‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 72 sur 290 · Nash, Pierce Penilesse, 1592, Shakesp. Soc, p · texte numérisé non relu

Nash, Pierce Penilesse, 1592, Shakesp. Soc, p

roman de l'époque, sont eDgeodrces dans cette cathédrale, et viennent au jour moins de quarante semaines après ' ». L'n petit édicule surmonté d'une croix, la <« croix de Saint- Paul », élevé sur le terre-plein rectane-ulaire que bornaient sur deux faces le transept ,a-auche et la nef de l'église, servait de chaire à prêcher; le peuple y venait en foule les dimanches, et la reine aussi quelquefois, installée avec sa cour dans des loges de bois adossées à l'église. I^ peuple écoutait en plein air. Innombrables, par la ville, les édifices religieux et les fondations pieuses continuaient de dresser leurs clochers au-dessus des demeures communes ; mais, à l'intérieur, beaucoup de ces constructions étaient ruinées; les ravages d'Henri VIII et du Protecteur Somerset avaient transformé l'une en grenier à foin, l'autre « en belle écurie à chevaux » ; les tombeaux de marbre ou de cuivre des ancêtres, qui avaient voulu dormir leur dernier sommeil au chant des moines noirs ou des moines gris, avaient été vendus par centaines aux fondeurs et aux marbriers. Le marquis de Winchester s'était débarrassé ainsi des innombrables sépulcres dont l'église des Austin Friars était remplie et qui représentaient des siècles d'art, d'histoire et de croyances anglaises; il avait encaissé ainsi cent livres, et le pavé étant maintenant uni, il avait pu installer confortablement ses chevaux dans le chœur de l'église. La chapelle de Corpus Christi, achetée par un mercier, avait été transformée, nous apprend Stow, « en un beau magasin », avec boutiques au rez-de-chaussée et logis au-dessus.

D'autres spectacles encore rappelaient, par endroits, la rudesse des mœurs et les troubles du siècle : les soldats

1. The lilacke Booke, ut supra, p. 32. Au début du 3* acte de VEfnt/ninn out of Itis humour, de Jonson, le lieu de la sci>ne est la grande nef do Saint- Paul. Suivant Earle, Micro-cosmographie, 1628, le seul signe que Saint-Paul fût une église était le nombre des voleurs : on pouvait se croire en un sanctuaire pour larrons. Laud, sous Charles I" mit fin à ces désordres.

estropiés montrant leurs blessures et le certificat qui les autorisait à mendier leur vie durant ^ ; les têtes des « traîtres », exhibées, saignantes ou desséchées, à l'entrée de la ville, sur la porte du Pont (l'Allemand Hentzner, à son arrivée à Londres en 1598, en compte plus de trente-); le pilori de Cornliill; l'échafaud en permanence sur la pelouse derrière la Tour, tout prêt pour l'exécution des nobles^; la lugubre procession des criminels ordinaires, menés à travers la ville jusqu'au gibet de Tyburn, bien loin hors des murs, s'arrêtant jadis un instant devant l'hospice de Saint-Giles, où un bol de bière était donné à la victime, « son dernier rafraîchissement en cette vie » : lugubre, en pensée, pour nous, bea,ucoup moins aux yeux des sujets d'Elisabeth, dont les uns étaient accoutumés avoir ce spectacle (la moyenne était de trois à quatre cents pendaisons .par an), et les autres à envisager cette fin. Aussi personne ne prenait-il la scène fort au tragique : « Nos condamnés, dit Harrison, avec une fierté toute pareille à celle du Grand juge Fortescue cent ans plus tôt, vont de bon cœur à la mort : car notre nation est libre, forte, hautaine, prodigue de vie et de sang '' » .

1. Parfois de faux soldats avec de faux certifiots; voir Spenser, Mot/ter Uubherd's Taie : les rebuis plus ou moins authentiques de l'armée étaient devenus « a civile begging sect » ; vers 198. On en voyait des masses, les dimanches, à la porte des « Bear-baitings ». Middleton, FaUier Hubburds Taies, 1604; Works, Bullen, VllI, pp. 94-98.

2. Ilinerarium Germanix, Gallix. Anglix, Nuremberg, 1612, 4°. On en aperçoit très nettement une vingtaine dans la vue de Londres de Visscher, 1616.

