Mémoires de Nevers, 1665, I, p. 556, année
2. Ellis, Original Letters, I, 11, 266 et s. La reine blâmait ces dépenses du bout des lèvres (Pultenham, English Poésie, 1589, éd. Arber, p. 301); on savait ce que ce « blâme » voulait dire.
Telle elle était alors, telle la vit TAUemand Hentzner en sa soixante-sixième année* et telle elle demeura jusqu'à la fin : tout aussi amie de l'éclat extérieur, tout aussi peu mystique, aussi peu attendrie, aussi peu rêveuse; comptant plus sur elle-même que sur autrui et sur sa nature que sur ses médecins, refusant de prendre les remèdes, continuant de chasser et de danser jusqu'au moment où les forces lui manquèrent, gardant sa promptitude de repartie et son humour; goûtant les spectacles agréables aux regards jusqu'au jour où ses yeux se fermèrent. Le 16 février 1603, elle reçoit encore en audience à Kichmond un envoyé de Venise, nouvellement arrivé : « La reine, écrit celui-ci au doge, était vêtue de taffetas blanc et argent; son corsage était ouvert quelque peu par devant et montrait sa gorge toute entourée de perles et rubis jusqu'au sein... Ses cheveux étaient d'une couleur claire que la nature ne saurait produire ; elle avait de grosses perles en forme de poires autour du front... une couronne impériale sur la tête, une quantité prodigieuse de pierres et de perles sur toute sa personne et même au-dessous de la taille : ceintures d'or couvertes de pierreries, pierres isolées, escarboucles, rubis, diamants; une double rangée de grosses perles aux poignets». Au moment où l'envoyé entra, la musique, qui jouait, comme d'habitude, des airs de danse, se tut, et l'étranger put vite s'apercevoir qu'il n'avait pas affaire à une idole muette. « Soyez le bienvenu, monsieur le Secrétaire, dit Elisabeth; ce n'est pas trop tôt que la I\épubli(juo envoie saluer une reine qui l'a toujours honorée » ; et comme le Vénitien tâchait de justifier ces retards et expliquait l'objet de sa mission, qui était le redressement des méfaits commis par les pirates anglais, la souveraine répondit , en ez-
1. En 15'J8; Itinernrium, Gernianix, GalUx Anglix, Noriabergc, samlibus Autoris, 1612, 4% p. 136.
cellent italien , que la question serait étudiée : « Mais sachez bien, en tous cas, que mon royaume n'est pas si dégarni d'habitants qu'il ne puisse se trouver quelques méchants drôles dans le nombre i». Elle mourut le mois suivant, dans ce même palais, après quarante-quatre années de règne.
Outre l'influence directe qu'elle exerça par des goûts si marqués et des exemples si visibles, elle eut encore sur son peuple une influence indirecte et, pour ainsi dire, négative : elle n'empêcha pas ; elle laissa beaucoup faire et dire. Elle donna, du moins, cette faculté à la portion de ses sujets qui, au lieu de s'acharner à défendre telle ou telle nuance de convictions religieuses, conformèrent docilement leur croyance à ses règlements et firent leurs affaires, chantèrent leurs chansons, dialoguèrent leurs pièces, entreprirent leurs voyages de découverte et de piraterie, sans se mettre martel en tète pour des questions de textes, de cierges, de surplis ou de bonnets carrés. Une partie de la nation souffrit durement, une autre, la plus considérable, s'épanouit librement : et justement l'heure des grandes floraisons littéraires était venue. A ce résultat contribua le compromis qu'elle imposa à ses sujets, en matière de croyances, et qui valut à ses Etats plus -d'années de paix intérieure que n'en connut alors aucun pays d'Europe.
