LIVRE XX. Wo
beuf. Il estoit accompagné de si grand nombre de vaisseaux à l'occasion de son entreprise, qui n'estoit pas de chercher seulement ses ennemis, mais aussi pour découvrir plusieurs contrées çà et là. Plusieurs Roys, avec un grand nombre de deniers, taschoient à io prendre à la pippée en quelqu'endroit que ce fust, car c'estoit un Diable ne laissant vivre aucun. Commandant donc à ses galériens de tourner les proues en ceste isle, il s'estonne voyant une queue si estrange et une teste si pleine d'effroy, et le merveilleux corps et la force de Fracasse, lequel tenoit avec les mains ceste démesurée queue. L'envie le prend de veoir de plus près ce que c'en est. Il descend le premier et commande aux autres de le suivre, et de luy amener son cheval Brisechaine. Ce cheval avoit esté autrefois à Léonard et l'avoit prins par combat naval à Balde. Il saute dedans la selle légèrement, sans mettre le pied à l'estrier, et sans espeion manioit ce brave cheval à sou plaisir. Gingar dit lors à Balde : « Il m'est advis que je veois Brisechaine, le veois-tu, Balde? Est-ce songe ou chose véritable ? Voilà certes ce voleur, ce pirate, qui avoit emmené nostre navire ; voilà ce bourreau de Diable! » Balde, résolu contre tout péril et impatient, soudain s'advance et arreste ce cheval par la bride, encor' qu'il se veit nud. « Demeure, voleur ! dit-il. Je ne te sçaurois nommer autrement ; tu es un voleur et digne d'un gibet : ce cheval cy n'est tien, il est à moy! Mets pied à terre! » Lyron, voyant la bride de son cheval ainsi saisie, s'estonne au commencement et pense un peu à soy, s'esmerveillaiit de ce qu'un homme tout nud entieprenoit une telle braverie ; enfin il donne lors de l'esperou a son cheval pour le faire sauter des quatre pieds sur ce Paladin. Mais Balde, dispos comme un chat, se tire à quartier en faisant un sault, et donne quant et quant un estoccade en la poitrine de Lyron si rudement, qu'il luy feit perdre l'ha. leine, ne la pouvant reprendre aisément. Là dessus plusieurs de ces pirates se viennent à la foule jetter sur Balde; et devant eux marchoit un Capitaine nommé Hippolite, qui est oit frère de Lyron et se meslant d'un mesme mestier. Il estoit homme rusé, accort, et qui aimoit la guerre et à faire pailei-de soy. Quand le Centaure veit le combat eschauffé, s'arma incontinent de ses belles et luisantes armes, el s'en alla vers les vaisseaux de ces corsaires, lesquels estoient desgarnis de soldats qu'llyppolite avoit amenez, exceptez
3inquante. Fracasse, songeant de plus loing, n'ose abandonner In queue de la Baleine, craignant que, comme l'oye, 3lle se meit entre deux eaux,
Balde s'estoit prins au fort Lyron, lequel il trouva rusé à sombattre, et rude guerrier. Il tourne tout autour comme fait le Lion, et, encor' qu'il fust nud, si feitsuer la chemise à l'autre, et bien que son corps ne fust aucunement vestu, si ne perdoit-il courage : sa dextre n'estoit nuë, mais estoit garnie de sa bonne espée, n'estimant rien le monde soubs le garentage d'un tel baston. Gingar craint que quelque mal'heur n'arrive par ce combat ; il maudit la meschante fortune ; mais Falcquet le reprend, et luy remonstre que c'est un grand honneur de mourir en bataille : et tout sou dain s'estant bien armé, va vers ces voleurs, ne les estimant pas mille oisillons, et se poussant ainsi de furie, crie . « Tue, assomme ! Retirez-vous maudits, qui n'estes que la merde du Diable : moy seul, je ne vous prise pas un poil, x Et, lançant son dard, en outreperce trois, puis il en jette un autre, et de ce coup en tue deux autres, qui avec le sang vomissent leur ame. En après, prenant la massue, avec laquelle il avoit accoustumé de combattre, il commença à rompre les os, mettre la cervelle au vent, briser les heaumes, enfoncer les cuirasses. Il se fourre où il voit ses ennemis en plus grand nombre luy tendre leurs picques, lesquelles il met soudain en pièces. Personne n'ose attendre la cheute de sa massue. Aucun ne veut recevoir ny se baigner en telle rosée ; personne n'a envie de telles nèfles. Gingar se joint avec luy, et font couler le sang sur la terre comme ruisseaux. Moscquin n'est pas loing, et donne de terribles revers, ensanglantant son espée jusques à la poignée.
Le Centaure, d'autre part, precipitoit en la mer ces misérables pirates, et avoit vuidé trente vaisseaux de tels voleurs ; non pas que luy seul eust pu fournir à tel eschcc ; mais Philoforne, qui avoit esté prisonnier, considérant la fortune pouvoir succéder bien pour soy et pour les siens s'il donnoit aide à Balde et à ses compagnons, met l'espée au poing, et donne courageusement sur ces voleurs, se déclarant, et de bouche et par effect, vray et fidelle compagnon (lu Centaure, etripant et crevant ces meschans. Puis destache les Genevois et leur este les fers des pieds. Iceux, se voyant en liberté, crient : « Arme, arme !» et se saisis^