Faerie Queene (I. IV, chant xi
duit dans la nation un épanouissement général des facultés reçues des ancêtres. L'instinct des anciens pirates danois et normands reparait, et les exploits se renouvellent des anciens écumeurs de mer, pilleurs de villes et ravageurs de provinces, (jui avaient fait trembler l'empire des Carolingiens. La faconde des Celtes, des « vieux gentils Bretons », va reparaître aussi, avec un éclat plus grand encore, et le don (ïarf/ute logui, rendu aux poètes, tiendra la foule attentive, dans l'enceinte du Globe, à Southwark. Les Anglais s'aperçoivent qu'ils sont faits pour la mer; ils sont chez eux sur l'eau; le « chemin des baleines » des vieilles sagas, est leur grand'route; ils réalisent le vœu formé, au siècle précédent, par l'auteur du Libelle of Englyshe Polycye. h'autres, sans doute, s'aventurent en mer, et l'Espagne possède des empires sur lesquels le soleil ne se couche pas. Mais les Espagnols sont des terriens qui vont sur l'eau, et les Anglais, des marins si particulièrement faits pour la mer qu'ils perdent la moitié de leurs avantages dès qu'il leur faut effectuer quelque opération régulière sur le sol. L'Armada était moins une flotte qu'une ville flottante; la tactique de Médina Sidonia eût convenu pour la défense d'une place forte; ses officiers s'attendaient à des assauts et à des corps à corps; ils n'avaient pas idée du parti à tirer, en une telle conjoncture, de ces éléments mobiles : l'eau et le vent ; ils ne savaient ni s'en servir ni s'en méfier. Leurs gros vaisseaux bondés de troupes prêtes pour une sortie , lourds donjons de bois, offraient une cible vaste et presque immobile aux canons des Howard, Drake et Frobisher, que portaient des navires plus légers, plus rapides, mieux obéissants et surtout équipés de gens si à l'aise sur l'eau qu'il semblait que la mer fût leur patrie.
Mis à terre, ces mêmes gens étaient comme dépaysés; ils étaient hors de leur élément; la contre-armada anglaise,
envoyée dans les eaux de la péninsule en 1589, sous le commandement de Drake et de Norreys, échoua surtout parce que Norreys voulut risquer des opérations à terre, et ses hommes avaient affaire là, à rude partie, et perdaient leurs avantages ^
A toutes ces expéditions, l'idée d'enrichissement est associée. Les premières sont faites par des aventuriers sans foi ni loi, d'une intrépidité personnelle et d'une dureté pour autrui incroyables, qui pillent, ravagent, massacrent çà et là aux Antilles, au Brésil, au Pérou, torturent les pilotes étrangers pour les faire parler, lestent leurs navires de trésors enlevés à Philippe, sont pendus par les Espagnols, comme pirates, s'ils se laissent capturer et faits chevaliers par Elisabeth s'ils reviennent. S'enrichir est une entreprise anoblissante. Hawkins s'enrichit à faire la traite des noirs; sa seconde expédition est commanditée par Pembroke, Dudley et la reine elle-même. Ayant bien vendu ses nègres, il a un retour triomphal ; Elisabeth lui donne des armoiries, dont le cimier rappelle sa marchandise, et consiste en un « demi-maure enchaîné ». Leurs aventures, leurs succès, leurs espoirs plus merveilleux encore, la fabuleuse Manoa, capitale du pays de l'or, que Raleigh tâcha toute sa vie de découvrir, les dépôts de pyrite trouvés par Frobisher à l'extrémité septentrionale du continent américain.
