LIVRE XI
Ces assaillaus 3'augmeutoient en nombre de toutes parts, et tant plus on en luoit, plus sembloit en renaistre, tellement que les monceaux, des moi-ts croissoient si haut, qu'ils l)Ouchoient quasi les entrées. Desjà Cingar se lassoit, et Balde avoit receu cinq playes, bien qu'elles ne fussent mortelles. Cingar lors dit : < ^alde, jouons maintenant des espérons, et gagnons le haut, pendant que ces chevaux nous en donnent la commodité. » Balde, trouvant cet advis bon, suit Cingar ; et, escarmouchans à toutes mains, ouvrent tout ce gros esquadron, et sortent hors de ceste hostelerie, et galloppent à coups d'esperon vers la porte de la ville, et les chevaux couroient si legierement, que vous les eussiez jugez voler. Et le peuple, courant après, crioit tant qu'il pouvoit : « Prenez les larrons! A, a, a, prenez, arrestez! Léo* nard, qui lesvoid veniv vers luy, accourans à bride abbatuë avec l'estoc en la main, tire soudain son espée du fourreau et en donnes! grand coup sur le col de celuy qui commandoit à la porte, qu'il luy este la teste de dessus les espaules. Lors ceux qui estoient en garde, voyans leur Capitaine mort, mettent promptement la main aux armes, et environnent Léonard, le pressant de si près, qu'incontinent il receut quelques estocçades; mais, poussant son bon cheval, d'un saut il se délivra de telle presse, et ce cheval le porta hors des lances, picques, hallebardes, et javelines, qu'on teudoit contre luy. Tous les gens de Léonard manient aussi les mains, voyons leur Capitaine en 'elle destresse. Ils ne s'amusent à regarder voler en l'air les corbeaux, ou les corneilles après le Milan, avec leur cro, cro, crû, mais, s'estans unis et ralliez ensemble, secourent leur Seigneur, Ils n'estoient que quarante, qui combattoient contre trois mille, Vous eussiez veu icy une infinité d'espées rompre et casser des boucliers, des bras, des jambes, et froisser des espaules. Ici oyoit-on les voix misérables de ceux qui en grand nombre rendoient les abbois. Et ne s'en fallait point esmerveiller; caria ra e Romaine, encor' qu'elle l'ut petite, est celle qui chasse les Arlots, et la gent de Marcere. C'est elle, à qui cent Turcs, autant de Sopliifus, et mille Soldans, ont autrefois fleschi le genouil. C'est elle qui, avec peu de nombre, en a chassé et fait fuir trois fois autant, leur faisant monstrer le derrière tout souillé de fange. C'est elle qui, en sçavoir, a Bnrmonté les Grecs, qui, en armes, a excellé les Mores, et qui, en conseil, a suppedité les uns et les autres.
166 HISTOIRE MAGGARONIQUE.
C'est elle qui a eu ce pouvoir de renverser autrefois pai terre les hauts couplets des montngnes, et d'embellir, et enrichir ses maisons et Palais de grandes colomnes et gros pillastres, faisant toucher leurs couvertures jusques au ciel, et enfumer les estoilles avec la fumée soitant de leurs cheminées. C'est elle qui, suivant Léonard Romain, et estant en petit nombre, fait autant et plus que ne feroient des Suysses, et autre mille canaille. En cet estour, l'un crie : « Sainct Pierre ! » l'autre : « Sainte Marie ! » un autre : « Ha, mon Dieu! » un autre crache son ame dehors; un autre, tombé par terre, est foulé soubs les pieds des chevaux ; l'un fuit, tenant entre ses mains ses trippes sortant de son ventre ; l'un frappe ; l'autre pare ; l'un fait f l'autre le suit.
Mais Gingar avec Balde approchant, voicy Zambelle, toute la gloire du monde, lequel de loing se présente, ei avec ses menaces et paroUes pense estonner et faire trembler le fleuve d'Acheron : « IDemeurez, meschans ! crie-il tant qu'il peut ; demeurez, larrons ! Je suis maintenant bourreau par le commandement de Monsieur. Il m'a donné chai ge de vous pendre, et non sans occasion. Et combien que je ne sois fort habile à un tel métier, la volonté que j'ay de me venger m'y fera maistre. » Puis il se met audevant, présentant une fourche fiere, voulant avec icelle donner dedans le flanc d'un cheval. Balde, en passant, le prend par le collet, et, avec la mesme soupplesse que le Milan et la Cresserelle enlèvent de terre un mulot qu'ils auront apperceu voletant par l'air, luy fait perdre terre, et le met à travers l'arçon de sa selle, et de la main droite luy serrant les jambes, et de la gauche luy saisissant le col, comme fait une chambrière quand elle veut tuer une poulie, estrangle ce pauvre misérable, et l'envoyé chercher sa Chiarine. Toute la compagnie de Léonard estoit jà morte, ayant eu affaire chacun d'eux contre deux cens Et là Léonard eust aussi trouve sa sépulture, si l'invincible puissance de Balde ne fust promplement arrivée; lequel, voyant ce jeune homme ne se soucier de la mort pour soy et pour son honneur entre tant de personnes armées, commence à tirer du profond de son estomach une horrible voix, et, se fourrant aa plus épais, donne de cholere un si grand coup de son espée, qu'il avalle en une seule fois sept testes de dessus les espaules des premiers qu'il rencontra. Puis, il