‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 88 sur 290 · Ascham, Scholemaster (1570), éd. Arber, p · texte numérisé non relu

Ascham, Scholemaster (1570), éd. Arber, p

embaumées de parfums enivrants, de la lucarne même des prisons. Époque remarquable s'il en fut; regardez la mer : il semble que tout le monde soit marin; arrêtezvous à la Croix de Saint-Paul : toute la \'ille est éprise de théologie; passez le pont et, dans le faubourg de Southwark, vous trouverez plus de théâtres, mieux fournis de pièces, plus fréquentés par les grands et les humbles qu'en aucune capitale d'Europe ; entrez chez le libraire : il semble que tout le monde soit poète, philosophe, romancier, historien. Lent et incertain aux premières années du règne, le développement est bientôt général, et se produit dans tous les sens à la fois.

Courtisans, étudiants d'Oxford, diplomates, révérends destinés à Fépiscopat, bohèmes de Londres, pédants d'école, piliers de taverne, fous et visionnaires, tous ont quelque chose à dire ; et pas un des moins doués même, dans le fatras duquel on ne puisse trouver quelque merveille ; des passages délicieux de grâce et d'harmonie, ou mémorables par quelque pensée, grave, profonde, saisissante. Du quinzième au seizième siècle, le changement est complet : les Lydgate d'antan nasillaient inlassables; les poètes d'aujourd'hui chantent inlassables des vers dignes de mémoire, sur tous sujets, amoureux, pieux, satiriques, épiques, pastoraux, didactiques, passant du monde des insectes au monde des héros. Cela leur vient naturellement, on ne sait pourquoi ; ils ne savent pourquoi ; c'est l'époque qui le veut ; prenez au hasard les pires de leurs poèmes, vous y ferez des trouvailles admirables. Les muses ont réellement visité l'île <rAIl)ion, les chants s'élèvent de toute part.

Les vers passent de main en main ; l'abondance en est telle et le mérite, même le mérite de premier ordre, est si commun, que beaucoup d'œuvres se perdent et ne sont jamais imprimées : comme on laisse les fruits sur l'arbre

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aux aimées d'excessive récolte. Produire est une nécessité; ils ne peuvent s'en empêcher; ils écrivent pour se soulager l'esprit, sans y attacher d'importance ; ne pas imprimer est une élégance. Les plus grands seigneurs et les plus occupés d'ambition et de graves allaires riment des poésies pai*ce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Essex, favori de la reine, lord lieutenant d'Irlande, sujet de ballades lui-môme et qui mourra décapité, compose des sonnets « pour se désencombrer de ses pensées' ». Si«hiey écrit son Arcadie, poème en prose, tout entremêlé de poèmes en vers, pour se « décharger la cervelle ». Mais ils n'inq)riment rien, et leur exemple a ses efl'ets. Une renommée discrète leur suf fisait, discrète mais non pas insignifiante, car les copies se multipliaient; on se les prétait; on en faisait des recueils. Beaucoup de ces collections se retrouvent aujourd'hui dans les bibliothèques et contiennent des textes fort altérés en leur course incertaine, portant, suivant que la pérégri nation a été plus ou moins longue, des signatures de plus en plus liasardeuses et, pour l'ordinaire, de plus en plus illustres. Les premiers amis qui avaient reçu l'œuvre savaient bien de qui ils la tenaient et n'avaient pas besoin de nom; les collectionneui*s à qui le hasard apportait, à la fin, des copies non signées ou signées d'initiales, ajoutaient ou complétaient les noms au gré de leur fantaisie, préparant des tortures aux critiques de l'avenir. L'usage était si bien établi et la circulation si intense que des poètes dont les vers demeuraient entièrement inédits étaient célèbres, connus et cités partout, servaient de modèles, et môme formaient école, presque aussi bien que si leurs œuvres eussent eu plusieui*s éditions. C'était si notoirement une élégance de dédaigner la presse, que des écrivains de pro-

1. Témoignage de sîr Henry WoUon. Poems of Italeigh... and other courlhj poefi, éd. Hannah, 1892, p. 219. Spécimen de vers d'Essex, pp. 17G et s.

fession se conformaient à l'usage ou faisaient semblant, et merveilleux est le nombre des publications commençant par l'assurance que l'impression est faite à l'insu de l'auteur, ou parce qu'il a eu la main forcée par la mise en circulation de textes corrompus. Plus d'un professionnel, du reste, s'en tenait, par raisonnement, au demi-jour de l'inédit, qui excitait la curiosité et apportait aux habiles une facile renommée par ouï-dire. Leurs rivaux signalaient le procédé avec indignation i.

Les sincères, qui réellement dédaignaient la presse, avaient affaire à rude partie, car d'autres collectionneurs, moins désintéressés que les amateurs de poésie, faisaient aussi la chasse aux manuscrits : savoir les imprimeurs-libraires, simples pirates fort souvent, avec des limiers à leurs gages, lesquels, pour un piètre salaire, s'en allaient furetant, quêtant, volant, et rapportant ce que le hasard avait mis en leurs mains : parfois de plates rhapsodies, parfois les sonnets de Shakespare.

L'un de ces imprimeurs a publié une défense de sa caste et son plaidoyer montre, en un coup d'œil, cet état singulier du monde littéraire sous Elisabeth. Les auteurs n'ont pas à se plaindre, au contraire, assure Nicolas Ling, en tête à'England's Helicon, 1600 ; ils obtiennent ainsi le moyen de revendiquer publiquement leur bien, que de fausses signatures leur ravissent souvent. Le présent recueil est un recueil de bonne foi; toutes les signatures « sont conformes à celles des copies venues aux mains du compilateur » : caries pirates ordinaires ne se faisaient pas

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