1. C'est le fameu\ « voyage de Portugal v. Les Anglais firent d'importants ravages et brûlèrent nombre de navires, mais ne purent installer le prétendant portugais et perdirent plus de moitié de leurs effectifs. Malgré la vivacité d'une déception d'autant plus forte que le départ de l'expédition avait été salué avec un enthousiasme extrême, et qu'on en attendait merveille, la reine sut montrer son tempérament d'homme d'État : pour empêcher le découragement et masquer l'échec, elle remercia hautement les chefs et leurs troupes, pour leur « succès » (car elle ne voulait pas que le pays eût le sens de l'échec) et pour une vaillance égale à celle qu'aucune nation montra en aucun temps. Calendar of State Papers ; Domestic, 7 juillet 1589. En des cas pareils, les gouvernements faibles font fusiller l'amiral Byng.
et qu'il prenait pour du minerai d'or', enflamment les imaginations : les jeunes gens des meilleures familles, les Cavendish, les Raleigh, les comte de Cumberland (maître es arts et chevalier de la Jarretière) partent pour voir le monde et s'enrichir ; des poètes, conteurs et dramaturges en font autant. Les plus grands personnages du royaume, à commencer par la reine et sans excepter le sage Cecil lui-même, risquent des fonds dans ces entreprises dont on se partage ensuite les produits : barres d'or et d'argent, bijoux, perles, émeraudes, épices précieuses. Le retour d'une expédition met tout le pays en joie ; si Londres n'est pas encore le centre du commerce universel, du moins y tient-on déjà, à l'occasion de ces retours, de grandes enchères où se vendent les produits du monde entier.
Quelques essais de colonisation permanente sont tentés, avec peu de succès, mais de grandes conséquences : Gilbert occupe un coin de Terre-Neuve ; Grenville et Lane, envoyés par Kaleigh, installent en Virginie, une première escouade de colons, que Drake dut, il est vrai, rapatrier un an plus tard, 1586. Mais ce sont surtout les expéditions pour s'emparer des galions espagnols ou piller les trésors amassés aux colonies qui excitent l'ardeur des nouveaux sea rovers.
1. « Nostre rapilaine nous vint retrouver au navire avec bonnes nouvelles, car il nous assura des grandes richesses qui estoyent cachetés au ventre de ces montagnes stériles et désertes... L'es|>érance de nous voir tous jouissans de grandes richesses nous apporta une grande joye, et lit oublier à ceux qui estoyent restez au navire, tous les travaux qu'ils avoyent endurez ». La (I jiierre de mine u est aussitùt chargée sur les navires, o Les pierres de ce continent à l'Amériqu** reluisent et eslinccllent si tresrort, quand \c soleil frappe dessus, (ju'on diroit proprement que c'est or ». L'événement prouva le contraire; l'or était bien sous ces latitudes et les sauvages en assurèrent les voyageurs; mais le fait n'a été avéré que de nos jours par les explorateurs de l'extrême nord-ouest et de la région de Klondyke. La navigation du capitaine Martin Forifùsher anglois... m Canner 1577, traduction française Irt'S libre, rédigée d'après une copie manuscrite, publiée dès l.">78, et dédiée à M. de Hault par 1 érudit calviniste Nicolas Pilbou.
Drake, déjà célèbre par la mise à sac de Nombre de Dios ea 1572, part de Plymouth, le 13 décembre 1577, sur le Pélican de cent tonnes, rebaptisé en cours de route Golden y^mf/ et accompagné ^divV Elisabeth de quatre-vingt^ tonnes. Enrichi par ses pirateries antérieures, tout aussi dur qu'avant pour lui et les autres en cas de besoin, il n'a garde de s'imposer d'inutiles privations; son navire est luxueusement installé; il a des musiciens, de la vaisselle d'argent, des parfums ; avec cela beaucoup d'armes, force canons, et deux dessinateurs pour relever le profil des côtes. 11 cingle vers le Brésil, passe le détroit de Magellan, ravage les villes espagnoles du Pacifique, prend tout ce qui est bon à prendre : or, bijoux, vases précieux, espagnols ou portugais, trouvés dans les galions ou dans les églises. Crainte d'être poursuivi, il se lance dans l'inconnu : mais c'est à peine l'inconnu pour lui; tant qu'il est sur mer, il est chez lui; il touche à Mindanao, relève le Cap, puis Sierra Leone, et rentre en Angleterre le 26 septembre 1580, premier Anglais qui ait fait le tour du monde. Il est accueilli avec une explosion de joie indescriptible, ramenant un navire littéralement lesté d'or et d'argent ^. L'enthousiasme gagne jusqu'à la reine même, à la nouvelle de tant de bulin ; elle fait porter la précieuse cargaison à la Tour 2, et remettre à Drake
1. On a l'inventaire détaillé de la partie métallique de celle précieuse cargaison, qui comprenait, sans parler des pierres et bijoux, des lingots d'argent pesant 22.899 livres 5 onces; des lingots d'or pesant 110 livres dix onces; de l'argent brut pesant 15.121 livres. Lettre de Tremayne à Walsingharn, 24 décembre 1580, Calendars of State Papers; Domestic, 15i7-80, éd. Lemon, p. 691.
