‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 73 sur 290 · Calendar of state Papers... in... Venice, t. IX, p · texte numérisé non relu

Calendar of state Papers... in... Venice, t. IX, p

de construire. Si, dans les vertes plaines d'Ang'leterre, les villages sont rares, les somptueuses demeures abondent. Un marchand comme Gresham possède deux ou trois chAteaux magnifiques, Osterley entre autres où il reçoit Elisabeth. Les conditions de la vie ont changé; les vieilles forteresses, avec leurs fossés stagnants, leurs gros murs, leui*s fenêtres rares et hautes, ne sont plus de mise : de plus en plus, au cours du siècle et sous le règne suivant, on est amoureux de lumière; les proportions sont retournées : aux chAteaux qui étaient tout murailles succèdent des palais qui sont tout fenêtres. A regarder Hatfield du dehors', il semble qu'on voie plus de vitres que de briques. Au lieu de bâtisses d'un poids écrasant, voici des demeures quasi aériennes, aux murs fragiles et tout A jour, dentelés, ondulés, formant à Textérieur comme des tours de verre; au dedans, des coins et recoins innombrables, pittoresques, bien éclairés, où l'on peut lire, causer, entendre de la musique, jouir enfin d'un confort si moderne qu'on n'a rien eu à y changer de nos jours. L'élégance et l'agrément sont les grandes préoccupations, et non plus du tout la défense. On tient compte de l'hygiène et du bon air, on fuit le voisinage des eaux stagnfintes qu'on recherchait, au contraire, jadis, pour avoir de quoi remplir ses fossés. Le médecin Andrew Horde en 15i0, l'ambassiideur sir Henry Wotton en 162i expriment les mêmes opinions ; il faut choisir une contrée salubre et un beau paysage, car une vue agréable fait du bien à l'Ame, et construire une maison <[ui soit chose de beauté, afin que son aspect charme et réconforte les passants. On se rappellera les conseils de Dieu A Abraham lui

1. Construit par Robert Ccril, lils cadet du célèhro ministre d'Elisabeth, aujourd'hui propriété du marquis de Salisbury. son héritier; date sur le fronton : 1011. L'ancien Hattieid, habité par Elisabeth, cl propriété royale jusqu'en 1607, sert d'écuries.

recommandant de s'établir en un pays où abonde le lait et le miel ; le sens est évident : il faut choisir un lieu coupé de prairies (lait) et de bois (abeilles) ^ On tournera les bibliothèques et chambres d'étude vers l'est parce que l'aurore est amie des muses 2.

Les jardins prennent une grande importance; ils s'étendent, s'embellissent, entourent la maison de fleurs et de parfums. On y cultive des simples, précieux en cas de maladie, et maints légumes succulents, jadis négligés ou inconnus. Les plus humbles paysans font pousser maintenant autour de leurs habitations melons, citrouilles, radis, navets et choux. Gecil cultive cette plante nouvelle, la pomme de terre, dans son jardin du Strand. Quant aux jardins de châteaux, les anciens, dit Harrison, n'étaient que « fumier » en comparaison des nouveaux ; lui-même avait plus de trois cents plantes dans son modeste potager. A Kenilworth, la quasi royale demeure de Leicester, les jardins avec leurs terrasses, leurs parterres d'eau et de fleurs et leurs statues, « sont inférieurs au paradis parce qu'on n'y voit pas la source des fleuves, mais bien préférables pourtant parce que le fâcheux arbre n'y est pas non plus'' ».

Pour assurer la beauté des bâtiments et charmer les regards, on met à profit les ressources du pays et celles du dehors, en artistes et en matériaux; on fait venir de l'étranger des boiseries, des verrières, des marbres, des statues

1. Andrew Borde (voyageur et médecin, mort en 15'i9), The bohe for lo lerncaman lo be wyse in biiyldyng of his howse, 15i0 (?) 4°.

2. The Eléments of Architeclure, collecled by Henry WoKon, Kl, Londres, 162i, 4», p. 8. Le livre de Wotton (1568-1649), qui se flatte d'écrire « with Ihe freedome of a plaine Kentish man », est rédigé sur un ton aimable, et abonde en sages conseils. Il insiste beaucoup sur l'importance du bon air; quant à l'art, il tient énergiquement pour Palladio; il connaît la France et admire Philibert de l'Orme (p. 60). Cf. infra, pp. 371, 865.

3. Compte rendu des fêtes données à Elisabeth en 1575, rédigé par Robert Laneham, mercier de Londres {Laneham'.s Lefter, éd. Furnivall, 1887, p. 53).

toutes faites ; on mande en Angleterre des architectes continentaux, italiens dans la première partie du siècle, flamands dans la seconde*. Les artistes anglais ont voyagé; ils ont vu comment Philibert de l'Orme traçait le plan d'un palais et comment Palladio et Scamozzi bâtissaient des maisons privées, des églises et des théâtres. La Bourse d'Anvers, les hôtels de ville de Belgique ont attiré leur attention. Les moins doués, qui sont naturellement les plus nombreux, se contentent d'étudier les manuels d'architecture, avec planches, publiés dans les Flandres et qui ont pour objet de mettre l'art nouveau à la portée de tous. Cet art consiste dans l'adaptation â la vie moderne, des styles antiques et des cinq ordres dorique, ionien, corinthien, toscan et composite. Des albums comme celui de Jean Vredeman - sont dans toutes les mains et fournissent des motifs qu'on retrouve identiques, dans tous les pays autour de la mer du Nord, depuis l'Angleterre jusqu'au Danemark. Vredeman donne, d'abord, les colonnes types de chaque ordre, puis dessine les monuments pour qui tel ou tel style convient le mieux selon leur destination; enfin il entre dans les dé-

1. Bloinfield, A Histonj of Rennissancr archileclme. m EugUuul. 1500- 1800, Londres, 1897, 2 vol. 4°. Sur les artistes italiens travaillant en Angleterre sous Henri VIII, voir pp. 7 et s., 15 et s., sur le quasi mythique John oT Padua. p. 18; sur les Flamands et Allemands, pp. 25 et s. (Il semble que M. Blomfield appelle trop volontiers n allemand » un sl>le qui était plutôt celui des Pays-ltas : « Throughout thc reign or Klizabeth... tlic German influence vsas in theair and prédominant », p. 55 ,i. Sur les artistes anglais (John Tborpe entre autres, aussi nébuleux que John or Padua et auquel on attribue d'ordinaire tout ce qui fut bâti par on ne sait qui), pp. 42 et s.

