‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 179 sur 238 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

Le Centaure avoit retrouvé le tombeau de marbre plus blanc que le iaict, lequel estoit construit en une grande el spatieuse caverne. Entre toutes les montagnes que lutrouppe noire des Diables noirs, conjurée par les parolles de Pandrague avoit, icy apportées, Metrapas est l'une des plus hautes, soustenaut sursa cime la lune. Icelle, pour chapeau, est tousjours couverte d'une nuë. Au fond d'icelle est une obscure tombe ; à l'entrée y a une grande pierre, en laquelle on \oid un tel Epi gramme gravé :

Dedans ceste grande sépulture

Molcaël subtil magicien,

Et Bariel aslrologien,

Ont eu leurs corps sans pourriture.

Le Centaure, après avoir leu cet escrit, dit : « Voicy bonne rencontre ! Que serviroit cecy, si en l'urne il n'y a plus ni l'un ni l'autre? Molcaël estoit disciple de Zoroastes au temps de Nine ; depuis un si long temps^ ses os ne sontils pas pourris et devenus à néant? J'ay envie d'en faire l'espreuve. » Et soudain prend les boucles de l'urne pour en hausser le couvercle. Moscquin, qui avoit esté envoyé par Balde, luy ayde, et font tant, que le couvercle, qui estoit grand et pesant, tombe à costé. 11 n'estoit pas à grand peine cheut, qu'aussitost voicy un Diable noir qui sort et saute sur la crouppe du Centaure, et luy donne de grands coups de poing sans aucune relasche. Moscquin le prend par les cornes ; mais ce Diable, remuant et secouant sa teste, s'eschappe d'entre ses mains, et se retire legieremeni en l'air; puis, retournant, vient encor' tourmenter le Centaure, et luy commande de lascher le livre qu'il avoit osté à Pandrague, s'il veut qu'il le laisse en repos. Le Centaure, n'aimant point un combat contre les Diables, jette ce livre par terre, et demande paix avec ce Diable, lequel se saisist soudain de ce livre, et en fait grand feste, comme estant bien joyeux d'avoir en sa possession ce qui l'avoit autrefois dompte, et pour l'amour duquel il avoit receu tant de bastonnades. Les autres s'estonnent fort de le veoir ainsi se resjoùir, et, s'arrestans avec un ferme courage, se résolvent de veoir la fin de telles choses estranges.

Ce diable se plante sur uue grand' et haute pierre, avec ses legieres ailes, lesquelles resemblent à celles de la

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chauve-souris. Il porte en teste quatre grandes cornes, dont deux, faites et contournées comme celles d'un Bélier, couvrent ses oreilles : les deux autres se dressent comme cellec> d'un toreau. Il a le mufle comme un chien: sortons de so gueule deux longues dens, l'un d'un costé, et l'autre de l'autre, le rendant fort laid à veoir : un griphon n'a point le nez, ny une harpie le bec si dur et si ferme que le sien, propre à percer cuirasses; sa barbe de Bouc, tousjours grasse de sang, luy souille la poitrine, rendant bave puante au possible. Il a les oreilles plus longues que celles d'un asne, et de ses yeux enfoncez sortent deux charbons ardens, lesquels avec leur regard obscurcissent le soleil, tant ils sont enflambez. Sa teste eshontée resemble à celle d'un serpent traînant une queue derrière soy ; ses jambes déliées sont soustenues par ses pieds faits comme les pattes d'une oye, et jette par son fessier maigre une odeur sulphurée.

Virmasse dit lors à l'oreille de Moscquin, et le prie d'aller advertir leurs compagnons de ceste nouveauté. Moscquin s'y en va; il trouve Balde et luy racompte tout. Cingar estoit de retour alors, revenant de parer Léonard. Gilbert aussi estoit revenu avec Cingar. On appelle Falcquet. Ils s'en vont tous ensemble, bien résolus de veoir les diables, pour sçavoir s'ils sont si laids comme communément on les peint. Ils entrent, sans faire grand bruit, en ceste ample sépulture, ne trouvant l'entrée bouchée de sa pierre. Le Centaure estoit là caché en un coing. Il se levé, et, venant au-devant d'eux avec un pied legîer, parla à eux fort bas, leur disant: « Regardez, mes frères, regardez à main gauche; voylà ce Diable noir. » Avec le doigt il leur monstre; et combien que ce soit un esprit rusé et subtil, si ne pensoitil point avoir esté apperceu de Balde. Il fait gambades, il regarde, tourn-e sans dessus dessous ce livre sacré de Pan> drague, et le feuilletant bien, à grand'peine peut-il croire que ce soit là ce livre tant redouté, par la vertu duquel le Roy Luciler et tout le peuple infernal soit lié, fait force tourdions et contrefait une moresque. L^es compagnons rient, manlgré qu'ils en ayent, et se serrent les lèvres pour empescher le bruit de leurs ris. Balde avoit bien de la peine pour leur imposer silence. Boccal ne rit gueres icy, et a tousjours les yeux fichez sur Balde, retenant son vent lo plus qu'il pouvoit, et avoit le trou de son cul bien bouché.

Après tant de signes de resjouissance faits par ce Diable,

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