2. Lettre d'Elisabeth à Tremayne, 24 octobre 1580; de Tremayne àWalsingham, 18 novembre 1580, Ibid., pp. 682, 686. Le navire Golden Ilind fut longtemps conservé comme une relique nationale. Hentzner, qui le vit en 1598, note dans son journal : « Primum nobis occurrit navis nobilissimi istius pyratsB Francisci Draci qua totum terrarum orbem... circumnavigasse dicitur, cujus reliquiœ mémorise causa adhuc ibi adservatur ». Itinerarium, Nuremberg, 1612, p. 13i.
dix mille livres sterling" pour sa part de profit; elle impose silence à quelques envieux qui avaient osé parler de cruautés et de pillages, elle va voir le navig-ateur à bord, le fait chevalier sur le pont de son navire, et rapportant à Dieu le succès de ses pirateries, comme faisaient les commerçants de sa capitale à chaque entreprise heureuse, elle lui donne des armoiries avec la devise : Auxilio divino!
A cette expédition, la plus brillante de l'époque, succédèrent d'innombrables voyages dans toutes les directions, pour découvrir la route de la Chine par l'Ouest, par l'Est, pour étendre le commerce, créer des colonies, capturer les richesses espagnoles, brûler les navires de Philippe : voyag-e de Cavendish autour du globe, sur les traces de Drake; de Davis sur colles de Frobisher panmi les glaces du pôle. Le monde, immense un moment, aux yeux des successeurs immédiats de Colomb, se rapetisse; ce n'est plus une merveille que d'en faire le tour. Tout se tient maintenant, tout se touche; des actes commis au loin dans l'immensité des mers, ont une répercussion inattendue; parler d'un « nouveau monde » était bon pour Vespuce et les premiers explorateurs; il n'y a qu'un monde en réalité, une petite planète, dont les habitants sont solidaires. Deux ou trois Anglais, pénétrant aux Indes « avec une honnête et courtoise audace », comme dit la lettre d'Elisabeth les recommandant au Grand Mongol, sont fort .surpris d'être arrêtés eu route et emprisonnés par les Portugais. Pourquoi? demandent-ils. « Parce que maître Drake, passant aux Moluques (en 1580, quatre ans avant) a déchargé ses canons sur un galion du roi de Portugal* ».
Jusqu'à la fin de son règne et malgré de nombreux déboires, la reine s'associa aux principales de ces entreprises,
1. Voyages de Fitchel Newbery, 1583-91, dans Arber, Knglish Garner. t. III, p. 181.
aventurant de l'argent ou prêtant quelque navire. Les chefs d'expédition ou leurs seconds en écrivaient le récit au retour et toute une littérature de voyages, à laquelle des hommes de génie rattacheront volontairement plus tard leurs Robinsons et leurs Gullivers, commença alors, rédigée en une prose nerveuse, simple et rude, sans la moindre prétention, et qui contribua puissamment à entretenir dans le peuple anglais le souvenir de ces aventures et le désir de les renouveler. L'absence d'emphase, de poésie et de sentiment est un trait caractéristique de l'ensemble de ces œuvres; jamais on n'écrivit dans un style plus matter of fact et jamais explorateurs ne virent d'un œil plus froid tant de spectacles inattendus , tant de richesses et tant de misères. Un autre trait remarquable est leur optimisme : ils passent par les pires dangers, souffrent les plus cruelles privations, sans être le moins du monde émus ni découragés; ils voient en beau des pays où les glaces du pôle, le soleil des tropiques, les jflèches des sauvages, les fièvres, le scorbut, la famine, le manque d'eau ont failli les tuer. Ils s'approvisionnent de pingouins secs, et les voilà « rafraîchis » et réconfortés pour longtemps ; les îles que Davis découvre dans les solitudes glacées de l'extrême nord lui semblent vertes et charmantes. Ils n'ont pas le sens de l'échec et la conscience du désastre ; les pires déceptions les trouvent inébranlables; vaincus par l'ennemi ou par les éléments, ils rentrent le cœur haut et l'esprit en joie : il s'en est manqué de rien qu'ils réussissent; ils réussiront la prochaine fois ; il faut recommencer, et ils recommencent.
