‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 69 sur 290 · Villa Maser, dans U Vénélie · texte numérisé non relu

Villa Maser, dans U Vénélie

attention à ce qu'il y a sous ce soleil et sous ces mots. Mais beaucoup ne voient que l'éclat extérieur, et tout l'effet de leurs pérégrinations est l'adoption d'une mode nouvelle; on finira par nous mettre en scène, nous autres voyageurs, et « se moquer de nous dans ïes comédies », ce qui ne manqua pas d'arriver. Regardons la réalité des choses et discernons les vrais mérites de chaque pays; il y a du bon même chez les Turcs, « même dans le royaume de Chine qui est presque aux antipodes ». Il ne faut pas se laisser aveugler par les dehors; la brillante Venise est soumise à un régime tyrannique qui produit la servilité et amènera sa décadence; les habitants n'ont que les apparences du savoir; ils sont victimes de leur éloquence (comme les artistes allaient être victimes de leur facilité) : « Depuis le tavernier jusqu'au haut de l'échelle, ce sont tous des parleurs ». Ce qu'il faut étudier en Italie, c'est « l'équitation, l'escrime, la peinture et choses analogues » ; on trouve le reste mieux ailleurs et sans aller si loin^. Pour la peinture, Sidney prouve son dire, en faisant faire son portrait au cours de son expédition. Il hésita un moment entre Véronèse et Tintoret puis se décida pour Véronèse : les Stones of Venice n'étaient pas encore le guide du voyageur.

Tels étaient les jugements d'un des esprits les plus sagaces et les plus charmants de l'époque. C'était, à vrai dire, un voyageur exceptionnel. Pour la plupart de ceux qui fuyaient le sombre climat de Londres, l'Italie paraissait une terre de merveilles, et ils y admiraient tout : beaux-arts, belles-lettres, beaux palais, belles femmes, vilaines mœurs, littérature émancipée, galté, indulgence et scepticisme universels, charme de cette terre de sourires. Ils apprenaient à se moquer du pape, ce dont on ne leur savait pas mau-

1. 18 octobre 1580. Sidney Papers, 1746, 2 vol., fol., I. I, p. 283.

vais gré au retour, mais aussi de Luther, ce qui semblait moins méritoire. Les bavards d'outre-monts les émerveillaient, les bavardes leur plaisaient mieux encore. Que ne pouvait-on noter de si ingénieux di.scours ! Ceux qui les pronon<;aient y pourvurent : rien ne leur était difficile et ils se plurent à mettre par écrit quelques modèles de conversations afin de dégrossir un peu cette Europe engourdie dont les lettrés avaient compilé déjà bien des dialogues, mais théologiques, sérieux, scientifiques, cherchant à instruire et non pas simplement à charmer. Au sortir d'un souper où ils avaient eu plus de vivacité encore que d'ordinaire : — Quel dommage que tout ceci soit perdu! dit l'un d'eux, poète, duc et général d'armée, celui-là même qui avait transformé Sabbioneta de bourgade en ville complète; vous devriez, maître (îuazzo, « conserver le souvenir des propos que nous avons tenus; ajoutez-y, avec votre maestria, les ornements nécessaires », et élevez ainsi « un temple » à l'art de la conversation. Guazzo obéit, rédigea son livre de la Conversation civiie, pour apprendre aux autres nations à parler. L'ouvrage répondait à un vrai besoin : on avait pu jusque-là rapporter des vues d'Italie, des gravures, des peintures, des statuettes, des poèmes; mais non cet autre produit du sol : des discours et des improvisations. On le pouvait maintenant, on en avait des échantillons dans un livre qui se répandit aussitôt en Europe, fut lu dans l'original, et traduit pour les ignorants, en français en 1579, en anglais en 1586, en latin même pour les savants, car il n'était pas mauvais, pensait-on, de les dégourdir un peu si on pouvait*.

