LIVRE XVII
voyant sa compagne blessée, du sang de laquelle l'herbe et les fleurs rougissoient; et s'efforcant davantage contre Léonard, et, eslevant ses ongles, les fourre en l'aine de Léonard. Toutesfois, ce personnage courageux ne s'estonne pour telle playe » et donne derechef sur l'Ourse; mais icelle, plus legiere qu'un chat, fait un saut à costé, et le coup ne portant point sur elle, Tespée entra dans le sablon jusques aux gardes. L'Ours, prenant ce temps, soudain avec les ongles prend le bord du heaume, et le tire fort, et eut depesché ce jeune homme, s'il n'y eut soudain remédié; car ce vaillant champion, se retirant un peu, et baissant son estoc, le luy fourra en la panse; demeurant toutesfois la teste nuë de son heaume. Ha! dieux! quand l'Ourse void son mari rendre les abbois, ne se soucie plus de vivre, se jette à gauche^ à droit, lanlost s'approche, tantost se recule, rouant les yeux en la teste, sautant si legiorement et si furieusement, qu'à peine la peut-on voir.. Il est vérité qu'elle n'a aucune espérance en ses dents, ne pouvans icelle mordre à faute d'une mâchoire. Tout son espoir n'est qu'en ses ongles: elle s'efforce avec ses ongles, se montre enragée par ses ongles. Cependant Léonard jettoit du sang par Irois playes, et nenntmoins tout l'enclos du Monde n'avoit point un courage si ferme et si asseuré; il se void mort, et toutesfois son cœur nompareil ne diminue en rien; ni son entendement, ni sa conscience droite et entière ne luy peut empescher d'exposer sa belle vie. Geste fiere beste avoit toujours ses yeux tichez sur la teste nuë de Léonard, Sur icelle elle lance ses griffes, dresse ses ongles : Léonard s'en défend avec son bouclier et son espée. Enfin, ne voulant plus souffrir que ce combat durast plus longuement, jette là son bouclier, et, prenant son espée avec les deux mains, tourmente ceste beste avec horribles coups. Icelle se lance deçà, delà, et, se remuant habilement, évite la pesanteur de tels coups, et pendant que le sang coule des veines de ce pauvre guerrier, tant plus sa vertu courageuse s'augmente en luy. Son espée, n'ayant accouslumé de se voir en tel eschec, ha! faut à ce coup, et fait un mauvais tour à son maistre: elle se rompt dans la poignée, tombant la lame en terre, et cet ûifortuné jeune homme se void la main sans armes. Ces deux combatans courent lun contre l'autre, et s'embrassent d'une grande ardeur et violence; l'un presse, et l'autre serre estroitement, et plus que ne sçauroient des tenailles,
242 HISTOIRE MAGGARONIQUE.
et par ce moyen s'estouffent l'un l'autre, et, tombans ensemblement, ainsi embrassez, finirent leurs vies par une mesme mort : toutesfois le sort dernier de l'un et l'autre ne fut pareil, demeurant l'ane un corps sans ame estendu sur la terre, et l'esprit de l'autre volant au Ciel.
Tu vois, Seigneur, combien ce jouvenceau,
En pureté ressemblant à l'aigneau,
Pour t'obcir, perd librement sa vie,
Par un forfaict, par une injure impie!
Tu vois, ô Dieu, ce jeune homme innocent.
En te servant bien et fidellement,
Souffrir pour toy une mort très-cruelle !
N'estoit-il pas, de la chasteté belle,
Le vray souslien, et le fort expulseur
Des fols attraits de ce diable abuseur,
Dit Gupidon, chassant Venus arrière,
Pour conserver le corps, et l'ame entière ?
Tu l'as créé, pour servir parmy nous
Du vray chemin que lenir doivent tous,
Et de lumière, à laquelle il faut tendre ;
Si nous voulons ceste couronne prendre,
Que pour la vie vous nous avez promis.
Ce beau présent a-il esté transmis,
De vostre Gicl, çà bas entre nous autres.
Pour si peu estre au nombre et rang des nostres?
Heureux le temps, et bien-heureux seroit
Aussi la vie, en laquelle on verroit
Un tel présent descendre du haut temple,
Pour luy servir de miroir et d'exemple !
Or, Cingar cependant avoit tracassé par la forest et appelloit son Falcquet avec une voix jà toute enrouée, et se trouva lors près une maisonnette d'un s3inct Hermite, et, frappant à sa petite porte, demnnde : « Ho, qui est logé icy? » Une voix de dedans luy respond : t Ave maria. » Cingar dit : « Icelle soit tousjours louëe de par nous. > Sur ceste response, on ouvre la porte de ceste petite cellule, et à icelle se présente un vieillard, tout blanc, la barbe lui pendant jusques au bas de l'estomach et sembloit une personne de bonnes et sainctes mœurs. Cingar luy dit: « C mon père vénérable, je vous prie, dites-moy, pourveu que ma demande ne vous soit ennuieuse, avez-vous point veu un homme moitié homme et moitié chien ? Je le cherche pai