Quant aux souffrances qu'ils infligent à autrui, dire qu'ils n'en ont cure n'est pas assez : ils s'en réjouissent et ils s'en vantent, aussi ouvertement que les batailleurs des anciennes Sagas. « Il a plu au Dieu Tout-Puissant, écrit Cavendish, dans le compte rendu final de son voyage de circumnavi-
gation, de me laisser parcourir le globe entier du monde... J'ai brûlé et coiilé dix-neuf navires grands et petits; j'ai brûlé et pillé tous les villages et toutes les villes où j'ai pu aborder' ».
Leurs expéditions sont si remarquables qu'elles attirent l'attention dans l'Europe entière; leur habileté sur mer est maintenant notoire; « les Anglais, dit Hentzner, sont de bons marins et d'incomparables pirates-' ». Leurs mémoires et journaux de bord comptent parmi les tout premiers ouvrages qui furent jamais traduits d'anglais en français : la deuxième expédition de Frobisher, achevée en septembre 1577, fut contée en français dès l'année suivante.
On fit, dans leur pays, des recueils de ces récits; le plus célèbre est celui d'IIakluyt, compilation considérable qui fut, pour les esprits entreprenants, ce qu'était le livre de Foxe pour les esprits religieux : et souvent du reste les deux genres d'esprit étaient réunis chez les mêmes individus. Le livre de Foxe fut de plus d'un voyage, et, dans plus d'une cure de campagne, on tournait les feuillets des Principales navigations^. Hakluyt lui-même était d'Église.
l.LeUre au lord Chamberlain; Plyinoulh, 15 septembre l.'tSS, rcimpr. ptr Arber (d'après Hakliiyt), Enfjlisli Grirner, II, p. 128.
'i. a Sunt Angli... boni nauUc et insignes pyratœ u. lUnerariuin. 161}, Nuremberg p. 156.
3. The principall navigations voingesand discovaries nf Ihr Englixh nation, niade by sea and over land... witinn the compassé of thèse l.'>(K} yveres, par Rithard Hakluyt, Londres, 1589, fol.; ?.' éd. l>eaucoup pi u.s développée, Londres. 1599 et s., 3 vols, i" (réimprimé présentement par V Hakluyt Society). On imite, pour s'fssurer des lecteurs, les titres des plus populaires de ces récits, dans des livres qui n'ont rien à voir avec les découvertes lointaines. Titre d'un livre sur les métiers les plus profitables : Tom of ail trades... being a discovery of a passage to promotion in ail professions... t'ifiind out liy an old Iravailer in the sea of Expérience, amongsl the inchanted islands of ill Eortune, par Thomas Powell (dont les premières œuvres sont de 1598), Londres, 16-31, réimprimé par Furnivall, 1870. La France cul aussi, peu après, un recueil de récits à la gloire de ses marins : Histoire de la yoiitelle France, contenant les navigations, découvertes et habitations faites
Comme Foxe et comme Baie, il unit le passé au présent et offrit à ses compatriotes le tableau des expéditions anglaises accomplies « dans l'espace des quinze cents dernières années », martyrologe de ces héroïques brigands qui, presque tous, moururent victimes de leur passion : engloutis par la mer, comme Gilbert, avec son navire le Sqiiirrel, barque de dix tonnes; usés par la maladie, comme Hawkins et Drake dans leur dernier voyage aux Antilles; pendus par les Espagnols au gibet des pirates, comme Oxenham, ou tués comme Grenville sur le pont de leur navire, pour n'avoir pas voulu se rendre, laissant à Tennyson le soin de doubler leur gloire en chantant le dernier combat de la Revenge.
