LIVRE XIX
en voicy venir un autre, criant comme une corneille qui vient de se repaistre de la chair d'un pendu; et parlan' ainsi avec une voix raucque : « Que fais-tii, dit-il, Rubican? Quelle entreprinse te retient icy? Espores-tu d'icy quelque chose à griffer! » Il luy repond : « Tu dis vray ; viens, gentil Libicocque : nous emporterons avec nous une ame, telle que iiostre chien n'en porta jamais de pareille. Voicy, vois-tu? C'est le livre sacré, tant estimé des Nigromantiens, lequel cy-devant nous a donné tant de peine. Tu ne sçais pas comment il en va ; escoutle de grâce, un peu. Cinq vaillants chevaliers errans, qu'on dit de la Table Ronde, sont arrivez en ces pays, et ont eu la puissance de rompre les ruses et fraudes de nostre Pandrague. Icelle est maintenant fresche et a receu trois mille poinçonades et coups de fouet toute nuë, en avancement de paye; et la malheureuse aimeroit mieux estre bruslée, que d'estre ainsi escorchée et déchiquetée par tout le corps. Elle a perdu ce livre, et, pour ceste perte, elle se pense bien estre dépeschée : car nous l'emporterons. » Alors Libicocque luy dit: « 0 Rubican, romps ce livre, deschire-le, de peur que quelqu'autre Magicien le trouve, qui nous feroit pâtir et endurer des travaux pires que les precedens. — Il ne faut pas, dit Rubican, deschirer encor ce livre; mais il faut qu'avant le rompre nous façions quelque galanterie. Je veux premièrement conjurer tous les diables d'enfer, ou, si nous ne les voulons tous avoir, qu'au moins nous en ayons trente des principaux. O combien voicy de peintures! Yois-tu combien d'images? Je t'en prie, regarde un peu, Libicocque, en voicy plus de cent, plus de mille. Vois-tu, en ce premier feuillet, le Pentagone de Salomon i? Vois-tu combien de petites lignes passées dedans les autres? Combien de quarrez, de poincts, de nombres? Voilà Zoroastes Persien, dépeint au premier cayer, lequel premier enchevestra l'enfer. Tu le sçais, je le sçay aussi, fait Pluton, et les diables, lesquels tantost il a rangez soubs la baguette, et mis à la eadene, tanlost les a bastonnez, et rendus misérables. Voilà le magicien Thebite, destructeur de nostre Royaume. Voicy la table grande de maistre Piccatrix ~, par le moyen de laquelle
i Salomon passe encore chez les Musulmans pour avoir possédé des connaissonces très-étendues en sorcellerie.
2 Rabelais, llv. III, ch. xxni, fait mention du « révérend perd en dyable Picatris, recteur de la facullé dyabolologlque. »
ÎIO HISTOIRE MAGCARONIQUE.
avec certains nombres chascun est contraint d'aimer. Tien, voilà l'ouvrage do Michelasse l'Escossois*, lequel, avec six faces de cire et une de plomb, se fait soubs l'influence de Saturne et de Mars, et avec lequel on fait de si grands miracles. Voicy le mesme Escossois, qui, estant à l'ombre d'un arbre, feit, en un petit cercle, mille caractères, appellant avec une haute voix quatre grands diables : l'un vient de devers le Couchant; l'autre, de la part du Levant; un autre, de Midy, et le quart, de Septentrion. Il leur fait consacrer un mords, avec lequel il bride un cheval noir, invisible à tous autres, sur lequel montant, puis après il vole çà et là plus viste que n'est poussée en l'air une flesche Turquoise. Voicy, d'autre part, ce mesme magicien, qui compose un navire de telle sorte, qu'estant eslevé en l'air, ie porte voguant par iceluy avec huiet rames, et en trois heures tourne tout le monde. Il fait un parfum de la moiielle de l'espine de l'homme, et avec mots magiques il consacre une cappe, et pendant ceste consécration, ceste vapeur pe-
1 II s'agit de Michel Scott, théologien et astronome du treizième siècle, soupçonné par ses contemporains et accusé dans les siècles suivants d'être en relations avec les esprits infernaux. Dante le nomme dans le XX^ chant de VInferno :
Michèle Scote fu che veramente Délie magiche frode seppe il giuoco.
Boccace, dans son Décameron (journée VIII, nov. ix) ; Pic de la Mirandole, dans son Traité contre les Astrologues, le représentèrent sous le même aspect.
En revan'^he, Scolt a trouvé des défenseurs. Il est un des grands hommes accusés de magie dont Naudé à composé V Apologie. Quelques observations de Bayle tendent au même but sans dissimuler le penchant qui entraînait le docteur écossais, comme tant d'autres de ses contempi)rains, à assigner à tous les effets réels ou chimériques des causes surnaturelles. En 1739, un Allemand, J. G. Schmutzer, regarda comme nécessaire do disculper sérieusement Michel Scolt de sortilèges et do maléfices, et il écrivit à cet égard une dissertaiion spéciale : De Michaelc Scoto venc/îcii injuste damnato. Presque tous les anciens auteurs qui ont parlé de Scolt disent que ses livres de magie furent enterrés avec lui, circonstance à laquelle un poêle célèbre, qui s'est représenté comme un petit-neveu de l'illustre enchanteur, a fait allusion dans le Lai ilu dernier ménestrel . Consulter d'ailleurs sur Michel Scott T/Z/sloire littéraire de la France, t. XX, p. 43 et suiv.