‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 81 sur 290 · Remarques sur l'Angleterre, Amsterdam · texte numérisé non relu

Remarques sur l'Angleterre, Amsterdam

nous rapprocher des dieux. Afin que l'Europe n'en ignorât, il écrivit son traité en latin, et le livre, consacré à une langue totalement inconnue en France, obtint l'honneur d'être imprimé à Paris, chez cet autre helléniste, Robert Estienne'. Camden, qui ne savait que trop combien, depuis cent ans, une parenté avec le g-rec élait jugée honorable pour une langue moderne, démontrait : 1° qu'on trouvait en anglais autant de mots grecs que dans le français; 2" que les mots anglais d'origine germanique avaient des racines et un sens au moins aussi rationnels que les mots grecs ou latins. Il esquissait là-dessus une histoire des mots, qui en était plutôt la mythologie-. Richard Carew allait plus loin encore : il comparait entre eux tous les grands idiomes d'Europe, reconnaissait à chacun de belles qualités, mais les trouvait toutes concentrées et réunies dans l'anglais •% langue « précellente » à ses yeux, comme le français aux yeux d'Henri Estienne, dont il imitait expressément le patriotisme littéraire ^ Enfin le régent du Parnasse, Ben Jonson, ne dédaignait pas de compiler, « pour le bien de tous les étrangers », une Grammaire Anglaise. Les partisans des italianismes et des gallicismes, qui voulaient enrichir la langue par des emprunts, sont ra-

1. De recla et emendata lingux Auglicx scriptiotie Dialogus, Paris, 1568, 4".

2. Sans qu'il s'en doutât, car il recommande beaucoup de se méfier des étyraologies Tausses; c'est ainsi qu'il se refuse quant à lui (et combien sagement!) à voir l'étymologie de flatter dans /lie at lier. Bemnines, 1005, pp. 24 et s.

3. «... The French délicate, but evcn nice as a woman, scarce daring to open her lippes for fear nf marring hcr countenance; the Spanish majeslical but fulsome, running too much on the n, and terrible like the Devil in a play », etc. Epixile conceniing llie excellciiciex of the Engtish longue, par Richard Carew (1555-1620), p. 12; dans l'édition de 1723 de son Stirrey of Conurall, mais publié d'abord en 1614, avec les Hcmninrs de Camden.

4. « Seeking out wilh >vhat commendations I may attire our Englisb language as Stephanus bath done for the French and divers other nalions theirs ». Iliid.

broués de plus en plus vertement; ce sont des « voyageurs », des touristes, dirait-on aujourd'hui; ils se donnent des airs de connaisseurs et veulent s'en faire accroire ; il ne faut pas être dupe de leurs prétentions. Ascham l'avait déjà dit, Harrison le répète, et vingt autres après lui : à côté d'un Foxe et d'un Jewel qui écrivent Ja pure langue anglaise , voyez ces gens qui « s'appliquent à la ternir par leur recherche des mots étrangers et curieux, tenant pour le meilleur l'anglais le plus brouillé de grands mots aux nombreuses syllabes et de redondances importées du dehors^ ». Il faut rechercher, au contraire, les monosyllabes et en mettre le plus possible dans ses écrits, parce que ces mots sont habituellement d'origine anglaise ; on se montrera par là « un bon Anglais 2 ». Quoi qu'en puissent dire nos « braves voyageurs » , notre nation est « exquise » et, dans les questions de langue, « Italie, Espagne, ni France ne sauraient nous surpasser ^ ». Chaque auteur a maintenant des idées arrêtées; du plus grand au plus modeste, de Ben Jonson à Giles Fletcher, tous les exposent en des préfaces qui sont des manifestes, et il y a un public pour

1. « Not a few other doo greatlie seeke lo staine Ihe same, by fond affectation of fonen and strange words, presuming that to be the best English, which is most corrupted with exlernall terms of éloquence, and sound of manie syllables ». Dcscriplion of Britaiiie, 1577, éd. Furnivall, 1, p. xxx.

2. « The moste auncient English wordes are of one sillable, so that the more monosyllables that you use, the truer Englishman you shall seerne ». Certayne noies of instruction concerning the making of verse or ryme in English, par George Gascoigne, 1575.11 y revient dans son Steele Glas, 1576; infra, pp. 321, 372, 497. Nash, au contraire, blâmait l'emploi de cette « menue monnaie » (préface de l'éd. de 1594 de Chrisl's Tears); mais il appartenait, à tous égards, à l'école opposée et était partisan de l'enrichissement de la langue par emprunts au dehors, ce qui lui valut de vives attaques.