A ce recueil , d'autres recueils succédèrent ; d'autres récits, contenant de moindres aventures, mais pleins de renseignements, et propres, eux aussi, à mieux faire connaître le monde, vinrent grossir, à la même époque, la Bibliothèque des Voyages de ce peuple de plus en plus voyageur : recueil de Purchas*, voyages de Giles Fletcher l'ancien et sir Thomas Smythe, en Russie, de Sandys en Turquie, Grèce, Egypte, Terre Sainte et dans tous les vieux centres de civilisation 2. Le monde et ses ressources, ses merveil-
par les François es Indes occidentales... depuis cent ansjusques à hui... par Marc Lescarbol.,. témoin oculaire d'une partie des choses ici récitées, l'« éd. 1609 (autres 1611, 1618}, avec cartes.
1. Haklujitiis Poslhumus, or Purchas his l'ilgriines... the first [booke] contnyniiHj the voyages inade... by ancient kings... Londres, 1625, fol. (ne pas confondre avec Purchas his Pilgrim, Microcosmus or the historié of man, Londres, 1619, 8").
2. Of the Busse comnioa Weallh, or maner of Government by the Russe Emperour (commonly called the Emperour ofMoskovia), Londres, 1591, 8", par G. Fletcher, consciencieux observateur qui donne quantité de chiffres et de faits précis concernant la géographie, le gouvernement, le commerce ; il déplore que les Russes soient « wilhout the true knowledge of God », et se réjouit d'être Anglais. Les marchands de Londres eurent peur que la liberté de ses jugements ne nuisît à leur commerce et demandèrent la suppression de son
260 LA RKINE ET SON ROYAUMK.
les, ses trésors, ses habitants, son histoire, ses monuments des peuples disparus, sont mieux connus désormais. Ces voyageurs sont pratiques et intelligents; ils comprennent quelle information aura son utilité pour le commerçant resté dans sa boutique à Londres ou pour le savant qui lit Pline dans sa chambrette d'Oxford. Ce n'est plus « Mandeville » qui parle, c'est Sandys; il ne mentionne les histoires merveilleuses que pour en montrer la vanité; telle de ses descriptions des monuments égyptiens pourrait être insérée sans changement dans un guide moderne. Il voit le Sphinx et rappelle que, suivant Pline, le monstre aurait des pattes et un ventre. Sandys constate qu'on ne lui en voit point, mais, peut-être, le sable les cache, observe-t-il, conjecture dont les belles fouillos de M. Maspero ont prouvé la justesse, deux siècles et demi plus tard*.
Jusqu'à la fm de la période il resta quelque chose de l'idée preqiière : l'idée d'enrichissement et du courage et de la noblesse qu'il y avait à s'enrichir, « avec l'aide de Dieu », par tous les moyens. Les Tudors s'étaient éteints, le deuxième Stuart était sur le trône, quand le neveu de Drake retrouva et publia un récit des voyages de l'illustre navigateur; il le dédia à Charles l" et l'intitula : Sir Francis Drake ressuscité, invitant cet âfjr efféminé ou endormi à renouveler ses nobles efforts pour la conquête de
livre. LcUcrs of eminent literanj men; Cainrlen Sociehj, 1843, p. 79. — Sir Thomas Sinylhe, Voiage oiid enlertninment in Rusliia, Londres, 1C05, 4°. 11 lit la route par Arcbanf^el. Ne pas conTondre sir Thomas Smytheou Smith, 1528?-162r), avet: sir Thomas Smith, 1513-1577, helléniste, ambassadeur, membre du Parlement et secrétaire d'État (voir plus loin, pp. 2U5 et 315), ni arec sir Thomas Smith, 1556-1609, qui fut aussi député et remplit direrses fonctions publiques.
