LIVRE XXIII
du Ciiigar un si grand nez. Scraphiquc luy dit : « Si je considère bien la chose, Gingar a tort et ne regarde point à son proffit particulier, demandant qu'on luy este son nez bien fourni : s'il sçait bien retenir en sa cervelle tout ce qu'il fait, qu'il face trois, quatre ou huict nœuds à son nez. » Cingor luy dit : «0 Père Seraphe, je ne me soucie pas pour un liard, si je n'ay gueres de mémoire et si je monstre que j'ay une cervelle de chat, moiennant qu'on me descharge de ce fardeau de nez ; car qui est le Rinoceros qui ait le nez plus grand que cestuy-cy ? Je vous prie pour l'amour de Dieu, faisons ceste paction ensemble : emportez avec vous ce nez et toute ma cervelle, et que seulement me demeurent en la bouche les dentsque j'ay, afin que je puisse manger. Si je n'ay souvenance, et bien que m'en adviendra-il? » Alors Seraphe, ayant une grande gibbecierc, tire d'icelle, comme fait un chirurgien, une boëte pleine d'un onguent fort merveilleux, avec lequel il se frotte les deux mains, et puis avec ioelles prend le nez de Gingar et le presse légèrement tirant contrebas, comme o» tire le pis d'une vache. Iceluy, peu à peu se perd, ainsi que fait une chandelle allumée ; et ce nez s'escoulant en ceste sorte goûte à goutte et estant revenu à son poinct, Gingar joyeux et gaillard s'eschappe des mains de Seraphe, et n'y eut plus de moyen de toucher, puis après, à son nez, craignant de tomber en tel danger, duquel il estoit sorti par le bienfaict do Seraphe, auquel il rendit graces avec belles paroles. » Seraphe prenant congé de la compagnie s'en retourne en haut, etBalde descendit à bas.