LIVRE VIII
Messe. Osfez-lui la couronne, c'estoit un vray soldat. Baldrach se cache en un gros halier, comme ils advisentpar entre eux. Frère Roch, ainsi desguisé en homme lay, advance le pas au devant de Zambelle, et luy dit : « Où vas-tu paysan, où meines-tu ceste chèvre? » Zambelle luy respond : « Chèvre? Le cancre! c'est une vache, et non pas une chèvre. — Que dis-tu? luy réplique Roch, c'est une chèvre. Tu as trop beu, vilain. — Mais, dit Zambelle, vous avez la veuë de travers , voulant dire que ma vache Chiarine vous semble liuc chèvre. ■» Frère Hoch commence à braver : « Que le L'ancre, dit-il, te vienne aux yeux ! c'est une chèvre, je te ie dis. » Zambelle luy dit : « Mettez vos lunettes à vos yeux, et vous pourrez cognoistre une chèvre, ou une vache : une chèvre n'a point de queue; ceste-cy en a une bien longue : ceste-cy porte-elle une barbe longue comme fait la chèvre? chie-elle des crottes ? ceste-oy ne crie point hai bai, mais dit bon. > Frère Roch luy dit : C'est une chèvre, qui porte certes : tu luy as rasé la barbe, et luy as tiré, et allongé la queue par derrière. » Zambelle luy respond : « Je suis point barbier, et je ne sçaurois raser le poil à ceste vache, mais bien luy tirer le laict. Dis plustost, réplicque Roch, chèvre, et non pas vache. — Je ne diray pas, respond Zambelle, une mensonge; c'est Chiarine ma vache. »
Frère Roch fait semblant de se mettre en colère, jure et dit : € Veux-tu jouer ceste beste, que tu nommes vache, contre huit escus, laquelle je dis estre une vraye chèvre? Veux-tu accorder cela ? — Ouy, dit Zambelle, je le veux, desbourse argent : s'il se peut prouver que ma vache ne soit vache, je ne seray plus Zambelle, ny Chiarine vache; et tu gaigneras la chèvre, si Chiarine est chèvre. — Je suis content, dit frère Roch, mais qui pourra vuider ce différend ? Voicy un Religieux. » Sur ceste gageure, que frère Baldrach oyoit de loin^-, frère Roch parlant haut tout exprès, iceluy sort dehors son embuscade, et, faisant comme le vieux renard qui se cache dedans le buisson pour gripper la poule, se levé doucement et marche avec une gravité etsembloit un sanctificetur, ayant un panier à son costé. Approchant près de ces gageurs, Roch l'appelle : « 0 mon père, je prie de venir unpeu jusques à nous, et de vouloir user d'une saincte charité en nostre endroit, si telle est en vous? Jugez-nous icy d'un différend qui n'est pas petit entre noue deux : Cestuy-cy s'opiniastre, ainsi qu'est la façon
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jdes paysans, en ee qu'il dit que ce n'est pas une chèvre qu'il meine, et jure que c'est une vache. Qu'en dit votre Révérence? » Baldrach respond : « Il n'y a aucun doute que ce ne soit une chèvre : un aveugle le diroit. Et toy, pauvre homme, comment oses-tu dire que ce soit une vache ? Va, tu es un fol. As-tu fait gageure d'adventure contre cestuycy ? — Ouy, dit Roch, j'ay mis huict escus contre la vache. Baldrach conclud : « La chèvre donc perdue selon mon jugement. » Et ainsi Zambelle se trouva desaisi de sa chère Ohiarine, laquelle les frères menèrent au couvent de Motelle.
Cependant (^ingar venoit tout seul de la ville, et trouvant Zambelle pleurant comme un enfant : « Que fais- tu là, luy dit Cingar; que pleures-tu? Où est ta vache Chiarine? » Zambelle luy respond, en faisant une grande exclamation : « Ha ! je suis mort! ha! je suis mort! je suis mort tout à faict! Ma femme me tuera, malheureux, que je suis ! » Cingar, en riant, luy dit : a Où est demeurée ta vache? — Le cancre, respond Zambelle, te puisse ronger le nez ! Il n'y a plus de vache Chiariné : tu m'as fait ren^ dre une chèvre pour une vache. — Qui est-ce, dit Cingar, qui te faict accroire que Chiariné soit chèvre? » Zambelle respond : « Un Religieux me le vient d'asseurer tout maintenant. Il porte un cappuchon et un bissac sur son dos, et de grosses patinostres de bois. Il a une barbe de bouc et est ceint d'une sangle. Il tient un bréviaire en sa main droite, et de l'autre il porte un panier. Iceluy a jugé que ma vache n'estoit point vache et l'a nommée chèvre : ce meschant borgne nous a rendu une chèvre et a retenu la vache. La chèvre Chiariné nous a esté baillée ; mais la vache Chiariné a esté enlevée. Nous avons premièrement perdu une vache et secondement une chèvre, et tu es seul cause de ma perle. — Ha, ha, dit Cingar, pauvre misérable, tu crois donc à un Moine ? As-tu adjousté foy à un tel frère Lambin? qui, s'il est meschant, il n'y a meschanceté au monde qu'il ne commette. Allons, le cancre me mange! je le feray rendre la vache. » Car il pensoit bien que ceste tromperie estoit venue par le moyen de ces Moines, qui renient mille fois leurs couronnes, lesquels il cognoissoil, soubs ceste cappe rnonachale, bien aises de trouver nappe mise et de remplir le sac de leur ventre de bons vivres. « A leur occasion, disoit-il, les gens
