‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 75 sur 290 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Toute l'année, autour de la vieille cathédrale de Saint- Paul, et périodiquement, aux foires tenues à Saint-Barthélemi de Londres, à Stourbridge et ailleurs, se pressaient les boutiques de libraires : marchands privilégiés et patentés, capables d'acheter fort cher les œuvres d'un auteur à la mode ^, ou pirates qui vivaient de rapines et se procuraient par tous moyens, sauf en payant, les écrits que les amateurs de poésies se passaient de main en main. Sous leurs auvents s'étalaient, en masses compactes, les gros in-folios reliés en basane et recelant, en leurs profondeurs, l'histoire du monde ou les vérités de la religion; les minces plaquettes in-quarto : contes, poèmes ou tragédies, histoires de Ménaphon, de Vénus ou de Roméo; les petits volumes cou-

1. Car ils payaient et, avec plus d'ordre dans leurs vies, quelques auteurs, comme Robert Greene, auraient pu réellement vivre de leur plume : « And glad was that printer », dit Nash à propos de Greene, « Ihat might bee so blest to pay bimdeare for the very dregs ofhis wit ». Strange News, 1592. Comme aujourd'hui, s'il s'agissait d'un auteur peu connu et avide de paraître, l'éditeur lui faisait acheter sa gloire et l'obligeait à payer les frais d'impression ; mais s'il s'agissait d'un livre à scandale, ayant, par exemple, pour sujet, les Cambridge cuckolds, l'éditeur s'humanisait et payait un bon prix. Voir la curieuse scène entre Ingenioso et l'éditeur Danter dans Tfie Relurn from Parnassus, éd. Macray, 2" partie, p. 88. Avant de connaître le sujet du livre, Danter avait offert seulement 40 shillings et une bouteille de vin.

verts en parchemin, durs à ouvrir; les feuilles volantes par milliers : ballades, épitres, satires, caricatures, cpigrammes sur l'événement du jour; vues, cartes, gravures; les guides d'Angleterre avec les distances, les morceaux de musique imprimés maintenant à Londres. Clouées sur des pieux en avant des boutiques ou insérées dans des bâtons fendus, es annonces d'ouvrages nouveaux attiraient les regards.

Sur le pas de leur porte, faisant l'article comme tous autres marchands, les vendeurs de livres interpellaient le flâneur au regard incertain: « Que vous faut-il, Monsieur? Permettez-moi de vous montrer quelques écrits du jour. Ayez la bonté de regarder et prenez-en pour votre argent ; tirez quatre pence de votre bourse, et voilà pour vous ce petit traité, frais éclos. C'est, parbleu, un universitaire qui l'a rédigé et on me le garantit grand savant... Le diable m'emporte, il s'est donné un mal aflreux pour l'écrire. Allons ! le voulez- vous pour trois pence ' ? »

Entrons donc chez Bankworth, « au Soleil », ou chez Blount^ « à l'Ours Noir », chez Simon NVaterson, « à la Couronne », chez John Harrison, « au lévrier blanc » (futur éditeur de la Vénus de Shakespeare), ou chez leurs voisins; achetons leurs nouveautés à trois pence, à un shilling, à une livre, car ils en ont de tous prix, et voyons quelle bibliothèque nous nous serons formée pour notre argent. Ce sera une bibliothèque immense, traitant de toutes questions et de tous pays, sur tous les tons. Car les limites sont efi'acées; l'océan qui bat les c<^tes de l'Ile n'est plus pour les Anglais une barrière, mais un grand chemin ; les langues classiques ou étrangères ne sont plus un obstacle : on les sait. Si le catalogue de John Dorne, libraire à Oxford, nous

1. Lettre adressée à Spenser ea 1579, par Gabriel Ilarvey se plaignant d'une prétendue publication subreplice de ses ?ers. Letler book of G. Harvey, 1884, Camden Society, p. 59.

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paraissait digne d'attention en 1520, que dirons-nous aujourd'hui des libraires de Londres? L'esprit du temps anime les lettrés anglais. Comme les explorateurs et les marchands, ils sont allés partout; ils rapportent du minerai ; mais surtout ils exploitent le fond national trop négligé.

Comme Tarchitecture nouvelle, toute sculptée, peinte et dorée, la littérature anglaise est maintenant parée, colorée, bigarrée, étalant plus de richesse que de goût; mais puissante, mais féconde et produisant tant de chefs-d'œuvre que nul pays à cette date n'en offre un si grand nombre.

