‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 216 sur 238 · LIVRE XXIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXIII

lequel eust bien désiré que tous ces compagnons en tel temps se fussent portez avec toute modestie et pudicité. Incontinent, toute la campagne se meità trembler tout autour, et ce trompeur vieillard disparut comme une ombre. Les pieds de Baldeet ses jambes ne se peurent tenir de trembler, et ses cheveux de se hérisser, quand il se vied seul, ne voyant devant soy aucun de ses amis. Il resve à ce qu'il doit faire, et où il doit aller. Il invocque Dieu en son esprit, et appelle Seiapheà son secours. Enfin, il trouva pour son meilleur de s'acheminer vers le Palais de Gelfore, ayant opinion d'y trouver ses compagnons en quelque ennuy. Mais, comme il s'acheminoit assez lentement, et à pas comptez, voicy venir vers luy de loing Picsveilleguerre, qui couroit en façon d'un Stiadiot sur un genêt, et portoit sur son espaule sa javeline. Balde le recognoit, l'appelle : « 0 Resveilleguerre, es-tu point l'Ange Gabriel, qui puisses apporter joyeuses nouvelles ? Où est Seraphe tout nostre espoir?» L'autre respond : a Je ne porte jamais, mon Baron, meschantes nouvelles. Reçoy, en don de Seraphe, ceste pierre, qui a la vertu de rendre invisible celuy qui la porte ; on la nomme Opthalmie. La tenant en ta bouche, tu ne seras veu de personne; et cependaiit tu entreras au Palais, auquel Gelfore, présidente sur toutes les vaches et les louves, fait sa demeure, gouvernant toutes leurs estables. Ce vieillard, qui vous avoit dit esfre Pasquin, n'est pas Pasquin ; mais c'est Demogorgon, lequel a accoustumé débattre de saqueue les vives Fées, et chevauche les sorcières en guise d'asnesses. Il ne venoit vers vous que pour vous décevoir, et vos compagnons ; mais vous estes demeuré seul exempt de ses piperies, et vos compagnons portent la peine de leurs mérites. Vous les recouvrerez toutesfois enfui avec joye et contentement. » Ayant achevé ces mots, soudain se dis parut.

Balde met en sa bouche ceste pierre, qui le rend invisible, et s'en va au Palais de Gelfore; il rencontreforce trouppes de sorcières, à travers lesquelles il passe comme une ombre, et, pour se donner du plaisir, en tire l'une et puis l'autre par leurs robbes, donne des coups de pied à une. des soufflets à l'autre. Il entre dedans le Palais, duquel les portes sont tousjours ouvertes : les entrées, les voilles. les corniches, le tout n'est que d'or. Il voit une ban le embastonnée de longues picques; il estime que ce soit

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la garde de la Roine, «< Resjoûis-loi, ô mon eapée, dit Baille, tu te repaistras en brief de bonne viande, et laveras ta fare en sang Aérien! » Il tire vers un cloistre qui estoit fort ample et large, lequel estoit embelli de cent cinquante colonnes. Tout y resi)lendissoit pour l'or et merveilleuses richesses qu'on y voyoit. Les pilliers, les colonnes, les chapiteaux, les pieds d'estals, les frises estoient d'or. 0 quelles façons de faire I 0 quelles villenies Balde trouva-là • Quelles bordeleries? Quels actes ords et infâmes ! Si je le voulois descrire, il ne seroit utile ni profittable pour la jeunesse de le voir escrit ; car il ne faut manifester toutes choses aux simples. Tout autour estoient plusieurs chambres basties séparément par certaines mesures, ayant leurs huis tousjours ouverts, et le seuil fort usé, pour la fréquence de ceux qui sans cesse alloient et venoient, ainsi qu'on voit aux maisons des Roys. Balde, sans se faire veoir, veut contempler par le menu toutes ces choses. Il entre à la première porte qui estoit haute et large, en laquelle plusieurs entroient etsortoient. Là dedans on oyoil tic-toc, du bruit que faisoyent des mortiers de bronze; car c'estoit là l'Apotiquairerie. H entre plus avant, et revisitant tout, il s'estonne d'y veoirune infinité de vieilles, assemblées ensemble, lesquelles enseignent une infinité aussi d'hommes, ou plustost sorciers, à mille choses meschantes. Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols, des AUemans, des riches, des pauvres, des laïcs, des moines, des prestres, des dames, des nonnes, et, en somme, de toutes sortes de gens, leeux sollicitent et procurent secrètement diverses choses, et font, selon ce qu'on leur apprend, des onguents, des oiroënes, des pastcs, des linimens, des emplastres, des pillules, des confections, des sirots. Ils ouvrent et referment., tournent, remuent mille boëtes, mille pots, flaccons de tiiacle, barils et bouteilles. Les uns pèsent l'eau avec balances, les autres pilent et concassent herbes et drogues, avec les pilons dedans les mortiers, comme du taxe, du cambrossen, des squilles, de l'aconit, delà ciguë. Autres emplissent des vaisseaux d'esfain de electuaires noirs, composez la nuit, à la clarté de la cinquiesmo Lune, avec de la salive de crapaut, delà chair de pendu, dupoulmon d'un asne, de la peau d'une grenouille verde, de la sanie de la <natrice, de soulphre tiré de Targont vif, des corps morts par mort violente, de lu sueur d'un loup enr.'^gé, delagresse

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