LIVRE XVII
baisers baveux, et cette louve entretenoit par paroUes emmiellées ce vieillard cornu, lequel elle tiroit comme un bufle par le nez. C'est ceste mesme Pandrague, malheureuse et meschante par sur toutes, laquelle te plante des cornes au front mieux qu'il n'y en a es testes des vaches.
Quand donc icelle eut apperceu Falcquet, incontinent le reçoit avec une embrassade, ainsi qu'une femme a accoustumé de caresser son mary. Falcquet fut tout estonné d'une telle réception: le pauvre homme ne sçait pas encore quelles sont les viandes de cette truye. « Donnez-moy, ditil, Madame, je vous prie, à repaistre, ayant grand faim; il y a trois jours que je porte le ventre vuide: je vous prie, s'il y a aucune compassion es belles dames, donnez-moy un peu de pain, j'en demeureray vostre esclave. » Le vieillard luy respond : « Tu as assez de raison pour faire telle demande. 0 Pandrague, apporte-luy à manger: il faut secourir ce pauvre homme. » Icelle, vestuë proprement d'une cotte blanche, se meut avec gestes, ris, et contenances de putain; et, aprestant dequoy manger, se travaille çà et là, et, n'ayant encore couvert la table des viandes qu'elle y vouloit mettre, Falcquet, estant encor' debout, prend un pain: sou lain il l'avale comme une pillule, et après cestuy-cy deux autres, et puis trois, et ne fait aucune pausade jusquesàce qu'il en eut avalé sept: et toutesfois l'envie de boire ne le prenoit point encor ; mais donna l'assaut à un plat avec une dent prompte, auquel il trouve plus de mille ossemens, autant qu'il en sçauroit avoir en la vallée de Jo=.aphat : c'estoit des cols, cuisses, et ailes de chappon, et autre telles viandes legieres. Falcquet, ne parlant point, dévore tout: puis, ayant ainsi son ventre bien rempli de bons morceaux, prend à deux mains une grande bouteille de vin, en laquelle, nonobstant qu'il eut un verre, il beut son saoul .Mais le misérable, avalant une telle opiathe, incontinent tombe par terre, assommé de sommeil, demeurant, ainsi entendu comme s'il estoit mort, et se formant en sa teste plusieurs et divers resveries. Le vieillard, nommé Beltrasse, s'en rit, et en riant descouvre en sa bouche ses mâchoires edentées : car ce meschant vieillard de saincte Suzanne fait teste o£ se resjouit, quand ii void les passans estre prins, et pipez par l'art et subtilité de ceste putain. Iceluy certes estoit plus t'ort qc.e trente poulains. Il estoit lils d'Envie, et plus jaloux q}x\\n coq, tant il estoit enragé et espris de l'amour de ceste
240 HISTOIRE MAGCARONIQUE.
vesse, et d'un seul regard serabloit l'engloutir. Si d'adventure il voyoit sur la joue d'icelle ou sur son front une mouche, laquelle elle ne chassoit point, incontinent, s'imaginant un adultère, chassoit luy-mesme cette mouche, et, en la chassant, disoit : « Garde diable! ce n'est pas une mouche: est-ce une femme, meschaate ribaude? Je me doute que tu me veux mettre des cornes au haut de la teste. » Et en disant ces mots, soudain il taschoit à prendre la mouche ou la pulce, et cherchoit entre leurs jambes s'il y congnoistroit la marque du masle. Luy-mesme donc lie avec des chaînes les membres de Falcquet, et ne veut que la dame face tel office, de peur qu'elle commette adultère avec un endormi. Icelle, ayant esprouvé dès long-temps les tolies de son lourd mari, se rit, et par un tel ris donne à entendre à ce vieil fol que la lune et la planette Diane nagent au puis. Beltrasse y guigne, y guignant aussi sa femme. Quiconque aime trop, quand son amoureuse rit, il rit aussi, et quand elle pleure, il pleure semblablement, tant il est misérable. On levé une grande pierre, soubs laquelle est cachée une caverne ; en icelle, avec une longue corde, ils descendent Falcquet, et, remettans la pierre, l'entrée de ceste prison se referme, et jamais aucun n'est retiré de là, et ne doit penser estre deslié ni voir le jour.
Or, cependant que ces choses se passent ainsi, à sçavoir que Falcquet est vif enterré, et que Léonard est mort, sans estre encor'inhumé, par la fraude et malice de ceste femme, reprenons ce que nous disions de luy, mettons au devant des Ours une brebis. Ceste Ourse, sortie de la rage de la diabolicque Megere, tourmentoit fort Léonard, estant aidée par le masle. Ce Léonard, vray défenseur de pudicité, ne Cl aignoit d'exposer pour elle mille vies, si tant il en avoit. Avec son bras gauche il présente à ceste beste son rondache, et do la droite il luy donne plusieurs estocades, tantost se baissant, tantost se haussant, tantost remuant les jambes legierement. L'Ourse cruelle, et plus maligne pour avoir laissé ses petits en son repaire, non encor' for mez, s'avance contre luy, et Léonard luy voulant donnei de la pointe dedans le ventre, icelle, faisant un saut à costé, évite le coup, et puis se levé droite sur les jambes de derrière, ouvrant ses pattes et sa gueule : mais le Baron, luy donnant un revers sur le meufle, l'atteignit rudement, et luy feit tomber une de ses mâchoires. Le masle s'enflambe.