1. .1 relation of n journey begun an. Dont. ICIO; 1" éd. 1615, 6', 1670, fol. illualré. George Sandys, 1.578-1644 poète, voyageur, traducteur dOvide, planteur en Virginie, était fils d'Edwin Sandys, évéque de Londres puis archevêque d'York. Sur ses poésies, infra, p. 852.
l'or et de l'argentK Ce n'est pas la louange de mon parent que je veux célébrer, dit le neveu dans sa préface, mais seulement « celle du Bon Dieu, le sien et le nôtre » : et qui n'était pas, assurément, celui des nègres ni des Espagnols.
L'époque d'Elisabeth est, pour l'Angleterre, une époque d'exploration. On explore les mers et les continents inconnus, le passé historique du pays, les littératures étrangères, les centres artistiques d'Europe. On séjourne aux Pays-Bas et en Allemagne; on visite la France de Philibert de l'Orme et de Ronsard, l'Italie d'Arioste et de Titien. Depuis que la Renaissance a commencé d'échauffer les esprits dans l'île, le désir de voir et de s'instruire n'a cessé de croître, le désir aussi, chez beaucoup, de jouir de la vie, en un temps où, d'ordinaire, les vies étaient courtes. Car le pays ne produisait pas seulement des théologiens, mais aussi quantité de jeunes aventureux, qui se flattaient d'être prêts pour toutes les circonstances : de savoir résister aux privations d'un voyage au pôle, goûter les débauches d'un voyage à Venise, et faire au besoin bonne figure sur l'échafaud.
Les Anglais explorent donc et voyagent en foule ; on les rencontre partout : marchands, lettrés, pirates, gentilshommes, comédiens, poètes. Si l'un d'eux pénètre aux Indes, il y trouve tout justement un autre Anglais qui l'avait précédé,
1. Sir Francis Drake revived; calling upon ihis dull or effeminale âge, to follow his noble slep.s for goUI and silver, Londres, 1626; dans Arber, English Gnrner, t. V, p. 487. Voir p. 560, comment Drake revint de son expédition de 1573, un dimanclie, à l'heure du sermon; la foule, à Plymouth, quitta brusquement l'église et le prédicateur « lo see the évidence of God's love and blessing towards our gracions queen and country, by the fruit of our captains labour and succès ».
le renseigne et l'assiste; si Drake se transporte aux Antilles, il rencontre dans une baie, un petit pirate, son compatriote, embusqué, guettant l'occasion que, tout à point, le grand pirate vient lui offrir. Sur les routes du vieux monde et même par les sentiers et à travers champs, des voyageurs de toute sorte regardent, s'informent, observent, s'instruisent, s'amusent. Les gentilshommes donnent l'exemple : un séjour en Italie est, plus encore que sous Henri VllI, le complément nécessaire d'une éducation élégante. Les lettrés aussi et les artistes passent la Manche et les Alpes; parmi eux, d'innombrables bohèmes, sans sou ni maille, vivant en voyage on ne sait comment; mais déjà à Londres, ils vivaient on ne sait comment. Des troupes d'acteurs, musiciens et (laaseurs, vont jouer des tragédies sanglantes à Fontainebleau devant Henri IV et émerveiller par leurs représentations et leure « sauts artistiques », les princes et les peuples, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Danemark'. On conserve, en ce dernier pays, les reçus d'acteurs anglais dont quelques-uns figurèrent plus tard dans la troupe de Shakespeare.
En cette France que déchiraient les guerres, on voyait régner les arts et s'élever, sur les bords de la Seine et de la Loire, de grandioses demeures, châteaux et palais, aux façades richement ouvrées, aux larges fenêtres inondant les appartements de lumière, aux imposantes toitures accentuant l'air aristocratique de la demeure et l'air chétif des maisons ordinaires. Sir Philippe Sidney, destiné à la gloire, devenait gentilhomme de la chambre do Charles L\ et séjournait à cette cour dont Hélène de Surgères était « la Minerve », et Ronsard, le poète. Il pénétrait en Italie, et bien d'autres aussi; la Renaissance, qui avait commencé de bonne
l. Shakespeare eti France sous l'ancien régime. c\i. I, p. 48.
heure en ce pays, avait passé son apogée et allait se dissoudre dans le rococo, le fleuri, le maniéré, sans cesser toutefois d'être féconde, bien au contraire : c'est au moment où les fleurs s'effeuillent qu'elles donnent leur graine.