A l'avènement d'Elisabeth la question religieuse dominait toutes les autres : on peut même dire qu'il en fut ainsi pendant tout son règne. Plus qu'ailleurs sa circonspection na-
1. Calendar of State papers... in... Venice, t. L\. Lettre de Giovanni Scaramelli, p. 533.
turelle et le sens de ce qui convenait à son peuple la servirent. Le doute sur la voie à suivre était possible au début; les catholiques avaient encore pour eux le nombre; mais les protestants avaient l'activité, l'énergie, l'esprit d'entreprise, le ressort et l'élan que donnent des persécutions cruelles mais non mortelles; leur nef un peu moins grosse tenait mieux la mer. Elisabeth gagna du temps : il fallait laisser reposer les ondes agitées, on verrait mieux alors dans quel sens elles se mouvaient. On pouvait s'y tromper d'abord ; les courants les plus forts ne se distinguaient pas à la surface. Un aussi bon observateur que l'ambassadeur de Venise écrivait au doge, à la fin du règne de Marie : « Généralement parlant, les Anglais vivent comme vit leur prince et croient ce qu'il croit; ils obéissent à ses ordres, cédant, non à une impulsion morale, mais à la crainte de lui déplaire; ils suivraient, avec tout autant de zèle, la religion musulmane ou juive si le roi en était et leur commandait d'en être' ». Elisabeth ne brusque rien; elle a des pourparlers avec Rome qui attend beaucoup de sa modération, la voit lutter contre les protestants extrêmes, se plaire aux cérémonies et prêter l'oreille à des projets de mariage avec tous les princes catholiques du continent. Elle avait promulgué des lois sévères contre les papistes, mais elle ne les faisait pas appliquer. Les partis avaient des craintes, mais non des certitudes, et les craintes étaient mêlées d'espérance. Thomas Staplcton, fervent catholique, qui n'était pas un optimiste aveugle, puisqu'il s'était établi au dehors, lui dédiait une de ses œuvres en 1565, et l'assurait de son loyalisme, persistant à espérer que, grAce à Dieu, « elle rétablirait l'unique foi catholique et apostolique de la chrétienté et extirperait le schisme et l'hé-
1. Rapport de Giovanni Michèle, 1557, dans EUis, Original Letters, 3« série, t. II.
rcsie 1 ». Le pape retenait ses foudres; il les lancera plus tard, trop tard : « Et privamus eandem Elizabeth de praetenso jure regni », 1570. A cette date, la partie est g-agnée, le courant est nettement établi, parfaitement visible, et les anathèmes de Rome sont de nul effet.
La reine le sait et en profite ; elle se rend bien compte qu'elle n'a plus à ménager maintenant aucun des groupes extrêmes, et il n'est pas dans sa nature de s'imposer d'inutiles contraintes. Les dissidents sont à ses yeux des rebelles, des trouble-paix et trouble-fêtes. Hooper dénonçait jadis les vains amusements, le goût des cartes entretenu même à la cour-. Elisabeth envoie à l'échafaud maintenant ceux qui troublent la fête : catholiques qui veulent le rétablissement de tous les anciens usages; puritains qui n'admettent la conservation d'aucun, et condamnent jusqu'aux plus innocentes distractions. Elle a entrevu de bonne heure, obscurément d'abord, et de plus en plus clairement ensuite, la possibilité d'un compromis respectant une partie des coutumes d'autrefois (avec la pompe et l'éclat qui lui plaisaient) et assurant au royaume les libertés morales nécessaires : la Bible ouverte et l'indépendance du joug romain. Ainsi se formera une religion à part qui ne sera ni celle du pape ni celle de Calvin, et une Église qui ne sera ni celle de Rome ni celle de Genève : la religion anglicane et l'Église établie d'Angleterre.
Cette entité abstraite, cet être de raison, cette Église nouvellement formée d'éléments disparates, était tout juste la combinaison destinée à suffire, en temps ordinaire, aux besoins assez simples du peuple. Il n'avait pas dans l'esprit, la rigueur logique de ce Français, à l'éducation clas-
1. The history of the church of Eng lande, compiled by YenerabJe Bede, Englishinan, Anvers, 1565, 4».