2. Archifeclura ou BasUniriil prinx de Vilruve et des Anchiens Escrivains, Iraiclant sur les cincq ordres... par Jean Vredeman, Frison, Anvers, 1577, fol. Les planches sont accompagnées d'explications en un français non moins frison que l'auteur. (Blomfield cite une édition de 1563.) L'ouvrage eut un succès considérable; le titre de l'édition remaniée de 1606 déclare ce recueil a fort convenable et très utile pour tous peintres, statuaires, architectes et roaistres de grands bastiments; ensemble à tous tailleurs de pierres, maistres maçons, etc. »

tails : tourelles, cheminées, galeries. Il élève sur le papier, des édifices tout à jour, d'apparence fragile, avec une ornementation abondante et lourde. Il aime les obélisques montés sur des boules, les frontons triangulaires dépassant leurs bases, les épaisses volutes de pierre, ondulées, soutenant les frontons et les obélisques et formant tout au haut des façades le couronnement des murs. Il vulgarise par ses dessins le goût de tours et tourelles faites de parties polygonales, rondes ou carrées, superposées, et qui donnent à la bâtisse l'air peu solide d'un jeu de patience d'enfant. Sur les angles demeurés libres, au coin des balcons et au bord des clochers, il ne manque pas de placer ses obélisques favoris ou autres ornements pointus. On remarquera, comme caractéristiques du genre, ses tours pour des édifices corinthiens propres à servir de demeure à tout «prince, seigneur ou homme de puissance ». Corinthe ne vit jamais rien de pareil; mais, de Kronborg en Danemark, à Burghley en Angleterre, d'innombrables édifices furent construits dans ce style i.

Grande est la part de l'imitation, mais grande aussi la part de la fantaisie. Une certaine extravagance d'esprit est un des traits de l'époque ; il est fort apparent dans les costumes, ornés de crevés, de bouffants, d'immenses ruches

1. Date sculptée sur la tour donnant accès aux grands appartements à Kronborg (Elseneur) : 1584. Date sculptée sur la tour de l'horloge à Burghley : 1585. Ce dernier château fut construit par le grand ministre d'Elisabeth; l'influence flamande s'y fait fortement sentir; sir Thomas Gresham avait recommandé à Cecil son architecte, un Flamand, et fait venir pour lui quantité de matériaux d'Anvers. Burghley appartient aux marquis d'Exeter, descendants de Cecil, comme les marquis Salisbury possesseurs d'Hatfield.

Le style des tombeaux élevés à celte époque dans la môme immense région, ofi"re les mêmes similitudes : tombe d'Elisabeth à Westminster érigée en 1604; tombe de Christian III à Roskilde en Danemark, érigée en 1579, œuvre de Cornélius Floris van Vriendt, d'Anvers. Anvers était à ce moment, le grand centre où l'Europe septentrionale venait s'approvisionner de marbres, de statues, d'artistes et d'idées.

et collerettes avec un ruissellement de perles, des entassements de dentelles, de broderies et de rubans^; nous en retrouverons quelque chose dans la littérature; rarchitecture môme se ressentait de ces tendances et n'était pas moins compliquée que le style des robes et les inventions des poètes. Déjà la manie de construire s'était assez développée au temps d'Érasme pour qu'il piU donner place, dans son Eloge de la Folie, au bAtisseur enfiévré « qui change les ronds en carrés et les carrés en ronds; sans jamais voir la fin de rien, ni connaître de mesure, jusqu'à ce que, parfaitement ruiné, il n'ait ni où loger, ni de quoi manger ». C'est bien autre chose maintenant; ou bâtit, on démolit, on recommence, on suit ses idées et celles des autres; on donne à son château la forme d'un triangle, ou celle de ses initiales, ou celle d'un E en l'Iionneur d'Elisabeth '. I^s maîtres de l'art prêchent d'exemple; l'architecte John Thorpe se dessine pour lui-même un plan de maison, et l'explique en même temps qu'il le signe par ces vers triomphants :

Thés iwo letters I and T, Joyoed together as you see, Is meant Tor a dwelling house for ine\

Voyant ce luxe et ces débauches d'imagination, le brave Harrison hochait la tête au spectacle de <( tant de belles mai-

1. Sur ce sujet, les descriptions, satires et railleries sont innombrables. Voir, entre autres, Harrison, Description nf BrHainr,]tp. 1G9 et s.; Stubbes, ^naloiny of Abuses, éd. Furnivall, pp. 67 et s.. On abuse tellement de l'empois dans les immenses collerettes queSlubbes appelle ceUe drogue o la liqueur du diable », p. 10.

2. Harrison, Desaiplion of Brilaiiif, éd. Furnivall, p. 338. Les cbAteaux en forme d'E, comme l'a montré M. Blomfield. Renaissance Architecture, p. 73, n'avaient, d'abord, rien à Toir avec Elisabeth puisque tel d'entre eux lui est antérieur. Mais aprèason arènement, ils se multiplièrent et ce fut bien en son honneur.

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