3. Giles Fletcher, préface de Licia, 1593.11 appartenait lui-même plutôt au groupe des explorateurs qu'à celui des voyageurs-touristes [supra, p. 259), et parle avec un extrême dédain de ces derniers, qui « hâve Iraveilled wilh such ill lucke that they deeme themselves barbarous and the Iland barren, unlesse they hâve borrowed from Italie, Spaine and France their best and choicest conceites ».

les lire : manifestes de Jonson en faveur de l'art savant qui lui est cher; de Drayton en faveur de la poésie lyrique; de Harington pour défendre la poésie en général et Arioste en particulier*, de Chapman, à l'éloge de cette demi-obscurité qui lui semble une noblesse dans la poésie : un poète rechercher la clarté? « c'est comme si un âne tirait vanité de ses oreilles- »I Leur ton est tranchant, parce qu'il s'agit de hautes questions, qu'ils ont réfléchi, et sont persuadés, chacun de son côté, d'avoir raison.

Les délicats problèmes de prosodie, qui supposent une éducation artistique plus raffinée, sont discutés avec une ardeur proportionnée à leur importance nouvelle. La querelle est très vive et demeure un moment incertaine; c'est un premier échantillon de la longue et quasi interminable guerre des Anciens et des Modernes. Tout est remis en question dans ces temps de renouveau : ne faudrait-il pas rajeunir l'ancienne prosodie anglaise, dont les règles, inventées au moyen âge, ont une origine barbare, qui se perd dans la nuit des temps? Cette nuit est finie et nous sommes dans une ère de savoir et de lumière. Nous avons le génie, il nous manque les procédés : prenons ceux qui ont rendu Rome et Athènes illustres à jamais; c'était le conseil de sir Thomas Smith. Deux partis se forment : un pour le maintien de la rime et du vieux vers anglais; un autre pour l'adoption du vers métrique des anciens, avec ses longues et ses brèves, ses ïambes, dactyles et spondées.

La querelle des deux prosodies est si parfaitement éteinte

1. A briefe Apologie of Pottrie, servant de préface à sa traduction dOrlando furioso, 1591.

2. Chapman, préface d'Ovid's Banquet of srnce, 1595. Il ne se conforme que trop à ses théories; ses vers sont parfois de vraies énigmes :

The mind In that wc like, rulcs every limb,

<iivcs hands to bodies, makes them make Ihem trim.

Shadow of t/ie Mg/il, 1594.

aujourd'hui, qu'on a peine à se représenter combien elle fut vive, et le danger qu'elle fit un moment courir au vers de Chaucer. Plusieurs des meilleurs poètes acceptèrent, un moment, l'hérésie métrique ; elle était publiquement enseignée à Cambridge ; Sidney composa des vers anglais à Fantique, sans rimes et avec une cadence de longues et de brèves; Spenser fit de même, intimidé par son ami, le hargneux Gabriel Harvey. Il alla même jusqu'à prétendre, écrivant, il est vrai, à Harvey lui-même, qu'il préférait ses essais en ce genre à ses autres œuvres ; pour un peu il eût fait de sa Reine des Fées un pastiche romain^. Des maîtres dans l'art de la rime, comme Campion, se déclaraient contre elle 2. Les genres considérés comme particulièrement antiques : idylles, dialogues pastoraux, etc., furent cultivés par les défenseurs de cet étrange renouveau; Virgile fut traduit en vers pareils aux siens, à ce que crurent du moins les auteurs de ces tentatives^. L'un d'eux fait naïvement res-

1. Il informe Harvey que Sidney, Dyer, etc. formés en « aréopage », ont décidé la destruction de la rime et de tous rimeurs bons ou mauvais; luimême regrette de ne s'être pas rangé plus tôt sous la bannière des réformateurs : « And nowe they liave proclaimed in their àpctwuâYto a generall surceasing and silence of balde rymers, and also of the verie beste to : in steade wliereof they bave, by authoritie of their whole senate prescribed certaine lawes and rules of quantities of English sillables for English verse... and drawen me to their faction... I am of late, more in love with my Englishe versifylng than with ryming, whyche I should bave done long since, if I would then bave foUowed your councell ». 5 octobre 1579. Worhs of Gabriel Harvey, éd. Grosart, Londres, 1884, 4", t. I, p. 8. Voir plus loin, p. 385.

2. Observations in Uie arl of English Poesij, 1602. Works, éd. Bullen, 1889, pp. 232, 236.

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