A l'exemple de la nation même, cette littérature a des allures fières, un air satisfait, épanoui, glorieux, triomphant. L'heure a sonné pour Albion, plus tard que pour les pays latins, plus tôt que pour les pays germaniques. A cinq cents ans de date, on voit l'effet de la Conquête : l'Angleterre a été mise à part des autres nations germaniques; n'étant plus germanique qu'à moitié, elle n'a pas suivi le sort des peuples à développement lent, mais bien plutôt celui des autres, et maintenant c'est pour elle l'époque du grand épanouissement. La Renaissance, ailleurs, s'éteint ou se resserre; Ronsard va mourir, Malherbe va régner; ici, c'est l'époque de Spenser et de Shakespeare. Dans les pays proprement germains, c'est le silence i.

1. Rien qui soutienne la comparaison avec les autres terres. M. Courthope, professeur de poésie à Oxford, donne dans le t. II de sa remarquable Ilislory of English Poelry, 1897, une « Table of contemporary European Poets»; il entend par là les poètes anglais, français, italiens et espagnols, excluant tous autres, comme ne comptant pas à cette date (1450-1600). Les Stttdies in the literary relations of England and Germani/ in the XVI cenlury, de C. H. Herford, Cambridge, 1886, ont pour objet de mettre en lumière l'influence de l'Allemagne sur l'Angleterre : mais aucun livre ne montre mieux, en fait, combien, au point de vue littéraire, cette influence fut faible, comparée à celle de l'Italie et de la France. Les tables de Bossert pour le XYI« siècle {Littérature Allemande, 1901, p. 1068), sont presque vides.

En aucun temps, sans aucune exception, les Anglais nont été plus fiers d'être anglais. Ils se glorifient à l'envi de leurs qualités et de leurs défauts, de leurs actions bonnes et mauvaises. Tout ce qui est anglais leur parait admirable et tout ce qui arrive à l'Angleterre leur semble digne d'orgueil : si c'est une alliance, elle prouve le cas que l'on fait d'eux; si c'est l'isolement, ils le jugent glorieux. Après avoir tracé le tableau dç la situation de l'Angleterre, vers la fin du règne d Elisabeth, et montré le pays entouré d'ennemis, l'agent de Venise à Londres conclut : « Tout le monde en ce royaume, ceux qui commandent et ceux qui obéissent, voient fort clairement combien grande, universelle et méritée est la haine que toutes les nations ou plutôt tous les peuples éprouvent pour les Anglais, car ils troublent le monde entier. Or, non seulement ils ne font rien pour y remédier, mais, en un certain sens, ils se glorifient de ce que le nom anglais soit devenu ainsi redoutable' ». Cette opinion avantageuse d'eux-mêmes et ce dédain d'autrui frappent tous ceux qui les voient, même des réfugiés comme Jacques Grévin qui, trouvant en eux des coreligionnaires, et chassé de son propre pays, arrivait tout préparé à former des jugements favorables.

Nous sommes bien supérieurs, écrit Harrison, à propos de ses compatriotes, aux Français, aux Italiens et à toutes gens habitant un climat plus chaud que le nôtre; nos corps sont plus solides, nos âmes sont mieux trempées, nos femmes sont plus bellesy.nous affrontons mieux la mort; blessés, « nous regardons, sans sourcillei:, la liqueur de vie nous quitter »; nous sommes sincères et honnêtes par-dessus toutes gens; les Français aiment se vanter; nous brillons, nous, par notre modestie 2; inconsciente application par le

1. 20 mars 1603. Calendor of Sinle pnpers... in Venice, t. IX, n* 1160.

2. Description of Britaine, éd. Furnivall, 3* partie, pp. 152-6.

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digne homme de la formule célèbre : je suis modeste et je m'en vante. Stubbes faisant VAnatomie des Abus de son temps et la satire des mœurs anglaises est bien obligé de blâmer, et il ny manque pas; mais, s'il est puritain, il est aussi anglais et, avant de décrire les travers de ses compatriotes, il commence par déclarer quils forment « un peuple fort, audacieux, téméraire, puissant et héroïque, de grande vaillance, magnanimité et prouesse, de tournure incomparable, dune trempe admirable, et qui n'est, en toute humanité, inférieur à aucun autre sous le ciel ». Si les satiristes de profession parlent ainsi, que diront les autres? Les .autres en viennent à trouver un caractère particulièrement anglais à des traits que la marche du temps et le changement des mœurs généralisaient ailleurs aussi bien qu'en Angleterre ; mais pour pouvoir les louer à leur aise, ils ont besoin de se les attribuer en propre. Telle est, par exemple, la diminution des châteaux forts : « Un bon Anglais a horreur d'y être encagé comme un poulet ; il préfère rencontrer son ennemi en plein champ, corps à corps 2 ». Mais la transformation des forteresses en résidences d'agrément était générale; bien loin d'envier, on raillait maintenant en France le possesseur d'un « château sourcilleux, hautement emmuré » :

Il est toujours en peur qu'une pierre ou chevron Tombe dessus son chef, sortant de sa maison; Et l'eau de ses fossés toujours verte et relente De mainte maladie est la cause apparente ^.

Les vieux châteaux étaient négligés ou abattus en France

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