sa chambre, puis le lendemain vint le trouver au lit pour voir comment il se trouvait du soir précédent* ». L'honneur d'une visite de la reine est si ruineux et si périlleux qu'on ne se le dispute guère ; on se recommande à Leicester pour qu'il fasse en sorte de diriger, par préférence, vers quelque voisin le tourbillon joyeux et dévastateur 2. La reine avait pour les bijoux et les toilettes une passion immodérée, notoire jusque dans les pays étrangers, commémorée par Ronsard; les robes de toute forme, et par préférence des formes les plus compliquées, emplissaient ses bahuts et ses armoires ; ses coffres regorgeaient de bijoux. C'était l'usage, à chaque visite, que le châtelain favorisé lui donnât quelque joyau ou bien une robe en souvenir. Tout ce qui tombait sous le regard avait pour elle de l'importance. « Elle voulut savoir de moi, écrit Melville, ambassadeur de Marie Stuart, quelle couleur de cheveux passait pour préférable, si les cheveux de ma reine ou les siens étaient les mieux, et qui des deux était la plus belle. Je répondis que ce n'était guère en matière de beauté que l'une ou l'autre pouvait donnera reprendre. Mais elle tenait à sa demande et insista pour savoir qui je trouvais la plus jolie. Je dis qu'elle était la plus belle d'Angleterre et ma reine la plus belle d'Ecosse. Mais elle insista encore; je répondis qu'elles étaient, chacune, la plus belle dame de son pays, que Sa Majesté était plus blanche, mais que ma reine était bien jolie. Elle demanda qui des deux était la plus grande; je répondis : ma reine. — Alors, dit-elle, elle est trop grande, car je ne suis moi-même ni trop grande ni trop petite ».