Seven deadly Sin.s, 1606, Slolh
brillant et doux, le satin ». Le g-alant tout doré « brûle sans cesse sa pipe de tabac; vous n'en verrez pas un dans Londres qui n'ait sa pipe à brûler* ».
Les marchands sont encore groupés par quartiers, selon leur spécialité : les drapiers, les cordonniers, les épiciers, les apothicaires, les cuisiniers-rôtisseurs, les orfèvres, gardent chacun leur rue. Les papetiere-libraires occupent en foule Pater Noster Row (où ils sont encore) , les maisons adossées au mur du cimetière de Saint-Paul, l'ancien charnier de la cathédrale et sa chapelle, désaffectés et transformés en magasins et en logis. Les tombes ont été vendues et plus de mille tombereaux d'os ont été transportés sans cérémonie à Finsbury, avec quantité d'autres détritus formant, à la fin, de tels monticules qu'on a établi dessus trois moulins à vent. Le quartier des orfèvres éblouit le regard; leur rue, « la beauté de Londres », est bordée de maisons ouvragées, à plusieurs étages, peintes et dorées de la base jusqu'au faite, étalant aux devantures une profusion de coupes, tasses, plais, bijoux de toute sorle, d'or et d'argent, enrichis de pierreries. La fortune des trafiquants anglais n'a cessé de grandir pendant le siècle. Même aux périodes troublées, leur richesse frappait les voyageurs; nombre de marchands-aventuriers et de marchands de laine, écrivait, sous le règne de Marie, l'ambassadeur de Venise, « ont de cinquante à soixante mille livres sterling, presque tout en argent monnayé, ce qui, au cours actuel du change, fait plus de deux cent mille ducats d'or : sans parler de beaucoup de membres des autres compagnies, tels que les négociants en étain, épices, etc.. et, ce qui paraîtra incroyable, en poisson salé : tous prodigieusement riches, à l'égal des susnommés, si ce n'est plus. Cette ville soutient,
1. Middieton, Blncke Booke et Falhrr Hubbvrds Taies, 1604, Works. Bullen, t. VIII, pp. 16, 70, 72.
en vérité, la comparaison avec les plus riches d'Europe * ». Le Français Perlin confirme ce témoignage ; il est ébloui de la puissance maritime des Anglais et de la richesse des artisans même. Les ouvriers de Londres gagnent et dépensent largement, boivent ferme, mangent beaucoup et ne se privent de rien. On voit des gens de métier « jouer leur écu à la paume... et en une taverne faire grand chère plus souvent que tous les jours, avec connils, levraux et toute sorte de viande - » .
Les cuisiniers-rôtisseurs ont pour qui rôtir. Les marchands, à plus forte raison, se nourrissent bien : « Le citoyen vêtu de damas, qui a passé la matinée et l'après-midi assis dans sa boutique... s'éclipse le soir et se glisse dans une taverne où, soit seul, soit avec un vis-à-vis qui lui tient tête.... il remplit si bien sa large panse qu'il ne sait, au moment de partir, de quel œil regarder ni sur quelle jambe se tenir-' ». Les femmes de ces bourgeois que le vieux Fitz- Stephen comparait jadis aux Sabines, sont maintenant l'objet de comparaisons moins flatteuses. Beaucoup font parler d'elles; elles se fardent, teignent leurs cheveux, se parfument si fortement qu'on sent, jusque dans la rue, les odeurs dont elles remplissent leurs maisons; « un lit où elles ont étendu leurs corps délicats, des fauteuils où elles se sont assises, le linge, les objets qu'elles ont touché, gardent leur parfum une semaine, un mois, après qu'elles les ont quittés 4 ».
Les belles demeures pour marchands abondent, « fair houses for merchants » , dit Stow qui décrit avec amour,
1. Rapport de Giovanni Miclieli, 1557, dans Ellis, Original Lelters, 2' série,
2. Description des Royaulmes d'Amjlelerre et d'Escosse, 1557.
3. Dekker, Seven deadly Sins ofLondon, 1606, réimp. par Arber.
4. Stubbes, Analomy of Abuses, 1583, éd. Furnivall, 1877, p. 77.
IIISTOUIE LITTÉRAIRE. — T. II. 18
maison par maison, le Londres d'Elisabeth; certaines rues en sont bordées, bien plus riches encore à l'intérieur que les dehors ne feraient croire. « Les murs de nos maisons sont tendus, à l'intérieur, de tapisseries, d'Arazzi ou de toiles peintes, représentant des histoires, des verdures, des bêtes ou des entrelacs ». On a de beaux meubles, une abondante argenterie, quantité de verres de Murano, si à la mode que des fortunes ont été faites rien qu'à en importer; surtout on fait g-rand'chère : « Les Anglais, disait un Espagnol visitant la ville, ont des maisons de bois et de boue, mais ils mangent comme le roi * ».
