‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 127 sur 238 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

apperçoit à une hauste fenestre du Palais le Prêteur Gaioffe, qui brailloit tant qu'il pouvoit : « Or sus, disoit-ilt mes vieux soldats, prenez-moi ces larrons ! Ruinez et perdez ceux qui sont nostre ruine! Ostez de ce monde telle puanteur. Que tardez-vous tant? Gomment, vous qui estes mille, ne pouvez en prendre trois? Y a-il si grande coiiardise parmynos guerriers? On ne sçaurait trouver au monde une telle villacquerie et lascheté. » Ges parolles font ressouvenir soudain à Balde les vieilles offenses qu'il avoi, receues : il donne dedans le Palais à travers mille espées, et, au pied de la montée, descend de dessus Brisechaisne. Brisechaisne s'arreste, et ne se laisse prendre Si quelqu'un s'approche de luy, il chauvit les oreilles, et donne le reste à celuy qui pense toucher à sa selle. Telle sagesse a esté souventefois esprouvée es chevaux. Balde estoit jà monté au haut du degré, avec l'espée au poing toute barbouillée de sang et de cervelle. Et combien que naturellement il fust fort et puissant, toutesfois la haine luy augmentoit grandement la force. L'envie qu'il avoit de massacrer Gaioffe n'estoil point tant pour se venger de ce qu'il avoit esté arresté prisonnier par sa fraude, que parce qu'il estoit un mauvais tonneau pour les bons citoyens et pour les gens de bien.

Il y avoit dix familles de la ville qui n'estoient point contraires à Balde, lesquelles souloyent aller à la guerre soubs la charge de Sordelle. Iceux esloient les Aguels, les Abbateens, les Cnprians. les Gornes, les Alebrands, les Tosabezzes, lesCoppins, les Connegrans, les Gappes et les Folengues. Ges nobles gens icy avoient, parleurs prouesses, eslevé la ville de Mantouë en grand renom, dès les premiers fondemens d'icelle.

Or, Balde allant pour défaire un monstre si brutal, on luy jette de toutes parts, avec grands cris, des pierres, des bois, de la cendre chaude et du bouillon du pot. Toutesfois il s'eschappe et ne reçoit aucune blessure, tant petite soit-elle. Arrivant au lieu où Gaioffe n'avoit aucun moyen de s'évader, s'il ne veut sauter du haut de la fenestre et se rompre mille testes, s'il en avoit autant, il luy tire de sa flambante espée un revers; mais il ne l'assena pas. Pourquoy? Je ne sçay ; suffise que ce coup fut pour néant. Mais il n'en ira pas tousjours ainsi. Gette forte espée rencontra une grande colomne, laquelle de ce coup tomba en terre, se cassant en trois

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pièces. Et avec ioelle tomba aussi une partie de la muraille, qui tua entre ses pierres un ^raud nombre de personnes. Pour cela, Balde ne laisse de courir après Gaioffe, lequel crie et appelle du secours. Il se tourne quelquefois vers Balde, et le supplie luy vouloir pardonner, et luy promet de luy donner son thresor, si son plaisir est de luy vouloir remettre la vie. Mais Balde le desdaigne tant, qu'il ne daigne luy faire aucune response. Tant plus Gaioffe le prie, plus fait-il l'oreille sourde. Quaud il eut peu luy donner en présent toute la banque de Gennes, et tous les ducats qui se passent par le trafic de Florence, la générosité de ce brave guerrier ne les eust voulu recevoir. Quiconque veut garder son honneur doit mespriser or et argent. Enfin il le tire d'un coings et rien n*y peuvent faire les cris, les ar-mes, les parolles outrageuses de tous qui estoient là presens. l\ passe par le milieu de toutes leurs espées, et emporte soubs son bras ce misérable Gaioffe, et avec sa main droite ne laisse de mesurer les membres de ceux qui s'opposoyent à luy. Il descend à bas, et approche de son cheval, sur lequel d'un saut il monte sans toucher du pied à l'esliûer, tenant tousjours su proye, enlevant ce Roy Arlotte par la force de son bras, comme j'ay veu un agneau estre emporté par le loup, ou une poulie par un renard, laquelle les mastins abbayans, et les paysans courans et crians, ne peuvent sauver.

Cependant Cingar donnoit repos à son espée, et le pontlevis estoit abbatu tellement que le chemin estoit tout ouvert pour se retirer hors la ville. Ce que voyant Balde, il appelle Léonard, et eux trois prennent la fuite, car, do tous les soldats de Léonard, il n'en estoit demeuré un seul en vie. Eux trois, dis-je, galloppent, et ceste canaille, lassée au possible, n'eut plus le €œur de les poursuivre; mais se contentoient fort d'estre eschappez de la griffe de ces trois diables. Chacun d'entr'eux retourne en sa maison. I^lusieurs sont portez sur des brancards morts ou blessez. L'un a perdu le bras, qui la jambe, qui l'espaule; l'un cloche, ayant le genouil cffensé; l'autre a la hanche emportée; l'un cherche son nez et ne le peut trouver; un autre, n'ayant plu? d'ongles ny de doigts, ne peut gratter sa teste qui luy de* mange. Ce fut lors que Scardasse, l'IIerbolet, Aquare et ce Rigue, qui souvent bailloitdes clisteres d'eau froide, amassèrent de bon bien, et remplirent leurs escarcelles en pan-

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