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de bien, les personnes illustres, ceux qui sont sortis de noble sang et qui sont pleins de bonnes lettres, et qui portent un mesme habit qu'eux, sont travaillez de mocquerie, souffrent des hontes grandes , tellement que les Moines , les frères et les bons Religieux ne sont maintenant que la fable du peuple pour la faute des faitneans et polirons. »
Pendant que Gingar degoisoit en cholere telles paroles., maistre Jacob se présente, lequel autrefois avoit esté Chapelain d'Arène. Cestuy-cy se vantoit qu'il ne sçavoit ny l'art, ny la façon de bien vivre, et le montroit par effect. Il estoit prebstre d'une Eglise, laquelle vous eussiez dit estre un cabret, si vous eussiez veu les murailles tant dedans que dehors escrites de plusieurs devises et barbouillées de sales et ordes figures, ainsi qu'on dit que la muraille blanche sert de papier aux fols. Au dedans vous sentiez le pissat de chiens et de femmes, et à l'entrée vous voyiez de belles cailles Lombardes. Je ne sçay qui estoit le simple Evesque qui luy avoit donné les ordres et permis de célébrer la Messe. Entre les autres vertus qu'avoit nostre mesî-ire Jacob, il estoit plus sçavant qu'aucun mouton. Iceluy, allant à l'eschole, y avoit passé beaucoup d'années sans pouvoir apprendre une seule lettre, et fallut apprendre ce maroufle, en l'envoyant à Boulongne pour estudier avec une telle dextérité : La première lettre de l'alphabet est A. Icelle, comme capitainesse de toutes les autres, luy fut aussi enseignée la première soubs la représentation d'une esquierre ou d'un compas, duquel se servent les Charpentiers, les Astrologues et Philosophes, quand ils veulent tirer des lignes en rond, en long ou de travers, avec lesquelles on marque toutes sortes de formes. Jncob, par ce moyen, apprint ceste première lettre; mais il ne la pouvoit prononcer, et, pour cet effet, on luy bailla un asne pour précepteur, lef(uel, à force de braire a a, a a, luy apprint de la prononcer. La lettre d'après, qui est B, et assez cogneuë aux Grecs, fut incontinent par luy apprinse et sans peine, parce qu'elle lessemble à ces fers qu'on met aux pieds des larrons, des meurtriers et meschans qu'on tient en prison, et luy-mesme y avoit esté autrefois attaché pour avoir violé une fille; et, pour la sçavoir bien dire, on luy faisoit feindre la voix d'un mouton, bai, bai. Quant à G, il l'apprint en contemplant l'anse d'une seille ou d'un chauderon, laquelle il cognoissôit assez pour avoir gardé les pourceaux, et leur avoit
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faict et porté souvent des augées, et la prononçoit assez aisément, parce que les Cipadiens disent Ce, ce, quand ils appellent leurs porcs. U luy fut fort aisé à apprendre par cœur à raison qu'il avait accoustumé de blasphémer Dieu ; et néantmoins ou luy apprint encore par un autre moyen, à sçavoir par le son des cloches quand elles sonnent din don. La cinquiesme, qui est E, avoit esté figurée à Jacob sous la ressemblance d'un arc bandé sur lequel est la flèche posée; et estant fait clerc tonsuré, il apprint à la prononcer chantant Kyrie; parce que les clercs répètent souvent, cest E. Quant à F, il eut tousjours peur de ceste lettre, parce que c'estoit le commencement de ce mot fourche, que nous disons gibet , auquel il avoit mérité monter plusieurs fois, et autant de fois qu'il avoit forgé de faux liards avec Gingar. Il ne peut apprendre à prononcer G, parce qu'il avoit la langue grasse, et pour ceste cause il chantoit Lena in excelsis et non pas Gloria. Il ne se soucia point de H , à raison que , suivant le Doctrinal , les Poètes n'ont aucun esgard à icelle. Quant à 11, pour le retenir en son esprit, on luy proposa le clocher droit et haut de Sainct-Marc, en la cime duquel y a un Ange qui tourne çà et là, selon le vent qui le pousse; mais la prononciation luy fut apprinse par le hennissement d'un cheval ou d'un poulain, quand il dit I, /, i. Pour K, il le laissa là, parce qu'il ne le pouvoit non plus prononcer que le G, et disoit qu'il le falloit laisser pour le derrière plustost que pour le devant. Il apprint L, pour la semblance qu'elle a à la faux, avec laquelle on faulche les prez, et comme est celle qu'on donne à la Mort, quand on la dépeint sur les murailles. La ilute luy en apprint la prononciation, quand il se trouvoit souvent aux danses de village avec les autres paysans, l'oyant chanter lu lu. M luy fut montrée par son Magister avec une gentille façon; il luy démancha une fourche de fer à trois dents, avec laquelle on charge le fumier. Quant à N, on luy présenta, pour l'apprendre, deux fourches sans manches estans l'une contre l'autre mises à l'envers. Et icelle, à quelque temps de là, mit fin à l'estude de maistre Jacob : car il fut pendu entre trois beaux piliers. La cause du sujet fut la lettre O, laquelle, estant ronde etoit en grande recommandation à ce prebstre , s'employant souvent à forger sa faulce monnoye. En après, il disoit ses Messes toutes d'une sorte ; et n'eust sçeu former le signe de