Le type et le modèle de ces marchands, le plus riche de tous, ingénieux, actif, entreprenant, retors, à la fois Apre au gain et libéral de ses dons (combinaison très fréquente chez eux, alors et depuis), employant pour s'enrichir des moyens qui, en d'autres temps, l'eussent amené bien près des galères, sir Thomas Gresham, fut le principal conseiller financier de la reine; il contribua fortement à amener la jrefonte des monnaies, une des meilleures réformes du règne, et un abaissement du taux des emprunts d'Klat. 11 se construisit une des plus somptueuses maisons de Londres et dota la capitale de la Boui^c qui lui manquait. Elisabeth honora le monument de sa visite et le rebaptisa « Royal Exchange », nom qui lui est resté ^. Habitué à l'art des Flandres par ses longs séjours à Anvers où il était agent royal, Gresham fit construire sa Bourse en style flamand, avec un rez-de-chaussée et un premier étage, entourant une cour rectangulaire et bordés d'arcades qui formaient un promenoir couvert. Cet endroit devint bientC>t un lieu de rendez-
1. Harrison, Descriplion of Britaine, éd. FurniTalI, 1877, I, pp. 147, 234.
2. 23 janvier 1570. « Sliee caused Ihe saine Bursse by an HiTauld and a Trumpet to be proclamed The Royal E.r change, and $o to be called froiu (henceforUi and not otherwise ». Stow, Survay, 1603, p. 194.
vous général; on y entendait « des nouvelles de tous les pays, débitées dans toutes les langues* ». Une tour pareille à celle des beffrois de Belgique s'élevait au-dessus de l'édifice, parmi les innombrables tours, tourelles, flèches et clochers qui conservaient à Londres, et lui gardèrent jusqu'au grand incendie, son profil dentelé de vieille ville gothique ~.
La plus haute de ces flèches, celle de Saint-Paul, avait été abattue par la foudre en 1561 ; mais l'immense cathédrale dominait encore, toute découronnée qu'elle fût, la cité entière, rappelant, avec ses arc-boutants légers, ses belles rosaces, ses vitraux et sa profusion de statues, nos grandes églises de Rouen ou d'Amiens. La nef était fréquentée par quantité de gens qui venaient là à toute autre fin que de prier. « Paul », comme ils appelaient familièrement leur église, abritait des conversations et des rendez-vous peu édifiants; ouverte à tous venants, l'église était pour les citoyens un autre promenoir couvert ; on y passait des marchés, on y faisait de mauvaises connaissances ; les gens sans place collaient contre les piliers leurs demandes d'emploi^. « Un million de coquineries, dit le diable dans un
1. The Blacke Booke, 1604, par Middlelon, Works, Bullen, VIII, p. 194.
2. Plusieurs plans et gravures permettent de se rendre compte de l'aspect de Londres à celte époque. Voir en particulier : The procession of King Edward VI from Ihe Tower lo Weslminsler, 1546-7, reproduite par Furnivall, en même temps qu'une vue coloriée du Pont de Londres et divers autres documents, en tête de la Description of Britaine de Harrison, 3° partie, 1881 ; vue et plan de Londres (minutieux, très remarquables), publiés par George Bruin et Frantz Hogenberg dans leurs Civitales orbis terrx, Cologne, 1577, fol., t. I; carte de Londres par Norden, gravée par Pieter van den Keere, reproduite par Furnivall, avec notes de M. Whealley, en tête de la 1" partie de Harrison, 1877; édition originale : Spéculum Brilayinix... bu the Iravaile and vew of John Norden, 1593, 4«; magnifique vue de Londres de C. J. Visscher, 1616; plusieurs réductions françaises en furent publiées, l'une par le célèbre Aveline : « Profil de la ville de Londres cappitalle du Royaulme d'Angleterre ».