1. Ln Civil Conrersaziime, Venise, 157.'!, S^ (autres éditions, 1580, 1581. 1G0<), etc.). Version française par (îabriel Chappu}». Lyon, 1579, 8"; anglaise : The Civile Convrrsaliou... tiiritled iiiln fouir hook.s, thr first Ifiree Irans- Irileil owl of Frenc/i Ity G. Pellie... the fourth troiislofcd oui ofifaliaii, bij

Les voyageurs, qui s'étaient abreuvés à la coupe enchantée, trouvaient fort plate au retour la bière de leur pays; ils revenaient « avec des estomacs si exigeants qu'ils ne pouvaient rien avaler qui ne fût français, italien, ou espagnol ». Ils jugeaient « stérile et barbare leur propre langue ^ », et racontaient comment ils avaient bu l'ambroisie à la table des dieux. Quelle erreur! répondaient les graves esprits, qui avaient résisté au charme, ou qui n'avaient jamais voyagé et revenaient justement du sermon : vous avez bu à la coupe de Circé; vous êtes tout changés et nous avons peine à vous reconnaître. Vous croyez que l'Italie est le « paradis du monde »?mais, c'est en réalité, « la sentine et l'égout de l'enfer ». Ascham assurait qu'il avait vu, en neuf jours, plus de péchés en Italie qu'en neuf ans dans la noble cité de Londres"^. Sur une telle assertion, les esprits curieux, tel Goryat, partaient pour aller voir, et il est douteux que leurs récits, publiés au retour, aient beaucoup contribué à enrayer le mouvement.

Goryat, flâneur, badaud, minutieux dans ses observations, notant surtout le petit côté des choses et le détail pittoresque, mais le notant avec exactitude, montre bien le genre de dehors qui étonnait et séduisait le voyageur moyen en Italie ^ Il visite les théâtres, s'arrête bouche bée devant

B. Yoiing. Londres, 1586, 4°. Traduction latine, 1650 12". Sur les entretiens d'où sortit le volume et le personnage qui en recommanda la rédaction, voir Un duc et. sa ville — Vespaslen de Gonzagve, duc de Sabbioneta (Revue de Paris, 15 juillet 1899). Des jeux d"esprit analogues à ceux qui amusent les héros de Guazzo se retrouvent dans le théâtre de Ben Jonson [Cynlhin's Revels).

1. « ... Some nice travailours who retourne home with such queasie storaachs that nothing will downe with them but French, Italian or Spanish». G. Pettie, préface, datée de 1581, de sa traduction de Guazzo.

2. The Scholemasler, Londres, 1570, 4», pp. 26 et s. — Harrison, Description of Bri laine, éd. Furnivall, 1877, pp. 129, 132.

3. Coryat's Crvdities reprinted from the édition ofiGH, Londres, 1776, 3 vol. 8». Il avait commencé son expédition le 14 mai 1611. Autre guide du voyageur anglais sur le continent : An itineranj vrilleii Ou F. Mortjson, Genl.

les saltimbanques de Venise, et leur faconde lui semble tenir du prodige; montés sur leurs tréteaux, « le visage masqué comme des fous dans une pièce », ils vous feront un discours « d'une demi-heure ou presque une heure... avec une si admirable volubilité, une grâce si plaisante, assaisonné d'une si prodigieuse variété de facéties élégantes et de traits spirituels, le tout, ex tempore, que les étrangers les entendant pour la première fois n'en peuvent croire leurs oreilles^ ». Coryat ne manque pas d'aller voir les célèbres courtisanes et n'hésite pas à dire ce qu'il en pense : leur demeure est le « paradis de Vénus » ; elles vivent dans des palais magnifiques; les murs de leurs chambres sont tendus de tapisseries ou de cuir gaufré, embellis de miroirs ou de leur portrait peint par les meilleurs peintres; elles jouent du luth, leur voix est douce; elles savent se retirer à temps du monde et, dès qu'elles se sentent vieillir, elles se font nonnes, construisent des couvents et se plongent dans la dévotion. Il quitte Venise et fait à pied presque tout le voyage de retour; il cloue dans l'église de son village, en ex voto, les chaussures qui avaient parcouru tant de pays, publie son livre et s'aperçoit alors que, touché par le démon des voyages, il ne peut plus s'arrêter. Ce facétieux conteur qui avait grandi dans les cercles de Cour et se plaisait à, bouffonner parmi les bons vivants de Londres, repart, visite la Grèce, la Turquie, l'Egypte, la Mésopotamie, la Perse, et s'en va mourir, comme un explorateur de profession, à Surate en 1617. L'esprit du temps était en lui.