3. « Prope hanc arcem, area est salis ampla, in cujus eminentiore loco conlabulatio lignea erecta est, suppliciis lUustrium deslinata ». Hentzner, ibiil., p. 131. « A large scalTolde ... alwayes readily prepared », dit Slow, Survny, 1603, p. 131. Cet échafaud est très visible dans le plan de Bruin et Hogenberg, 1577.

4. « Our condemned persons doo go... cheerefullie lo Iheir delhs, for our nation is free, stout, hautie, prodigall of life and bloud, as sir Thomas Smith *aith ». DescrijHion ofBritaine, éd. Furnivall, p. 221. Cf. supra, 1. 1, p. 539.

De temps en temps aussi, en 1503,1593,1603, la peste faisait rage, balayant à la fois jusqu'à un cinquième des habitants; moment véritablement horrible, où, sans prières, sans cercueils, roulés plusieurs ensemble dans les mêmes draps, les morts étaient jetés par vingtaines aux mêmes trous, « seigneurs et mendiants, écoliers et charretière »>. Le mal s'atténuait, et, tout aussitôt, reparaissait la même activité joyeuse qu'autrefois, « avant même que les citoyens eussent pris le temps de demander pardon A Dieu de leurs péchés... 0 Londres », s'écriait Dekker, « tu es grande et glorieuse et enviée pour ta grandeur; les tours, les pignons, les clochers parent ta couronne d'or pur; les eaux du fleuve forment au bas de ta robe une frange d'argent. Tu es la plus superbe d'entre tes voisines, mais la plus orgueilleuse; la plus riche mais la plus immodeste ' ».

Plus couverte que jamais de navires, autrement nombreux que du temps de Chaucer, autrement grands, revenant de Atfta incognita et des pays par delA Thulé, la Tamise amenait dans Londres, à chaque marée, « la richesse du monde- ». Jusqu'au bord de l'eau profonde s'alignaient, comme du temps de Chaucer et comme aujourd'hui, les maisons, les magasins, les entrepôts et, vers l'ouest, les châteaux et les palais des grands. Un peu partout, le long des berges, des escaliers pour le débarquement des gens et des marchandises; devant la Tour, un quai toujours garni de canons prêts à être rapidement embarqués, au cas d'alarme et de brusque départ 3; de là, en allant vers l'ouest,

1. Dekker, Srven ilendlij Shis. lf»<>6, éd. Arber, |>p. 7, 9. 47, 18. Sur l'étal de la santé publique à ce moment, voir Creighton, dans Social Knglaml, éd. H. D. Traill, J89.'>, IV, p. 558.

2. «De Londres à la mer. soit quarante à cinquante milles d'Italie, on ne Toil sur la Tamise que navires et marins ». Gradenigo à l'iero Duodo, 2 nor. 1.^96. Calendar of Stnie pnpers... in... Yritire, t. IX, p. 236.

3. « Id ripA Thamesis fluvii huic arci conliguâ, plurima videntur tormenta

ces stairs et ces irater gâtes où fourmillaient les bateaux : Billingsgate, très fréquenté, le Steelyard, centre du commerce des Allemands (câbles, poix, chanvre, boiseries, cire, acier, etc.); le quai de la Reine, le quai de Saint-Paul; e tout entremêlé de tavernes et de cuisines pour matelots, parmi lesquelles celle de « la mère Mampudding », campée dans une ruine au bord du fleuve, la plus célèbre de toutes et abreuvant plus de gens qu'aucune autre.

La Tamise sert de grand'route et principal moyen de communication entre l'est et l'ouest de la ville. Le mouvement des rames est incessant. On a sa barque plus souvent que sa voiture; on prend une barque comme on a pris, depuis, un fiacre; on suit le cours de l'eau et le spectacle est magnifique. « Maintenant », écrivait notre Jacques Grévin, réfugié en Angleterre,

Maintenant que je suis à Londres arrêté.

Pour tromper les ennuis dont mon âme est surprise,

Ores, dans un bateau, je rame la Tamise,

Je vois de maints palais l'excellente beauté'.

Le Strand était alors une rue élégante, « fort éloignée des odeurs ouvrières de la cité ' ». Vers l'ouest, dans la direction de Westminster, les nobles demeures se pressent : Arundel house, Somerset house avec ses belles tours carrées à créneaux, Durham house, enfin Whitehall, l'ancien York house du cardinal Wolsey, confisqué et rebaptisé par Henri VTII, vaste suite de bâtiments, de cours, de galeries franchissant les rues, en bordure sur la Tamise d'un côté et sur le parc de Saint-James de l'autre, avec des escaliers

et œnea, et ferrea, quorum praecipuus in mari est usus ». Hentzner, Ilincrnrium, p. 131. On voit ces canons dans le plan de Bruin et Hogenberg.

