‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 93 sur 238 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

ledroict à un chacun ? Tous ces propos que tu allègues ainsi, ô vieillard moisi, ne partent que de l'ordure d'envie, mais quand tels vieux peons se regardent en un miroir, ils ont honte quand ils voyent leur face amaigrie, et qu'aucune beauté n'embellist leur personne. Leur visage argentin se voit changé en couleur d'or-, de leur bouche tombe la bave; le fer a arraché les dents ; les oreilles leurs cornent tousjours ; la roupie leur pend au nez : ne font que cracher des huitres : et de leurs yeux chassieux coule sur leur poitrine une eau jaune, comme leurs lèvres s'abreuvent de ce qui descend de leur nez. Pendant qu'ils se remarquent estre devenus tels, et s'estimant alors misérables, ils s'attristent et se deschirent au dedans avec aspres et rudes morsures d'une maligne envie. Ils se ressouviennent des festes passées en leur jeunesse, quand, bien esguilletez et bien attachez, ils se marchoient avec un pas gaillard : quand, se trouvant aux tournois, ils rompoient dextrement leurs lances : quand ils manioient et faisoient voltiger les genêts d'Espagne : quand ils menoient le bal, au son et à la cadence des instruments : quand ils donnoient des œillades à leurs amoureuses. Mais, pendant que ces vieillards remémorent ces choses, se sont autant de tourmens qu'ils sentent, ettels que sont ceux de Promethce attaché au fond d'enfer, quand rOiseau luy vient tousjours arracher le foye renaissant.

Cingar ayant ainsi reprimé Barbe Tognazze, il tache de gagner l'amitié de Zambelle, afin aussi de lui faire rompre le col. Cestuy-cy, se voyant à présent possesseur de tout le bien de feu son père, ne pouvoit se contenir, pour la trop grande allégresse dont il estoit plein. Il se délibère de bien ordonner de ses affaires et d'enrichir sa maison à bon escient. Un jour, il appelle sa femme Lene, et la tireà soy, et luy donne un baiser : puis, luy dit : « Nous avons maintenant du bien pour substenter nostre corps autant qu'il nous en faut, et Balde ne nous fera plus passer nostre vie avec peine et travail : veux-tu que nous démenions ensemble le trafic de marchandise? J'iray tous les jours à la ville trafiquer, et, toy, cependant, avec ta quenouille et fuseau, fileras à la maison. J'espère qu'en peu de temps nous deviendrons riches, et ne me soucie beaucoup si je porte des cornes. Il faut mettre tout en œuvre pour gagner. » Lene luy respond: « Je feray tout cela volontiers. Ne syais-tu pas que Berthe ma voulu battre avec un gros baston ? je ne sçauroy met-

treen oubly telle offense. Mon cher mary, je vous prie que vousme veûilliez ester de cest ennuy : fais que la vengeance se face de ceste vache. Ne t'estimera-t-on un cheval, si laisses ainsi nostre honneur. » Zambelle luy respond : « Tu as raison, ma Lene : Berthe a lousjours esté ennemiede nos espaules ; il la faut incaguer, et à plein ventre. » Et là des^ sus machinent une grande entreprinse, avec laquelle,© chose merveilleuse, ils puissent faire une grande vergongne ù Berthe. Ils se levoient de nuict, à cinq heures, et tous deux devant la porte de Berthe alloyent descharger leur ventre. Pardonnes-moy, Lecteur, si ce que je t'escriray maintenant te puira. Berthe, se levant de son lictde bon matin, trouvoit sur leseuilde son huis ces belles cailles Lombardes. Gingar, ayant une queue pelée de renard, se douta bien incontinent que c'estoit là une des prouesses de Zambelle. Que fai le compagnon? il s'arme l'estomach de bon vin, et tous les jours alloit enlever ceste bonne marchandise, laquelle il gardoit en un pot jusques à ce qu'il fut plein. Berthe s'eslonnoit de ceste réserve, et luy demandoit ce qu'il vouloit en faire. Mais Gingar, sçachant qu'une femme n'a jamais de fonds : « Tu en cognoistras, dit-il, un de ces matins, la cause- » Dessus cette bonne drogueo il verse une potée de doux miel, afm qu'on estimast que tout ce qui estoit au post fust demesme. Il le charge sur son espaule en un bissac et s'en va vers la ville en habit déguisé : car, autrement, il n'estoit que trop cogneu. En s'acheminant, il apperçoit Zambelle ; soudain l'appelle, et se déclare à luy, qui il estoit : « 0 Zambelle, dit-il, ô mon amy Zambelle, attens, jeté prie : tu ne me cognois pas ? Je suis ton bon compagnon Gingar, qui t'ay porté, et qui te porte, et qui te porteray tousjours bonne amité. Gomment te va? et comment se porte Lene ta femme ? Touches-là la main : tu me semblés gaillard, et ton visage monstre une bonne chère. — Je suis, dit Zambelle, sain, gaillard, et Lene assez saine, et non moins gaillarde. Mais, dis-moy, que portes-tu en ce bissac? Veux-tu que je t'ayde? Je le porteray volontiers pour te faire plaisir. »

Lors Gingar, feignant ostre las, luy dit : « Aydes-moy donc, aydes-moy, je le prie, à mettre bas ce fardeau ? » Zambelle, y mettant la main le descharge, et luy demande ce qu'il y avoit dedans. Mais Gingar, encore qu'aucune sueur ne fut sur son front, sine laissoit-il à s'essuyer avec

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