LIVRE XI
perautruyestavecletemps trompé luy-mesme^;maisGingâr, n'oubliant ses bonnes et anciennes coustumes, aussi tôst qu'il veid cestuv-cy mort par terre, il jette la griffe sur la bourse qui estoit bicn pleine et pesante, et laquelle, comme est l'usauce de telles gens, estoit cachée en la brayette. Gingai- la fourre en sa manche, puis entre en la sale. 11 trouve là un horrible chamaillis ; il voit Baide entre cent espées et cent facquins, faisant merveilles avec son javelot, luy estant advis qu'il voyoit un ours entre desmastins enragez, ou un aigle entre des corbeaux. Gingar, approchant, luy dit : « Je wuis Gingar ! tiens ferme, Balde, et ne lasche les armes, entre lesquelles mourons avec honneur plustost que de servir de proye avec nostre honte à Gaioffe ! Et, vous, poltrons, marraus, race de couards, pourceaux, escampez d'icy, escampez, marroufles ! N'avez-vous honte d'estre tant contre un ? Quelle louange, quelle réputation vous en adviendra-il ? » Gingar, parlant ainsi à eux, se fourre au milieu d'eux, et fait paroistre que les effects suivent promptement les parolles. Il encourage Balde ; il fait voir aux uns les boyaux des autres ; il pousse l'un du bout de la hampe de son espieu, et avec le fer en met par terre un autre. Il se jette en l'air, il ne repose aucunement sur ses pieds : il pare aux coups de toutes parts. Balde, se voyant assisté du secours de Gingar, manie son javelot avec une 3i grand'force, qu'il le rompt en cent mille pièces, et du coup assomma plusieurs hommes. Geste canaille, voyant .^on javelot brisé, incontinent se précipite ensemljle, pendant le prendre, et se rue sur luy comme ferôit une montagne, qui cherroit en bas. Balde n'avoit rien aux maiîis que ses gants. Il combat dos poings, des dents, et des pieds, et ne donne coups à faute. Un tombe par terre ; à un autre il donne un si grand coup de pied dans le cul, qu il le fait voler en haut comme une corneille, et tombant sur le plancher, se rompt le col.
Gingar, ayant l'œil toujours sur son amy, se retournant vers luy, le void sans baston en la main, et bien enserré. \yant grand peur de luy, il se rue comme un porc sanglier
* Cet adage Se retrouve parmi lés Proverbes communs du seizième éîècle :
Qui d'autruy trompée se met en peina, Souvent lui advient la peine.
sur ces gens, et s'approche de Balde; et là, avec son espieu, tout autour de soy, il chasse ces mouches houvines, et de son long baston il leur perce le ventre. Alors, tirant du fourreau l'espée de Balde qu'il avoit ceinte à son costé, la by baille, et luy dit tout haut : a Voilà ton espée, Balde, prens-la, et la rougis comme coral au sang de tes ennemis!» Balde, joyeux au possible, la prend, en faisant un saut, et, la prenant avec les deux mains, commence furieusement à faire une cruelle boucherie, plus que n'en feit Renaut à Roncevaux. Vous n'eussiez veu au plancher, que des bras, des testes, et des jambes espanduës. Comme un toreau estant en amour d'une jeune génisse se met en furie, quand il est harcelé de gros mastins, et frappe les uns du pied, renverse les autres de la corne, fait voler en l'air le sablon en rendant un horrible mugissement : ainsi ce brave et valeureux Balde, eschauffé, tranche testes et jambes, bras et mains ; et, contournant ses yeux remplis de rage et de cholere, faisoit peur à ceux qui pouvoient le regarder. Son corps enfin est tout souillé de sang. Gingar est à son costé, et, soufflant de rage, combat cruellement, donnant des coups orbes à droicte, à gauche, des revers, des montans; il crie à Balde, chacun l'oyant : « 0 Balde, viens après moy, et me suis ! Je veux par force descendre à bas : qui est l'espée, ou la pertuisane, qui m'en pourra empescher?» Et, en ce disant, avec son espieu tout ensanglanté, rompt telle presse, et, se faisant ouverture, descend le premier. Balde le suit, et soustient les coups qu'on eust donné par derrière à Gingar, rendant à son amy le plaisir qu'il avoit reçeu.
Tout le peuple lançoit pierres, bricques ; et de loing estoit jetée sur eux une infinité de cailloux; et, qui est le pis, du haut de la couverture ils jettoient en bas de l'eau bouillante, et estoient si maladvisez, qu'ils ne prenoient pas garde s'ils jettoient sur leur amis ou ennemis, tellement que ces gros bouffies baillèrent la pelade à plus de cent, comme la maladie dite Mal de Naple * a fait quitter
» Tout le monde sait quel est le mal ainsi désigné ; il serait fori superflu de rechercher l'étymologic de ce nom ; nous signa lerons seulement ici à cet égard un opuscule curieux, les Sept Marchands de Naples. C'est un dialogue en vers imprimé vers 1525 et qui est extrêmement rare, quoiqu'il en existe plusieurs