‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 190 sur 238 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

une montagne, son front une campagne, et ses dents sembloient en longueur à des hauts pins. Fracasse ne donne cependant aucun repos à ses bras et se roidissoit davantage. Cingar l'encourage, lui disant : « 0 gentil Fracasse, tu monstres bien que tu es venu de la race de Morgant;sois ferme, ô vaillant Paladin ! > Pendant que Cingar l'encourageoit ainsi, ceste baleine vomit une grande quantité d'eau, comme si c'eust esté un fleuve, et la lance d'une telle roideur, qu'elle brise plus de trente Giprez aussi facilement que des brins de paille, et les tronçons verds en voloient en l'air. Ce mesme coup donna sur les espaulosde Fracasse qui luy feit chanceler l'àme en son grand corps, et, quittant' là son aviron, prend incontinent ceste queue, la serrant bien estroit avec les mains, et la retient, luy donnant telles secoiiades, qu'il la contraint de bugler et de jetter de grands vomissemens. «Retiens, dit Balde, tiens ferme ceste queue je te feray veoir un beau coup. » En ce disant, donne dessus une grande taillade de son espée, pensant la coupper net ; mais il n'y feit aucun dommage, l'espée rejalit en arrière, car icelle estoit couverte partout de dures escailles. Soudain elle tourne sa teste et ouvre sa gueule creuse au possible, et efforce d'attraper le géant, mais iceluy luy baille un si grand coup de pied qu'il luy fait tomber trois dents de ses mâchoires. Icelle, buglant estrangement, fait des cris si horribles, que l'Echo en retentissoit jusques au ciel, et vomissant en haut des eaux en si grande abondance que c'estoit chose merveillable, elle salit toutes les filles de Juno. Derechef, sentant qu'on luy tenoit encor' sa queue, elle tourne sa grosse teste pour engouler Fracasse ; mais Virmasse, ayant le bras levé et le dard au poing, soudain le luy lance, et le fiche en l'un de ses yeux, et la pointe pénétra jusques au fond de la cervelle. Cingar, Falcquet et Moscquin amassent de toutes parts des festus, des pierres, des tuilles, des fagots d'espines, des mottes de terre, se rians ensemble d'une telle sorte d'armes et d'une telle guerre. J'ay veu autrefois les païsans assaillir un loup, quand, poussé de faim, il cherche quelqu'agneau poui se repaistre ; il va traînant la queue le long des sillons ou le long d'une haie jusques à ce qu'il aye prins ce qu'il demande : lors il fuit emportant sa proye, et ne craignant plus à se monstrer. Les païsans, selon leur coutume, espars çà et là, font de grandes huées, remplissent l'air de

iSS HISTOIRE MACGARONIQUE.

leurs cris eflroyables, et avec leurs fourches-fieres l'arrestent sur cul. Quel tintamarreMls font, et courant et criant ! Tel ces barons en font contre ce monstre marin, s'esclattans de crier.

i3alde avoit bonne envie de coupper,en deux ceste queue; mais tant plus qu'il y touche et moins en vient-il à bout. Il jette de colère par dépit son espée et se prépare pour quand ceste beste moustreroit sa teste. Elle ne faillit de l'eslever derechef, pensant avaler tout d'un coup ce géant. Mais Balde, qui estoit pour lors encor' tout nud, saule soudain en l'eau et luy prend un de ses oreillons avec les deux mains. Falcquet saute aussi de l'autre costé, et se saisist de l'autre oreillon, estant secouru et aidé par Moscquin. Icelle hurle tant qu'elle peut, et de son cri estourdist le ciel et s'efforce de se retirer en l'eau; mais elle ne peut à cause que Fracasse la retenoit par la queue, et sa teste n'avoit plus telle liberté qu'elle souloit. Elle tire en haut, elle tire à bas iceux resistaus entièrement à ses efforts. Cecy vous sembleroit ne se pouvoir faire ; toutesfois les anciens registres contiennent cela estre ainsi arrivé.

Comme Balde et ses compagnons estoient en ces entrefaites, voicy le Pirate Lyron qui se présente. Iceluy, aussitost qu'il eutcongneu avoir perdu sa demie galère, laquelle Balde et ses compagnons luy avoyent enlevée, il se meit à les chercher, jurant qu'il leur mangeroit le cœur. Il avoit jà bien fait six cents lieues de chemni par mer et passé le destroit de Gibaltar, s'enhardissant de voguer sur le grand Océan, malgré les venis de midi, et tournant la prouë vers l'Afrique à main gauche, il s'en vint sur ceste mer qui n'avoit jamais esté courue par aucun; à Topposite de laquelle est une montagne sèche et aduste, laquelle est surnommée de Lune, parce que sur elle est fondé le plancher d'icelle : elle est toute creuse. Sur ceste mer, Lyron flotte, cherchant ses ennemis. 11 maudit le ciel à l'occasion qu'il ne les peut trouver. Il avoit avec soy trente vaisseaux armez, dedans lesquels il avoit mis à la cadene mille G» nevois qu'il avoit prins aux rives de Galicut, lesquels Philoforne, Prince de Mutine, y avoit conduits, et par la trahison d'icenx, leur chef avoit esté prins par ces pirates et avoit paie sa rançon pour mille ducats ({ui estoyent de la forge de Prejan. Lyron toutesfois se monstroit courtois envers iuy, et esventoit cruellement les autres avec un nerf de

Page 1