Les voyageurs admiraient l'aboutissement de ce long effort pour répandre le culte de la beauté : quantité de petites Athènes, à l'appel d'un tyran lettré, étaient sorlies du sol, comme par enchantement, avec leurs palais, leurs musées, leurs académies ; des villes de provinces, de simples villages étaient devenus des centres artistiques et des capitales littéraires. En 1559, dans un coin du Mantouan, on trouvait une bourgade entourée de marais où chantaient les grenouilles, « aquis ranisque plena »; en 1562, il y a une ville complète, ceinte de murailles, la ville ducale de Sabbioneta, dont une nuée d'artistes achèvent les palais et les églises, qui bientôt aura un théâtre à l'antique, pareil à celui de Vicence, une monnaie, une fonderie de canons, une imprimerie, une galerie de statues, des fresques, des plafonds dorés, des façades peintes, et où le savant Nizolio enseignera pour rien, à tous venants et même aux étrangers, « alieni », le grec et le latin, « chaque jour, sauf les jours fériés». Son duc meurt; Sabbioneta redevient une bourgade silencieuse; les fournaises sont éteintes, les presses d'imprimerie arrêtées; de nouveau, dans l'eau verte des fossés, les grenouilles chantent.
Les gens d'Italie font tout ce qu'ils veulent, et en un instant; un architecte, si vous le souhaitez, vous cisèlera une broche, et un peintre vous bâtira une église; un artiste septentrional n'aura pas dégrossi un bout de bois, que dans le même temps un manouvrier cisalpin en aura tiré une Vénus, un ange ou un apôtre. Ils ne peuvent rien supporter de pâle ou d'uni : tout ce qui sort de leurs mains ou de leur cerveau prend une forme compliquée et se revêt de
couleurs vives ; les murs sont couverts de marbres, ou de peintures, ou de stucs. Ils marchent dans une lumière glorieuse, et voient à travers sa splendeur les idées et les choses. Leurs églises ont des caissons dorés et des colonnades qui conviendraient tout aussi bien à des demeures princicres; ils écartent ce que la religion a de sombre. Au plafond des palais, les dieu.x donnent aux mortels le spectacle de leurs orgies triomphantes, en des salles consacrées, assure l'inscription des corniches, « honesto ocio post labores » : honnête comme l'entendait Brantôme ^ Sur les murs des villas, Véronèse associe les héros, les nymphes et les déesses à la vie quotidienne des nobles Vénitiens'-; il réserve aux mêmes Vénitiens, vêtus de soie et tenant leurs lévriers en laisse, une place à la table dressée pour le Christ dans la maison de Cana ou l'auberge d'timmaas. Et cà et là, sur le sol lombard, vénitien ou toscan, formant, entre les âges, comme un trait d'union gigantesque, ces édilices immenses, continués de génération en génération, attiraient les regards : ces palais de Venise ou de Mantoue, cette cathédrale de Sainte- Marie-des-Fleurs dont le vieux Chaucer, jeune alors, avait vu monter les piliers, que Brunelleschi avait dotée de sa coupole et qui devait attendre jusqu'à nos jours sa façade.
Les mieux doués d'entre les voyageurs venus du nord observaient les mœurs, suivaient le mouvement des idées et tâchaient de faire prollter leur pays de ce qu'ils avaient vu. « Vous voudrez sûrement être utile à votre patrie, écrivait Sidney à son jeune frère, et pour cela il ne suffit pas de changer d'air; le soleil le plus chaud ne rend pas un homme sage, ni même la connaissance d'une langue... car les mots ne sont que des mots, quel que soit l'idiome ». 11 faut faire