Londres, 1617, Toi. Il avait accompli sous Élisabelh ses voyages aux Pays-Bu, en France, Italie, Allemagne, etc. Rapprocher de ces livres, entre autres, la Melhod far (rai'ell lie Dallinglon, Londres. 1606 (tableau de la France en 1598), sa description de l'état de la Toscane en 1596; les lns(nirtinns for forrrine TravfU, de James Howell, 16i2, réimp. par Arber, 18«'J. Cf. infra, p. 861. 1. T. II, p. 50.

Tous ces voyages en proches ou lointains pays n'influaient pas seulement sur les mœurs et les costumes , le style des romans, des tragédies et des poèmes; on en voyait les conséquences jusque dans l'aspect matériel du pays : ses maisons, ses châteaux, l'air de bien-être que l'enrichissement de la classe moyenne, par le commerce avec le dehors, répandait un peu partout. Londres est devenu une très grande ville, avec cent vingt mille habitants, « une des plus belles, grandes et riches de tout le monde », dit un voyageur français de ce temps, « et ne faut parler de Lisbonne. , . ni d'Anvers, ni de Pampelune ». La capitale est toujours entourée des mêmes vieux murs que du temps de Chaucer, percés des mêmes portes, auxquelles on en a ajouté quelques autres : Moorgate, Newgate, etc., pour la commodité d'une population plus nombreuse. Les mieux tenues de ces portes, encadrées de tours, servent, comme autrefois, de logis à des personnages recommandables ; Chaucer avait habité Aldgate; le fameux imprimeur-libraire John Day habite maintenant Aldersgate et a même pris la liberté d'agrandir sa demeure en se bâtissant des chambres supplémentaires sur le mur de la cité. Les moins bien tenues, à demi ruinées, servent, comme jadis dans toutes les villes fortifiées, et aujourd'hui encore en Orient, de refuge à des gens de mauvaise vie, « persons of lewde life^ ». C'est le cas de la poterne en face de la Tour. Toutes, d'après les ordonnan-

1. Joha Stow, A Survay of London, conleyning the Originall, Antiquilij, Increase, modem Eslatc and Description of that City, Londres, 1603, 4", pp. 29 et 35 (r° édition, moins complète, 1598). Le mauvais entrelien de ces anciennes défenses était frappant : « La ville, comme on sait, est extrêmement riche et incroyablement mal protégée de murailles», écrit Scaramelli au doge, 27 mars 1603. Calendar of iîlate i)apers...in... Venice, t. IX.

ces, doivent être fermées le soir, et la garde en est confiée à des portiers revêches, plus pressés de jurer que d'ouvrir, tout comme le portier de Macbeth, quand on les réveille la nuit '. Une partie seulement des fossés subsiste, rarement nettoyés, pleins d'une eau fangeuse et sU^nante.

Au dedans, les maisons se pressent, avec leurs toits pointus, leurs nombreuses fenêtres aux vitrages cerclés de plomb, leurs étages avançants que soutiennent des poutres terminées par une volute, une fleur ou un monstre. Les grands espaces libres où l'on pouvait passer une revue ou donner un tournoi disparaissent, couverts de maisons; le champ appelé Smithfield, hoi's des murs pourtant, planté d'ormeaux jadis, se rétrécit de plus en plus, envahi parles bâtisses, et ses arbres sont morts *. A tous les enclos de murailles s'adossent des rangées de demeures : enclos du prieuré de Saint-Barthélcmi, enclos du cimetière de Saint- Paul, enceinte de la ville. Par endroits, les fortifications de la cité disparaissent entièrement, au milieu de maisons construites sur leurs deux faces. Les habitants commencent à penser que la vraie défense du pays n'est pas dans ses murs, mais dans ses vaisseaux. La ville déborde son enceinte de tous côtés; les anciennes routes champêtres qui commençaient jadis tout près des portes sont devenues des rues et, sur plusieurs points, se forment de grosses bourgades, des faubourgs, que la ville finira par englober, ainsi du reste que bien des hameaux, alors à un jour de marche, en pleine campagne.

Dans le centre, l'air de prospérité s'est accru ; les rues sont encombrées de chariots et de piétons; les marchands

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