1. Sonnets d'Anylelerre (1561), retrouvés et publiés par L. Dorez, Bulletin du bibliophile, 15 sept. 1898.

2. Middleton, TIte Blacke Boohe, 1604; Worlm, éd. Bulien, t. VIII, p. 77.

280 LA REINE ET SON ROYAlMi:.

descendant jusqu'à la rivière où se pressent les barques dorées des courtisans, des dames et de la reine. Au sud s'élève la tour du palais de Westminster avec son horloge et sa grosse cloche sonnant les heures, qu'on entend jusque dans la cité « quand le temps est calme ».

La ville n'a toujours qu'un pont, le fameux pont de Jeansans-Terre, le plus grand du monde et l'admiration des voyageurs, avec ses vingt arches, dont l'une est mobile à l'usage des navires, et la série de maisons et de boutiques construites sur son tablier : immense Hialto de la capitale anglaise.

A un bout du pont, la cité, commerçante et laborieuse ; à l'autre, ce faubourg bruyant et joyeux, ce South wark, où Cliaucer était venu, en un soir mémorable, souper à l'auberge du Tabard, toujours achalandée, mais entourée de rivales nombreuses : l'Éperon, le Saint-Christophe, le Taureau, la Tête de la Reine et bien d'autres. ÇA et là, dans le faubourg, de belles demeures épiscopales pour prélats en voyage (quelques-unes désertes et en ruines), puis l'église Sainte-Marie où dort Gower couronné de roses; plus loin, des amphithéâtres pour combats d'ours et de taureaux, des chenils où les grands dogues dressés au combat sont nourris copieusement et d'où montent, par rafales, des aboiements tumultueux. Surtout les voyageurs remarquent, ce qui était nouveau ici et peu commun d'ailleui's par toute l'Europe, de vrais théâtres, en forme de grosses tours polygonales, où bientôt on jouera, pour la première fois, des pièces qui se joueront toujoui's. Enfin, des lieux de débauche très nombreux, désignés aux regards par de grandes enseignes peintes, et dans leur voisinage, un cimetière spécial, non consacré, écarté de toute église, où Ton enterrait autrefois les malheureuses mortes sans avoir changé de métier. Le faubourg s'est accru comme la ville elle-même ;

ses maisons s'étendent le long de l'eau, en double rangée et forment, à droite et à gauche du pont, jusqu'au marais de Lambeth, une rue de plus d'un mille.

Au delà, ce sont les champs, les arbres et les verdures ; la campagne et les parcs qui se ressemblent et se confondent; Greenwich à l'est de la ville, Richmond à l'ouest, tous deux avec leurs palais royaux, leurs bois et leurs pelouses, aimés d'Elisabeth. La population des provinces est clairsemée comparativement à la France, mais, après de longues années difficiles, elle commence à prendre un air de prospérité rare en Europe dans ce temps-là. La masse des pauvres sans feu ni lieu, chassés de leurs demeures paysannes par les propriétaires du sol, cesse, à la longue, d'affliger le regard; beaucoup sont secourus grâce aux nouvelles lois sur le paupérisme; d'autres sont enfermés dans des maisons de correction ; bon nombre sont morts de misère ou ont été pendus pour vagabondage.

Les voyageurs sont frappés de la quantité énorme de prairies et du peu de terres cultivées qu'on voit dans la contrée : peu de paysans; des troupeaux immenses de moutons portant des toisons si précieuses que ce sont véritablement pour l'Angleterre des « toisons d'or^ »; presque plus de mendiants : « Le pays est le plus beau du monde, écrit François Gradenigo en 1596, si riche, si plantureux, si bien muni de toute chose qu'on peut dire en vérité qu'il n'y a pas place ici pour la pauvreté. Quant à moi, je n'ai pas encore vu un mendiant ~ ».

Les nobles enrichis de la dépouille des monastères ou du produit des expéditions commanditées par eux; les commerçants enrichis par leur négoce, sont pris de la passion

1. « Hoc veliiis vere aureum est, in quo potissimum insulanorum divitiae consistunt. » Hentzner, Uinerarmm.. Angliœ, Nuremberg, 16t2.

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